«Orient» et «Occident»: le poison des représentations | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
«Orient» et «Occident»: le poison des représentations | Nathalie Galesne
La prison Abou Ghraib
L’Autre, l’Orient et l’Occident
Aujourd’hui plus que jamais, le monde de la communication dans lequel nous vivons nous immerge dans une infinité de petites mythologies modernes, une cohorte de représentations, d’idées reçues, de préjudices et de stéréotypes dont nous sommes parfois porteurs presque à notre insu. Une des caractéristiques de ces représentations, c’est qu’elles semblent bénéficier d’une sorte de naturel inné qui ne relève pourtant que de l’illusion.

«La doxa», ainsi la désignait Roland Barthes en analysant ce phénomène, «c’est l’Opinion publique, l’Esprit majoritaire, le Consensus petit-bourgeois, la Voix du Naturel, la Violence du Préjugé porté en vérité éternelle». La vérité éternelle dont on nous abreuve aujourd’hui à travers notre petit ou grand écran, nos journaux et nos livres, c’est qu’Occident et Orient seraient deux blocs bien distincts, séparés par des patrimoines génétiques, culturels, politiques, économiques incompatibles, et plus généralement que l’Islam aurait déclaré la guerre à l’Occident.

Cette vision, aisément démontable, est malheureusement partagée par un nombre croissant de citoyens européens, pour ne pas mentionner l’autre côté de l’Atlantique. Le monde, ainsi scindé, semble s’inscrire, dans une perception de l’Autre très proche de celles que les Grecs et après eux les Romains se forgèrent durant l’Antiquité. «L’Autre», c'est-à-dire celui qui appartenait à une culture différente ou mieux tout ce qui n’était pas issu de la civilisation gréco-romaine était désigné par un terme très significatif: «barbaros», d’où vient le mot «barbare».

L’Autre, lorsque l’on parle abusivement d’Occident comme seule et unique civilisation porteuse de progrès, de modernité, de démocratie et de valeur - représentation très en vogue dans nos médias - c’est simplement tout ce qui n’est pas occidental.

«Nous sommes gens d’Occident, écrit Artaud dans un petit essai dédié à Heliogabale, les dignes fils de cette mère stupide, puisque pour nous, les civilisés c’est nous-mêmes, et que tout le reste, qui donne la mesure de notre universelle ignorance, s’identifie avec la barbarie.»

Artaud n’avait pas tort, la définition du terme «barbare» par le dictionnaire encyclopédique Quillet publié en 1935 ne peut que lui donner raison. La France coloniale d’alors reprend à son propre compte une vision encore plus archaïque et raciste que celle de l’antiquité: «Barbare, n. m. S’emploie en parlant de peuples ou d’hommes sauvages, grossiers, dépourvus de civilisations…».

En fait, et cet exemple le prouve, le discours d’exclusion raciste est la plupart du temps généré par un rapport de domination. Vers la fin du XIXème siècle, en pleine expansionisme européen, dans un des premiers guides touristiques sur la Palestine et la Syrie, publiée à Leipzig par Baedeker, on peut lire:

«Le musulman de Damas est à la fois orgueilleux et ignorant. Il sent la supériorité de l'Occident, et mécontent d'être troublé dans les idées conservatrices auxquelles il se complaît, il décharge sa colère sur les chrétiens indigènes. L'industrie européenne, introduite par les Occidentaux et surtout par les chrétiens, a presque entièrement anéanti les manufactures du pays. L'Arabe, qui s'était considéré jusqu'à présent comme un privilégié entre les hommes, et qui rencontre une civilisation incontestablement supérieure à la sienne, en devient fanatique, au lieu de se sentir pris d'une énergique émulation.».

L’Europe ne manquait pourtant pas d’esprits éclairés: prenons le cas de la France: dès la fin du XVIème siècle dans son essai Les Cannibales, Montaigne démontrait que «Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage…» (1580). Montesquieu dans les Lettres persannes (1712) ne fit autre chose que d’essayer d’introduire la notion de relativisme culturel en montrant l’Europe, et surtout Paris, à travers les yeux de Rica, un riche voyageur persan. Quant à Rousseau, il s’insurgeait contre une prétendue supériorité d’une quelconque culture sur l’autre dans un texte mémorable: Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754).

Enfin, dans une petite brochure qu’il rédigea en 1961 à la demande de l’UNESCO, Claude Levi Strauss mettait en évidence comment le racisme, présent dans toutes les sociétés, procède de l’exclusion de l’Autre, c'est-à-dire de ce qui est ressenti comme différent de soi, du paradigme de l’humain. Ainsi écrit-il ««Le mot Barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux , opposés à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt», évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans le deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit».

