Solitudes | Lampedusa, Nathalie Galesne, Giusi Nicolini, Federica Araco, Giacomo Sferlazzo, CIE, Silvio Berlusconi, Lampédusiens
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Federica Araco / Nathalie Galesne   

Vissée sur le 35° parallèle au milieu de la Méditerranée, Lampedusa et les Lampédusiens souffrent d’un isolement géographique aggravé par un sentiment d’abandon généralisé. « L’Etat se fout éperdument de nous » est une plainte qui revient sur de nombreuses bouches. Sur l’île, à 8h de ferry de la côte sicilienne, il n’y a pas d’hôpital, et quand la mer est houleuse aucun bateau ne navigue. Courrier, nourriture, essence, eau potable peuvent venir à manquer. « Il y a des îles encore plus îles que d’autres, explique la maire, à Lampedusa on se sent très seul. On vit une sorte de syndrome de solitude, de morcellement qui génère à l’intérieur même de l’île d’autres îlesIl y a bien un tissu associatif, mais il est très fragmenté. Par exemple pour 2000 lits il y a trois associations d’hôteliers. Les Lampédusiens ont la sensation de vivre dans un monde tellement à part qu’ils pensent que personne ne peut les comprendre et que, par conséquent, ils n’ont rien à apprendre des autres. Cela se traduit par un manque d’agrégation sociale et une indifférence symptomatique par rapport à tout ce qui leur est proposé venant de l’extérieur. »

Giusi Nicolini ne décolèrent pas et demande que le développement de son île soit pris en charge par l’Etat de manière pertinente. « Des millions d’euros ont été débloqués pour la construction d’un aéroport, mais en hiver il n’y a qu’un vol hebdomadaire qui dessert Lampedusa à Palerme. » L’ex-directrice de la réserve naturelle de l’île des Lapin, activiste de Lega ambiante, veut un développement durable pour son territoire : « Ici, les dynamiques sociales et économiques sont extrêmement complexes, souligne-t-elle. Le travail saisonnier domine la vie d’une communauté aliénée au tourisme estival. Alors quand l’hiver arrive et qu’il n’y a plus grand-chose à faire, la décompression tourne à la dépression. Ce laisser-aller généralisé explique en partie l’abandon scolaire qui existe même quand la saison est finie.»

 

Vivre avec la détresse humaine

Les Lampédusiens vivent une double peine, celui de leur isolement démultiplié par la détresse humaine qui se déverse régulièrement sur leurs côtes, et qu’ils affrontent globalement seuls. Cela fait plus de quinze ans qu’une partie de la population de Lampedusa aide spontanément les naufragés. Paola La Rosa est des leurs. Originaire de Palerme, elle est venue s’installer à Lampedusa une fois retombé le ferment social des grandes luttes citoyennes palermitaines qui éclatèrent peu après l’assassinat des juges Falcone et Borelli en 1992. Déçue par la récupération du mouvement, lasse de ces combats qui peinent à aboutir, Paola avait décidé de renoncer à son engagement en venant habiter la maison familiale transformée en b&b en bordure de Cala Pisana. Les événements vont cependant la rattraper. « Il y a eu un moment qui a changé radicalement ma vie, confie-elle avec gravité. Nous passions une paisible soirée avec mon compagnon quand des cris se détachèrent de la nuit et de la mer fouettée par la pluie. Pendant quelques secondes nous avons paniqué, puis nous avons éclairé la plage en allumant les phares de notre voiture, et ouvert notre maison.» Autre sauvetage quelques années plus tard : «nous étions plusieurs à avoir grimpé sur les rochers pour secourir des dizaines de personnes entassées sur un vieux rafiot. Les parents nous lançaient leurs enfants du bateau. La scène était apocalyptique, mais nous étions euphoriques de les avoir tous sauvés. Pourtant, quelques jours plus tard, nous avons retrouvé le corps de trois jeunes hommes sous l’embarcation. Nous étions complétement abattus !».

