Corps de femmes, regard d'hommes | Fatima Hussein, Mes papiers, Mari Ajami, Laurice Maher, Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
Corps de femmes, regard d'hommes | Fatima Hussein, Mes papiers, Mari Ajami, Laurice Maher, Hanan Kassab-HassanLe 7 mars 2005, les femmes koweitiennes ont manifesté devant le parlement pour obtenir le droit de vote. Ce droit, la femme syrienne l'a obtenu dès 1949.

La situation n'est donc pas la même pour la femme en Arabie, au Maroc ou au Caire. Mais quand on lit la littérature du mouvement féministe dans les pays arabes, on constate que la bataille commençait toujours par la décision de la femme de se débarasser des signes vestimentaires qui symbolisaient son esclavage: la abaya et le voile. Qu'est-ce qui fait donc qu'aujourd'hui, au début du troisième millénaire, les jeunes femmes arabes choisissent elles-mêmes de remettre le foulard islamique que leurs mères et grands-mères avaient lutté pour enlever? Qu'est-ce qui les pousse à adopter cette tenue qui connote pour l'ancienne génération l'obscurantisme religieux, le conformisme et l'anti-modernisme?

Les causes du port du foulard ont fait couler beaucoup d'encre, surtout en Occident où le problème a d'autres dimensions; mais ce n'est pas là notre propos. Par contre, nous pensons que le cas de la Syrie pourrait être intéressant dans la mesure où le foulard n'y est pas lié comme ailleurs au fanatisme religieux. C'est un fait en liaison avec les changements sociaux, le conflit des générations, et avec l'image du corps.

Est-ce que c'est vrai que ta fille s'est voilée?
Incompatible avec le mode de vie de la société syrienne, le phénomène du foulard a suscité beaucoup de controverses il y a quelques années. Aujourd'hui le débat semble s'éteindre, et les réactions soulevées par chaque nouvelle "conversion" qui oscillaient entre l'approbation, l'étonnement et l'indignation sont nettement moins vives qu'avant. On dirait que le regard s'est habitué, ou que les conséquences du phénomène se sont avérées moins tragiques que ce que l'on pensait. On dirait aussi que les opposants farouches au foulard islamique se sont sentis désarmés devant l'étendue du phénomène constaté partout, dans les classes, dans les bureaux administratifs, dans les hôpitaux et bien sûr, dans les restaurants, les cafés et les rues.

Il n'y a pas de statistiques qui déterminent le pourcentage exact des femmes voilées en Syrie, mais on peut estimer actuellement à plus de 50% le nombre de personnes de sexe féminin ayant la tête couverte(1), ce qui est trop dans un pays où toute pratique religieuse était reléguée traditionnellement à l'espace privé.
Il est significatif aussi de remarquer que l'âge des femmes récemment voilées oscille entre 15 et 35 ans, alors que le phénomène est moins visible chez les femmes de 40 à 60 ans. Les jeunes sont plus fragiles et éprouvent plus facilement le sentiment de culpabilité que provoquent chez eux les semons religieux. Dans le vide idéologique que connaît la région, la religion semble un refuge et une réponse aux interrogations existentielles et politiques que se posent les adolescents.
La média joue aussi son rôle qui offre une tribune permanente aux prédicateurs religieux qui concentrent leurs discours sur le hijab. Depuis l'installation des chaînes satellites financées par le pétro-dollar, le nombre de conversions a augmenté d'une façon sensible.

Une autre remarque s'impose: le port du foulard se propage d'une façon spectaculaire dans les milieux de la bourgeoisie citadine aisée, et même très riche. Ces gens, -des commerçants et des hommes d'affaires- sont conservateurs par nature, et trouvent dans les têtes voilées de leurs filles et femmes un atout qui renforce leur image de gens croyants, donc honnêtes. Il ne faut pas oublier qu'ils traitent avec les pays du Golf, et subissent leur influence.

Dernière remarque: dans les milieux intellectuels, il est rare de trouver une fille voilée, et si c'était le cas, c'est par réaction au mode de vie des parents jugé trop occidentalisé ou trop libéral selon les nouveaux critères en cours. Gênés par la réputation de leurs parents, les jeunes cherchent à se démarquer en adoptant un parcours opposé. Là, on peut parler de conflit de générations.

Force est de constater que cette tenue vestimentaire choisie par les filles -parfois contre la volonté des parents- a renversé les rôles et a crée un certain malaise au sein des familles, surtout dans les milieux où la pratique religieuse ne fait pas partie des priorités dans le quotidien: Les pères rejettent l'idée de voir leurs filles voilées parce que cela porte atteinte à leur réputation d'homme ouverts d'esprit; les mère se sentent gênées de sortir tête et bras découverts à côté de leurs jeunes filles à foulard. On constate parfois que, sous le poids des regards critiques, la mère se sent coupable et finit par se voiler elle aussi.
 