Les horribles images de la prison Abou Ghraib en Irak nous montrant des prisonniers tenus en laisse par leur gardien, ou encore celles de Kenneth Bigley, l’otage anglais reclus dans une cage, relèvent du même fonctionnement. Dans les deux cas, on nie tout caractère humain à ces prisonniers en les rejetant dans le monde animal.

Mais revenons au schisme de nos prétendus deux ensembles. Comment se sédimente historiquement la représentation de la fracture entre Occident et Orient, et à quelle grandes incidences historiques peut-on la rattacher?

Guerre sainte, guerre des représentations
Les croisades représentent sans nul doute la première grande fracture et un motif récurrent dans les représentations des uns sur les autres. C’est à ce moment qu’apparaît en Occident la notion d'outre-mer. Mais cet ‘outre-mer’ ne tarde pas à devenir un ailleurs belliqueux. Les découvertes qui y sont faites le sont dans un élan de guerre et de dépossession d'un Orient convoité dont les Francs s'emparent au nom de l'idéal chrétien. Après qu'en 1095 le pape Urbain ait appelé l'Occident chrétien à se mobiliser pour partir à la conquête des lieux saints, un peuple de petites gens, de paysans de toutes conditions, de femmes et d’enfants, se jette sur les routes dès l'été 1096. Leur ferveur religieuse est très vite détournée en guerre sainte. Les Croisades vont durer deux siècles, de 1096 à 1291.

La littérature de croisade abonde des exploits de chevaliers. Ces récits, chroniques en latin ou épopées en langue romane, ont une fonction avant tout militante. Il s’agit d’illustrer avec emphase l’idéal chrétien de ces preux chevaliers partis récupérer le Saint-Sépulcre, de narrer aussi à travers les péripéties de leur combat cet Orient sur lequel se vont se projeter les ombres fantasmatiques de la chrétienté occidentale pendant plusieurs siècles.

C’est ainsi que l’histoire des Croisades va hanter les relations entre l’Europe et le Proche-Orient et imprégner, des deux côtés de la Méditerranée, le discours des hommes politiques jusqu’au XXème siècle.

A la fin de la première guerre mondiale, après l’occupation de Damas par l’armée française, le Général Gouraud s’exclame devant le tombeau de Saladin: «Nous voici de retour». La référence à l’occupation franque ne pourrait être plus claire.

Les chefs d’Etat arabes comme Nasser et Assad se sont largement inspirés de la période des Croisades et des trois grands chefs militaires Zanki, Nouredin et Saladin qui chassèrent les Francs du Proche et Moyen-Orient. Aujourd’hui encore, cette fracture entre Orient et Occident sert à alimenter toutes sortes de représentations, des théories d’Huntington sur le choc des civilisations aux discours politiques les plus douteux sur une prétendue supériorité de la civilisation occidentale.

Dans Les croisades vues par les arabes, Amin Maalouf écrit «Dans un monde musulman perpétuellement agressé, on ne peut empêcher l’émergence d’un sentiment de persécution, (…), il est clair que l’Orient arabe voit toujours dans l’Occident un ennemi naturel. Contre lui, tout acte hostile, qu’il soit politique, militaire ou pétrolier, n’est que revanche légitime. Et l’on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des Croisades, ressenties aujourd’hui encore comme un viol».

Le “Voyage en Orient”, entre adulation romantique et préjugés racistes
Siècle après siècle, une mythologie orientale prend forme. Avec les romantiques et sous l’influence de Volney, ce sont les ruines qui fascinent. La science orientaliste est avant tout archéologique. Mais cet engouement est suspect. Il y a en effet derrière cette obsession de tout ce qui est enfoui, des origines et de leurs signes, une volonté de retourner à la source en effaçant ce qui s’y serait ensuite greffé, c'est-à-dire ‘l’Islam usurpateur’.

Et puis se succèdent les récits de voyages dans une répétition virant souvent au plagiat. On revient sur les mêmes lieux, on les décrit à son tour, on confronte ses impressions, on ressasse. Se répondant les uns aux autres, les textes finissent par remplacer la réalité.

Ainsi longtemps l'Europe n’a pas su regarder l'Autre, ou mieux elle l’a contemplé à travers la loupe déformante de la domination, dans le décor d'un ‘Orient’ qu'elle s'était fabriqué. De la description froide à l'idéalisation grandiloquente en passant par le mépris pour la culture d'autrui, les orientalistes ont construit un dispositif mythificateur, à l'intérieur duquel clichés et préjugés se font écho. «‘L'Orient’ est une création de l'Occident, son double, son contraire, l'incarnation de ses craintes et de son sentiment de supériorité tout à la fois, la chair d'un corps dont il ne voudrait être que l'esprit», écrit Edward W. Said dans L'Orientalisme.

