La révolution vaut bien un Harlem Shake | Harlem Shake, Alessandro Rivera Magos, jeunes générations en Egypte et en Tunisie, Frères Musulmans, Youtube, Université du Caire, Samia Lamine, new-yorkais Baauer
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Alessandro Rivera Magos   

L’Egypte et la Tunisie sont en plein processus révolutionnaire. La phase de la révolte contre les régimes dictatoriaux étant désormais achevée, les deux pays gèrent actuellement la période instable des changements structurels. En toile de fond, l’arrivée au gouvernement de partis d’inspiration islamiste a déclenché dans les deux pays un conflit culturel. D’un côté, les forces politiques intégristes, qui tentent de modeler le pays à leur image, sans avoir encore réussi à entreprendre de véritables réformes économiques et sociales ; de l’autre, la demande d’ouverture qui vient d’une partie de la société, en particulier de ses forces plus jeunes qui, comme l’écrit Samia Lamine sur Nawaat, ont été protagonistes de la révolution et risquent aujourd’hui de se retrouver prisonnières de ceux qu’elles ont libérés.

Dans ce contexte, tout est objet d’affrontement, parce que l’utopie théocratique, ou du moins confessionnelle, qui guide l’idée que les Frères Musulmans ou les salafistes en Tunisie se font de la gestion d’un pays, tend à rendre public chaque aspect de la société. En tant que structure morale appliquée à l’administration politique, elle a tendance à s’acharner sur ce qui relève de l’espace privé, avec la particularité de le faire de manière explicite. L’affrontement entre ces différentes positions est le lot quotidien des deux pays et les choses peuvent exploser à chaque instant, y compris autour des banalités les plus flagrantes.

Ainsi, la diffusion du nouveau « buzz » « Harlem Shake », héritier viral du « Gangnam Style », a pu devenir en Egypte et en Tunisie un nouveau terrain d’affrontement entre les tenants des « bonnes mœurs » et les jeunes générations, aux aspirations plus libertaires.

Le phénomène Harlem Shake est né lorsqu’un groupe de jeunes australiens a repris, dans une vidéo de trente secondes, un morceau que le producteur new-yorkais Baauer avait lancé en mai 2012, en le transformant en un mème suffisamment insensé pour que le réseau le reprenne à son tour de manière incontrôlée.

Les imitations immédiates (comme celles des nageurs de l’Université de Géorgie et celle des militaires norvégiens) posent les bases de la séquence. Un individu masqué danse seul pendant quelques secondes. L’action part en même temps que le morceau : le plan se remplit à l’improviste de personnes déguisées de différentes manières qui dansent et se déchaînent dans le non sens le plus total.

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En quelques semaines, les vues sur Youtube atteignent les 44 millions de spectateurs, 12 000 versions vidéo sont créées (4 000 en une seule journée !). Parmi ces vidéos, certaines proviennent de pays du monde arabe.

Deux d’entre elles en particulier défraient la chronique.

La première est téléchargée sur le réseau par quatre étudiants de la faculté de Pharmacie de l’Université du Caire le 23 février. Lorsqu’ils sont arrêtés, pour ce qui est défini comme un « acte scandaleux », plusieurs résidents du quartier, furieux, attaquent les jeunes au moment où la police les emmène. Entretemps, les versions égyptiennes se multiplient (l’une des versions les plus vues est tournée devant les pyramides !), malgré les interdictions.

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L’Harlem Shake, qui était originairement une manifestation carnavalesque, se transforme donc en nouveau cas de censure exercée par un gouvernement proche des Frères musulmans. Sur le réseau, une manifestation s’organise pour soutenir les jeunes qui ont été arrêtés. Ou plutôt, un « événement », pour parler comme Facebook, réseau social sur lequel est en train de monter la protestation. L’activiste Farid Sayed, interviewé par le Daily New Egypt, annonce son intention de créer un groupe de « Lutte satirique révolutionnaire », avec l’objectif d’ « envoyer des messages clairs aux Frères Musulmans, via la satire. » Le groupe a organisé un Harlem shake de protestation le jeudi 28 février, juste en dessous du siège des Frères Musulmans au Caire, dans le quartier de Moqattam, qui s’est déroulé sans incidents, avec quelques dizaines de jeunes gens déguisés, qui imitent les « barbus », et au moins autant de représentants de la presse.

