Vers une Sociologie de la Méditerranée? | Federica Araco, H.O.S.T., Université du Salento, professeur Za, Fatos Tarifa, Nazli Çağin Bilgili, Afef Hagi, Theodor Grammatas, Augusto Valeriani, Valentina Fedele, Román Reyes
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Federica Araco   

Vers une Sociologie de la Méditerranée? | Federica Araco, H.O.S.T., Université du Salento, professeur Za, Fatos Tarifa, Nazli Çağin Bilgili, Afef Hagi, Theodor Grammatas, Augusto Valeriani, Valentina Fedele, Román ReyesEst-il possible d’imaginer une sociologie qui sache se laisser troubler par ce que nous sommes ? Qui sache repartir des lieux et des contextes, tout en s’attachant intimement à l’expérience de celui qui la pratique ? Telle était la question posée par le colloque organisé les 6 et 7 mai derniers par le Département d’Histoire, Société et Etudes sur l’Homme de l’Université du Salento à Brindisi et à Lecce.

L’initiative fait partie du projet H.O.S.T., financé par l’Union Européenne, et a associé vingt intervenants, des professeurs universitaires, chercheurs, et professionnels du monde de l’information et du théâtre, provenant d’Italie, de Turquie, d’Espagne, d’Albanie, de Grèce et de France. Une occasion précieuse pour échanger sur les possibilités et les limites de l’existence d’une science sociale méditerranéenne, dont la priorité serait de repenser les instruments méthodologiques et les catégories avec lesquelles on a cherché jusqu’à présent à décoder les objets examinés au fur et à mesure.

Un grand nombre de thèmes aux implications complexes et aux multiples facettes ont été abordés : la solidarité et les nouveaux modèles de développement, l’intégration, le rôle des médias, les racines culturelles des nombreux conflits politiques, sociaux, religieux et ethniques en cours.

« Le rapport entre les peuples de la Méditerranée n’a jamais été simple. Il est fait d’échanges et de guerres, de commerces et de pillages, de rencontre et d’ignorance réciproque », a rappelé le professeur Cristante (Université du Salento). « Charnière entre Europe, Afrique et Moyen Orient, cette mer a toujours été caractérisée par une profonde complexité et une immense richesse et, malgré la prolifération de nouveaux médias, blogs et réseaux sociaux, elle souffre d’un déficit chronique de compréhension intellectuelle. »

Selon Antonello Petrillo (Université Suor Orsola Benincasa de Naples), « la Méditerranée est une mer de guerre, par-delà la rhétorique vide du dialogue interculturel. Qu’il s’agisse des guerres avec combats telles que nous les connaissons, des guerres silencieuses, comme celle qui est menée contre les migrants, et des guerres de symboles. La solitude, le désert de mots ont montré la stupeur aphasique des sciences sociales européennes durant les soi-disant « printemps arabes ». Leur rôle est de renoncer aux catégories que nous utilisons habituellement pour décrire tous les processus quels qu’ils soient, catégories qui se désagrègent lorsque nous regardons vers l’Orient. Des concepts comme la démocratie, la citoyenneté, les droits de l’homme, qui ont caractérisé l’histoire occidentale, sont utilisés et instrumentalisés pour construire des hiérarchies et inférioriser des réalités qui sont autres. Nous faisons face à un orientalisme scientifique qui a les mêmes traits que celui décrit par Said pour l’âge colonial ». Pour repenser le rôle et l’efficacité des théories sociales, a affirmé Petrillo, il faut « aller sur le terrain, démonter les rhétoriques, rencontrer le donné (parce que) nous ne sommes ni neutres ni cachés. Pour cette raison, plus qu’à une sociologie « de » la Méditerranée, nous devrions penser à une sociologie « dans » la Méditerranée, sans culturalismes, sans ethnicisations, sans essentialisations d’aucune sorte. »


//Román Reyes, Antonello Petrillo, Fabio De Nardis, Fatos Tarifa, Nazli Çağin Bilgili et Mariano Longo. Brindisi, 6 mai 2013.Román Reyes, Antonello Petrillo, Fabio De Nardis, Fatos Tarifa, Nazli Çağin Bilgili et Mariano Longo. Brindisi, 6 mai 2013.Parmi les concepts des sciences sociales utilisés à des fins coloniales et néocoloniales par les politiques des Etats et des marché financiers, le concept de « développement » se distingue plus particulièrement.

