L’escale funèbre | Lampedusa, Nathalie Galesne, Federica  Araco, Erythréens et Somaliens, naufrage, Giusy Nicolini, Cécile Kyenge, Calderoli (Ligue du Nord), Roberto Maroni
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Federica Araco / Nathalie Galesne   

C’est une île tailladée dans la roche, ancrée entre la Tunisie et la Sicile, plus proche de l’Afrique que de l’Europe, battue par les vents en hiver, écrasée de soleil en été. Escale funèbre au milieu de la Méditerranée pour les milliers de naufragés qui y débarquent, jamais un territoire n’aura été aussi médiatisé et instrumentalisé que Lampedusa. Et pourtant que sait-on de ses habitants, de leur quotidien et de leurs aspirations, que sait-on de ces migrants qu’une drôle d’ironie du sort a mis en travers de leur chemin? Rien ou si peu…

L’escale funèbre | Lampedusa, Nathalie Galesne, Federica  Araco, Erythréens et Somaliens, naufrage, Giusy Nicolini, Cécile Kyenge, Calderoli (Ligue du Nord), Roberto Maroni

Octobre 2013

L’été vient de s’achever quand un naufrage de dimension dantesque advient, une fois de plus, au large de Lampedusa. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, à environ un mile de l’île des lapins, un bateau parti de Libye avec quelques 500 personnes à bord, pour la plupart Erythréens et Somaliens, s’embrase et coule. Un tiers de ses passagers sera sauvé tandis que 362 victimes seront repêchées durant plusieurs jours. Les cercueils blancs des petites vies englouties par les flots, rangés sur le quai Favoloro à côté de ceux en bois sombre des adultes, attendent d’être hissés sur le patrouilleur Libra pour un ultime voyage vers Agrigente où ils seront inhumés.

//Lampedusa. CercueilsLampedusa. Cercueils

Les cris de douleur de leurs parents accourus du nord de l’Europe pour les identifier et les ramener avec eux explosent en vain sur la jetée. « Nous n’avons plus assez de place pour inhumer les morts, alerte Giusy Nicolini, maire de Lampedusa depuis mai 2012. «Va-t-on transformer l’île en cimetière? Vitupère un îlien. « Mes écoliers me demandent : ‘pourquoi tous ces morts’, je n’ai plus de mots pour leur répondre, raconte bouleversée une institutrice de l’île. »  Mais sur le quai Favorolo, dans un macabre chassé-croisé, d’autres corps d’enfants arrivent. Le 11 octobre, un scénario s’est reproduit à l’identique dans le Canal de Sicile. Après avoir tenté d’attirer l’attention de l’avion militaire qui survolait leur embarcation de fortune des centaines de personnes chavirent. Bilan : 206 rescapés, 34 victimes pour la plupart des mères et leurs enfants, 160 naufragés portés disparus. Les victimes fuyaient la Syrie – une autre horreur sans fin que l’Europe regarde silencieuse.

//Lampedusa. Cahier d’écolierLampedusa. Cahier d’écolier

Comment affronter cette nouvelle tragédie ? Comment la ritualiser ? Cette fois-ci les autorités italiennes ont fait le déplacement, la ministre de l’intégration Cécile Kyenge a évoqué l’organisation de funérailles d’Etat qui n’ont pas eu lieu. Peu importe, celles-ci n’auraient sans doute pas suffi à effacer deux décennies de stigmatisation xénophobe qui perdure au sein d’un gouvernement divisé. Ainsi l’inénarrable Calderoli (Ligue du Nord), vice président du sénat, proposait il n’y a pas si longtemps de traiter le problème des traversées de migrants en Méditerranée en tirant sur leurs embarcations. Goguenard, il insultait cet été en toute impunité Cécile Kyenge en la comparant à un orang outan. Dans cet étrange climat politique la loi sur le délit de //La ministre de l’intégration Cécile KyengeLa ministre de l’intégration Cécile Kyengeclandestinité, votée sous la dernière législation de Silvio Berlusconi, apparaît aussi pour ce qu’elle est : une loi aussi bornée que cruelle qui aurait pu permettre par exemple d’inculper Domenico Colapinto, capitaine d’un des chalutiers ayant participé dans la nuit du 3 octobre au sauvetage des migrants avec les gardes côtes : « C’est un bateau qui venait de sauver une quarantaine de personnes qui m’a signalé le naufrage, raconte-t-il, moi j’ai réussi à en sauver vingt, mais j’ai vu les gens couler à pic par dizaines sans avoir le temps d’intervenir. Je tentais d’agripper leurs mains enduites de gasoil, elles glissaient des miennes. Je pleurais comme un gosse… Quel désastre ! Quelle honte !»

Rappel. En 2009, le ministre de l’intérieur de l’époque Roberto Maroni décide d’installer au cœur même de l’île, loin de son port, de ses côtes, de ses touristes, un CPS (Centre de Premier Secours) qui finit rapidement par prendre le nom de CIE (Centre d’Identification et Expulsion) et assumer sa véritable fonction : dispatcher vers d’autres centres ou renvoyer dans leur pays les naufragés fraîchement débarqués à Lampedusa. La même année les autorités italiennes laissent la situation humanitaire dégénérer dans l’île afin de faire passer la loi sur le délit de clandestinité. Les migrants qui foulent le sol italien de manière illégale sont poursuivis automatiquement. Toute personne leur venant en aide doit également répondre devant la justice italienne. La société civile, surtout celle qui œuvre sur le territoire sicilien, se mobilise. Mais ce sont les années où la Ligue du Nord, alors au pouvoir aux côtés du PDL (Popolo della Libertà) dans la coalition menée par Silvio Berlusconi, exulte laissant libre cours à un racisme décomplexé qui balaie l’Italie de part en autre.

 


 

Federica Araco / Nathalie Galesne

Novembre 2013