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En Tunisie, l’affaire Harlem Shake a pris des proportions encore plus grandes et ses conséquences sont encore plus inquiétantes. La première vidéo qui a provoqué des réactions est celle qu’ont tourné les étudiants du lycée Père Blanc, plus ou moins au même moment que leur « complice » égyptien. Le ministre de l’Éducation en personne, Abdellatif Abid, s’occupe du cas et a déclaré vouloir ouvrir une enquête disciplinaire à charge contre la direction du lycée, manifestement bien décidé à ne pas sous-évaluer la menace à l’ordre public que constitue la vidéo virale.

Le Courrier de l’Atlas ajoute des détails plus ambigus. Dans un article qui reconstruit les faits, le journal rapporte les déclarations d’un membre de la « Jeunesse d’Ennahda », Aymen Ben Ammar, animateur sur facebook de diverses pages « islamistes » liées aux jeunes du parti au gouvernement, qui écrivait le dimanche 24 février sur le réseau social qu’il venait juste de rencontrer Abdellatif Abid, qu’il l’avait informé du Harlem Shake du Père Blanc et qu’il s’était mis d’accord avec lui sur les mesures de l’intervention. Mesures qu’en effet le ministre annoncera sur Radio Mosaïque deux heures après son communiqué sur facebook !

La réponse aux mesures « décidées » par le ministre a été prompte et généralisée. Dans tout le pays, on organise des Harlem Shake avec l’intention explicite de donner vie à une protestation virale : université, lycées, stations de radios, agences de communication, groupes informels, tous s’y mettent. Une page Harlem Shake Tunisia est née, sur Facebook, un rendez-vous a été lancé pour exécuter un Harlem Shake de masse devant le siège du Ministère de l’Instruction à Tunis, le vendredi 1e mars. La page compte plus de 10 000 adhésions. Dans les faits, seulement quelques dizaines de personnes seront présentes, dont la chanteuse Emel Mathlouthi, mais toujours est-il que la protestation s’est diffusée, témoignant de la remarquable capacité de réaction d’une bonne partie de la société tunisienne.

Dans certains cas, on en vient à l’affrontement direct. A Sousse, le 27 février, les étudiantes du Lycée de Jeunes Filles ont essayé d’organiser leur propre version de la vidéo, mais la direction de l’institution a cherché avec fermeté à les en empêcher, et la police a décidé d’intervenir à coups de gaz lacrymogène visant les adolescentes, à l’intérieur de l’école.

A l’Institut de langues El Khadra, de Tunis, un groupe de jeunes islamistes a tenté de bloquer une énième protestation virale. On en est venus aux mains, après que les jeunes intégristes ont tenté le avec amabilité d’argumenter leur point de vue, matraques et cocktails molotov à la main, soutenant : « Nos frères se font tuer en Palestine, et vous vous dansez !? ». Analyse qui, indépendamment des cocktails molotov, ne semble pas tout à fait faire mouche, au moins pour ce qui concerne ces jeunes gens palestiniens, ou encore ceux-ci.

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Cependant, mis à part quelques épisodes, les réactions tunisienne et égyptienne ont dans l’ensemble su déjouer les tentatives de censure, qui ont échoué en grande partie. Remis dans le contexte plus large des deux pays, ce fait permet de mettre en évidence un point crucial. En Egypte et en Tunisie, la phase révolutionnaire est encore pleinement en cours. A ce stade-ci, les équilibres de pouvoir sont encore instables, certaines forces cherchent à s’affirmer ou au contraire à fuir l’étau du plus fort. Dans les deux pays, il ne s’agit pas seulement d’un affrontement entre anciens et nouveaux régimes politiques : c’est aussi celui de visions du monde opposées, qui mettent en question les espaces de subjectivation les plus banals. Dans ce cadre, tout peut devenir motif de censure et de revendication, et y compris ce qui semble sans importance peut devenir quelque chose d’incroyable. Y compris « faire l’Harlem Shake » peut devenir un acte de résistance.

 


 

Alessandro Rivera Magos

12/03/2013