L’écrivain espagnol Juan Goytisolo a lui aussi longuement analysé les relations culturelles entre l’Europe et les pays arabes. Dans son livre Chroniques sarrasines, il se livre à une vaste démythification de l'impressionant corpus de textes orientalistes:

«L’Orient et l’Islam deviennent ainsi sous la plume de l’écrivain, simple prétexte à développer sa création, illustrer ses obsessions, partir à la recherche de sa propre identité …Simplifications, clichés, stéréotypes se transmettent de génération en génération, composant un héritage qui semble se léguer par disposition testamentaire. D’un côté, le ‘mystère oriental’, sa rareté, son exotisme, son secret, ses arcanes insondables; de l’autre, les vices immuables: cruauté, paresse, corruption, inaptitude au progrès, déchaînement sexuel, négligence, caractère fanatique».
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Gustave Flaubert
En France, l’Orient est comme l’indique Goytisolo tour à tour adulé ou exécré. Si Lamartine le vénère, Flaubert, qui voyagera une vingtaine d’année plus tard en compagnie de Ducamps, démonte cette exaltation en crachant dessus.

La Méditerranée traversée, le reste du voyage de Flaubert cède à l’amertume, à la dérision, au mépris souvent. Sa démarche s’oppose à celle des romantiques, il passe la plupart de son temps à poser son regard là où les romantiques détournaient le leur, à ne pas voir ce qu’ils avaient décrit avec tant d’emphase, à briser son propre rêve d’Orient.

«Jérusalem me fait l'effet d'un charnier fortifié; là pourrissent silencieusement les vieilles religions, on marche sur des m…et l'on ne voit que des ruines: c'est énorme de tristesse. (…)aucune des émotions prévues d'avance ne m'y est encore survenue: ni enthousiasme religieux, ni excitation d'imagination, ni haine des prêtres, ce qui au moins est quelque chose. Je me sens devant tout ce que je vois, plus vide qu'un tonneau creux. Ce matin, dans le Saint-Sépulcre, il est de fait qu'un chien aurait été plus ému que moi».

En une sorte d’écho moqueur et désacralisateur à Lamartine, indifférent aux jeunes femmes orientales évoquées par ce dernier dans l’intérieur harmonieux de leur habitation, Flaubert se plait plutôt à louer la beauté des jeunes musulmans du souks. Quant aux femmes qu’il choisit de décrire, elles se livrent au fétichisme religieux au point de se laisser abuser sexuellement, en plein jour, dans ces mêmes souks. Tout au long de son récit, affleure un motif sexuel obsédant, misogyne, inextricablement associé à sa vision d’un ‘Orient’ aux pulsions débridées.

Orient magnifié d’un côté, et méprisé de l’autre. Cette dualité persiste jusqu’aux début du XXème siècle. Le tandem Barrès-Bertrand en est l’expression. Tandis que Barrès, qui voyage en Egypte, au Liban et en Syrie, s’exalte: «Je n’entends pas me déprendre de ma personne, mais éveiller en moi ce qui y sommeille… et que l’Orient épanouit», Louis Bertrand, qui prit sa place à l’Académie française, démonte dans une série d’articles parus en 1906 ce qu’il appelle «le mirage oriental», en exècre «la pouillerie aride», s’acharne contre une civilisation qu’il estime dégénérée et inférieure.

Ces motifs orientalistes d’érotisation et de mépris n’ont hélas pas disparus. Ils sont aujourd’hui encore très prisés dans les médias européens. Prenons un exemple : dans une enquête récente parue dans le magazine italien Panorama, une écrivaine italienne qui n’est pourtant pas Oriana Fallaci construit toute une enquête sur les « African Lovers » guidée par une vision franchement raciste. L’homme arabe et l’homme noir y sont décrits comme des étalons de sensualité dont les performances sexuelles attirent les jeunes et moins jeunes femmes européennes fatiguées des mâles européens insipides, mais attention ceux-ci peuvent se transformer en hommes violents et dangereux.

Enfin dans nos journaux et à la télévision, il est devenu monnaie courante d’entendre que l’Islam est porteur de fanatisme et destruction. Pourtant, il apparaît clairement que toutes les religions le sont lorsqu’elles sont intrumentalisées par la politique. Il en va de même pour la religion chrétienne. Dans une article paru récemment dans les pages du Monde, l’écrivain Russel Blank s’inquiète de la dérive de la politique américaine: «la vision du monde séculière et temporelle qui était la nôtre, écrit-il, a cédé la place à une vision religieuse intemporelle…Notre ministre de la justice, John Ashcroft, premier personnage juridique du pays, a pu dire: ‘Parmi les nations, celle des Etats-Unis d’Amérique est la seule à avoir compris que la source de son caractère particulier n’est pas d’ordre civique et temporel mais d’ordre divin et éternel. Et parce que nous avons reconnu que notre source est éternelle, les Etats-Unis sont devenus une nation à part. Nous n’avons d’autre roi que Jésus’».