//Cala PisanaCala Pisana

Distributions collectives de vivre, couvertures et vêtements, soins portés aux enfants par les mamans de l’île… les récits de solidarité spontanée ne manquent pas à Lampedusa. «Normal, affirme Claudio Lombardo, on est sur une île de pêcheurs. Ces hommes aux horizons élargis ont une éthique. »  Mario, propriétaire d’un chalut de taille moyenne confirme : « Ces pauvres bougres, qu’on le veuille ou non, ils font partie de nous. Comment ne pas les sauver quand ils risquent leur peau en pleine mer. Et comment vivre comme avant quand on ramasse un jour dans son filet le corps en décomposition d’un jeune africain, raconte-t-il encore bouleversé. »

Rien ne préparait non plus Vincenzo Lombardo, gardien du cimetière de Lampedusa, aujourd’hui à la retraite, à affronter la mort aussi brutalement. C’était au temps des premiers débarquements, Lampedusa n’était pas préparée à donner une sépulture à ces corps rendus par la mer. Les premiers morts, c’est lui seul qui les inhuma dans un coin du cimetière prenant soin de mettre la jeune femme à l’écart de ses compagnons de voyage. Il y a planté les géraniums, le laurier rose…et déposé les quelques ornements mortuaires qu’il a récupéré de ci de là. Le matin, peu après l’aube, Vincenzo Lombardo vient leur rendre visite et tente de verdir la petite bande de terre aride sous laquelle ils reposent.« Une des premières choses importantes que Giusy Nicolini ait faite, raconte Paola La Rosa, c’est d’avoir changer les plaques mortuaires sur lesquelles il y avait écrit ‘de couleur noire’. Je me souviens encore de la réaction de Joseph, un jeune africain revenu sur l’île et que j’accompagnai un jour au cimetière : ‘A Lampedusa vous ne savez faire le tri sélectif qu’avec les morts’, une ironie qui en dit long sur nous-mêmes. »

//Photo Federica AracoPhoto Federica Araco

Dans ce corps à corps avec la mort, une bonne partie des habitants de Lampedusa a souvent fait preuve d’une humanité spontanée. Pourtant, met en garde Giacomo Sferlazzo «Attention à ne pas emphatiser ces scènes d’entraide, au risque d’accepter le drame des migrations comme une fatalité sans se poser la bonne question : ‘pourquoi tous ces gens traversent-ils la mer, et pourquoi sont-ils obligés de le faire dans de telles conditions pour se rendre en Europe ? Enfin malgré ces scènes d’entraide émouvantes, Il ne faut pas oublier l’autre partie de l’île qui aimerait bien se débarrasser définitivement du problème des migrants. Rappelons-nousdu 20 septembre 2011 quand le gouvernement ne prit aucune disposition logistique pour canaliser le débarquement massif des Tunisiens peu après la révolution. »

//CIE de Lampedusa. IncendieCIE de Lampedusa. Incendie

Mille trois cents jeunes tunisiens reclus dans le CIE dans des conditions indignes, ayant entendu parler de rapatriements imminents, mirent le feu au centre et déboulèrent dans les rues de Lampedusa où ils furent chargés par les forces de l’ordre auxquelles se mêlèrent des habitants de l’île.Certains d’entre eux avaient pourtant voulu croire quelques semaines plus tôt aux gesticulations médiatiques de Silvio Berlusconi, alors Président du Conseil « En 48-60 heures Lampedusa sera habitée uniquement par les Lampédusiens » avait-il proclamé, s’engageant à venir définitivement à bout de l’émergence migratoire, lançant comme à son habitude, devant les caméras, mille promesses - jamais tenues-, et annonçant l’acquisition d’une propriété en bordure de plage : «Maintenant vous aurez un Lampédusien au gouvernement». Un bon coup médiatique qui n’est pas sans rappeler la manière dont fut gérée le tremblement de terre à l’Aquila.
 

 
Federica Araco / Nathalie Galesne
Novembre 2013