 
Corps de femmes, regard d'hommes | Fatima Hussein, Mes papiers, Mari Ajami, Laurice Maher, Hanan Kassab-Hassan
Un rite de passage
Obligatoire dès la première menstruation, le port du foulard était jadis comme une punition pour la petite adolescente qui trouvait sa liberté subitement entravée par une tenue qu'elle n'avait pas l'habitude de porter. Mais aujourd'hui, l'événement est célébré avec chants, prières et cadeaux ce qui flatte la novice et la remplit de fierté. On dirait un rite de passage qui définit l'entrée de la fille dans la société des femmes. Quand la famille n'est pas d'accord, et que la fille choisit elle-même de porter le foulard -ce qui est le cas dans beaucoup de foyers damascènes, le foulard devient le signe de l'échec des parents à influencer leur fille, et leur désarroi à constater qu'elle leur échappe pour appartenir à un autre groupe social, très solidaire pour le reste.

Sésame, ouvre-toi!
Plus qu'une simple mode vestimentaire, le foulard modifie profondément l'image que la jeune fille a d'elle-même, de son propre corps conçu dans une nouvelle relation à l'espace et aux hommes réduits ainsi à un simple regard… maléfique!! C'est lui qui marque la ligne de séparation entre l'interdit et le permis, le public et le privé, le voilé et le dévoilé. Pour qu'elle accepte l'anonymat que lui confère le foulard, on lui fait comprendre que son corps est un trésor à cacher en attendant l'arrivée de l'élu, le mari promis. Cette logique n'est pas démunie de charme. Elle sous-tend la structure spatiale de l'habitat traditionnel aux murs sobres et aveugles, mais qui cachent à l'intérieur tout un paradis réservé aux intimes.

Femmes d'hier, femmes d'aujourd'hui
Or le foulard n'est qu'un signe manifeste à ne pas isoler des autres dimensions du problème ancrés profondément dans l'histoire du pays. Depuis le début du XXème siècle, et sous l'influence des idéaux de la Nahda inspirés du Siècle des Lumières et de la modernité, la femme syrienne a obtenu très tôt ses droits politiques et sociaux. Elle a pu aller à l'école, à l'université, et même continuer ses études supérieures à l'étranger(2). Elle a adhéré aux partis politiques, ouvert des salons littéraires et édité des magazines(3). Et pour se déclarer libre, égale à l'homme dans tous les domaines, elle a enlevé son voile et est sortie tête découverte. Elle n'aurait pas pu le faire sans le climat d'ouverture qui régnait alors, et sans l'influence des intellectuels et des libres penseurs qui dirigeaient l'opinion publique dans la première moitié du siècle précédent et qui guidaient la bataille pour la libération de la femme. Celles qui n'ont pas pu suivre le courant et qui ont gardé leur voiles étaient les femmes analphabètes, soumises au pouvoir de l'homme dans les milieux populaires et conservateurs.
On comprend alors la difficulté des femmes syriennes de l'ancienne génération à comprendre cette marche en arrière qui efface tous les acquis du modernisme en adoptant le voile de nouveau. De leurs côté, les filles et femmes voilées font de leur mieux pour prouver que le foulard ne les empêche pas de travailler, d'étudier, de participer à tous les domaines de la vie publique, tout en obéissant aux préceptes de la religion. Ceci est vrai puisqu'on compte parmi elles des médecins, avocates, ingénieures et professeurs à l'université.

Qui a raison et qui a tort? Seul le temps le prouvera quand s'éteindra le feu de la bataille contre l'Islam qui a suscité cette réaction de repli sur soi; et quand d'autres idéologies s'installeront pour déplacer l'intérêt vers des problèmes plus sérieux qu'une mèche de cheveux à montrer ou à cacher.
 


1) Il faut souligner que le phénomène est plus visible dans les villes qu'à la campagne. Dans les milieux ruraux et bédouins, la couverture de la tête fait partie du costume traditionnel, et a la fonction de protéger du soleil et du vent. Il est vrai que même dans ces milieux, il y a des femmes qui ont abandonné leurs costumes traditionnels pour se vêtir d'une robe longue avec le foulard islamique sur la tête.

2) La première femme mèdecin en Syrie, Laurice Maher a fait ses études en France dans les années 40. D'autres femmes ont fait des études de droit à L'université Saint Joseph à Beyrouth ou à la Sorbonne à Paris.

3) En 1920, Mari Ajami a crée Le Club Littéraire Féminin à Damas et elle a édité la revue Al Arous. Elle était la première femme à prononcer un discours à l'Académie de la Langue Arabe à Damas.


Hanan Kassab-Hassan