Dans son intervention, le professeur Palmisano (Université du Salento) a souligné le fait que ce dernier fait « partie intégrante de la théorie positiviste de l’histoire humaine, considérée à l’intérieur d’une évolution linéaire et inévitable, déterministe et téléologique. » Le concept même d’évolution, a rappelé l’enseignant, « dérive d’une théorie tirée des sciences naturelles, concernant la biologie et la zoologie, mais appliquée tout court aux sciences sociales ». Au vu des conséquences désastreuses que cela a généré sur le plan social, culturel, politique et économique au niveau mondial, parler de coopération au développement serait donc « le résultat d’un long processus de manipulation idéologique visant à légitimer des politiques et des positions profondément racistes, structurellement élitistes ». Approches de gens qui, « se sentant appelés à répondre aux impératifs du white’s man burden », a dénoncé Palmisano, « entendent proposer, et de fait imposer, un nouvel ordre social mondial (…) à l’intérieur duquel serait opérée une hiérarchisation des sociétés, démontrée et justifiée, en dernière analyse, par des différences quantifiables en termes de produit intérieur brut. »

Tout comme le concept de développement, l’idée d’une modernisation nécessaire et salvatrice a animé pendant des décennies le débat entre sociologues, économistes, hommes politiques et intellectuels.

Le professeur Mariano Longo (Université du Salento), organisateur du colloque, a rappelé : «  Il faut commencer à réfléchir à une sociologie des lieux, parce qu’il est très difficile d’imaginer que la modernisation puisse résoudre les contrastes existants. En premier lieu parce qu’aujourd’hui, la modernité apparaît avec tous ses travers, et parce qu’elle est un projet inachevé qui n’a plus le temps de s’achever. Si la sociologie se rend compte de cela, elle doit aussi se rendre compte du fait que les problèmes qui accablent le sud ne sont pas tant le résultat d’un territoire arriéré, que d’une modernité qui n’a pas pris racine, ou qui ne réussit pas à prendre racine ».

 

//Théâtre Paisiello, Lecce, 7 mai 2013Théâtre Paisiello, Lecce, 7 mai 2013

Certains intervenants ont présenté les résultats d’études menées sur le terrain.

Le professeur Za (Université du Salento) et Fatos Tarifa (Université Européenne de Tirana) ont parlé de leurs recherches en Albanie, Nazli Çağin Bilgili (Istanbul Kültür Üniversitesi) a présenté une étude sur la tolérance en Turquie et Afef Hagi (Université de Florence) sur les mouvements socio-politiques et culturels en Tunisie comme résultat de la renaissance de la citoyenneté en ligne et de la révolte des « dictatoriés ». Theodor Grammatas (Université d’Athènes) a analysé la société grecque et ses multiples formes de repli dans un passé glorieux comme manière de fuir un présent fait de crises et d’incertitudes. Augusto Valeriani (Université de Bologne) a présenté une étude sur la connexion entre printemps arabes et culture du réseau, tandis que Valentina Fedele (Université de Calabre) a proposé un excursus sur les formes musicales qui accompagnent les contestations au Maghreb et au Mashrek.

Ce qui est ressorti des différentes interventions est la conscience généralisée de l’inadaptation structurelle des sciences sociales, qui ne parviennent pas à comprendre, et donc à expliquer, un présent multiple, de plus en plus complexe.

Comme l’a rappelé Román Reyes (Universidad Complutense de Madrid), « transférer le vieil ordre du discours dans des cadres qui n’ont jamais fait partie de son horizon est une imprudence. La Méditerranée a besoin de générer un nouvel ordre du discours, capable de résoudre les tensions qui fluctuent entre ses eaux. Capable de résoudre les conflits que le nouvel ordre théorique correspondant génère. La pluralité est source de connaissance, parce qu’à partir de positions géographiques et culturelles souvent antagonistes, il est possible de projeter des visions confluentes : « teorein ». Comme thérapie et comme projet. »

 


 

Federica Araco

10/05/2013