A la rencontre de l’Autre ou le partage d’un devenir commun
Est-ce que l’Europe est capable d’appeler à plus de raison et peut-elle opérer en faveur de la paix et de la démocratie en Méditerranée et plus généralement dans le monde? C’est je crois un des grands enjeux qui se posent à l’Europe. Or cette dernière semble tenailler par mille contradictions: le clivage économique qui sépare l’Europe de ses voisins du Sud de la Méditerranée est profond, tandis que le principe de libre circulation, à la base même d’une relation d’équité entre les peuples, reste à sens unique, tronquant les cartes de la rencontre puisque ce sont souvent toujours les mêmes, c’est à dire les Européens, qui se déplacent comme ils l’entendent.
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Jaber, café arabo
L’Europe est enfin surtout divisée par rapport à la guerre en Irak et à son implication ou non dans un conflit qui a largement prouvé au monde que cette nouvelle croisade pour exporter la démocratie était prétextueuse et vaine.

De telles fractures sont-elles surmontables? L’Europe est-elle en mesure à l’orée de ce troisième millénaire de regarder l’Autre sans faire de son propre modèle l’unique référence de sa relation au monde arabe ? Et peut-on comprendre les relations entre le Nord et le Sud sans regarder vers la Méditerranée?

En d’autre termes, s’il est vrai que les hommes et les femmes de cultures diverses pourraient être en mesure de faire agir la reconnaissance mutuelle de leurs propres différences, il n’en est pas moins vrai que les clivages qui séparent les deux rives de la Méditerranée y sont vécus encore par la grande majorité comme autant de paroxysmes douloureux.

Modernité et tradition, rapport entre les sexes, religion, technologie, démocratie, frontières… sont les points sensibles sur lesquels certains voient croîtrent les germes d’un antagonisme de plus en plus insurmontable entre Islam et Europe.

Pourtant, c’est précisément à partir de ces différences qu’une pensée critique s’est forgée, que des intellectuels ont imaginé, envisagé, conceptualisé un devenir commun au pays du Nord et du Sud de la Méditerranée. Entre tous, Jacques Berque se démarque par l’audace et la profondeur de ses analyses.

Plutôt que de considérer l’Islam dans sa dérive fondamentaliste, Jacques Berque préfère mettre en valeur un Islam éclairé, un Islam de la ‘médianité’. Traducteur du Coran, spécialiste de l’Islam et des sociétés méditerranéennes, professeur au Collège de France, il a médité tout au long de sa vie sur les relations entre l’Occident et le monde arabe. La Méditerranée est l’idée force de sa pensée. Cette mer qu’il définit comme une zone de jonction et de mixité a permis, selon lui, tout au long de sa longue histoire de faire prospérer des systèmes extrêmement éclectiques, voire rivaux.

Et si la révolution industrielle a imposé des rapports d’inégalité entre l’Orient et l’Occident, la Méditerranée reste plus que jamais le lieu géographique, historique et symbolique où faire naître un projet politique qui s’inscrirait dans une ‘dialectique de la réciprocité’, ‘de l’identité et de la différence’, de ‘l’un et du multiple’.

«Comment tirer une culture de processus sociaux fondés avant tout sur la technologie? Comment tirer une construction sociale d’un mouvement et d’une dynamique fondés avant tout sur une culture de type religieux?» interroge–t-il.

En 1995, l’Europe avait pris le parti de reconsidérer son appartenance au monde méditerranéen en proposant à ses voisins du Sud un partenariat euro-méditerranéen. Douze pays méditerranéens avaient adhéré à la Déclaration de Barcelone. Au-delà des accords économiques, une politique culturelle, prenant en compte les mentalités et les diversités, devait favoriser une meilleure compréhension mutuelle et aider les Méditerranéens à envisager ensemble leur avenir.

Faut-il rappeler que la Déclaration de Barcelone s’inscrivait dans l’élan des Accords de Paix Israélo-Palestiniens signés deux ans auparavant à Oslo. Des espoirs inouïs avaient alors traversé la région. Neuf ans plus tard, le bilan est plutôt désastreux. La création de l’Etat palestinien a été violemment remise en cause avec la bénédiction des Etats-Unis, sans que l’Europe puisse réellement intervenir. D’ailleurs comment l’aurait-elle fait, dépourvue d’une voix unitaire et cohérente?

Continuant d’osciller entre une tentation d’occidentalisation qui l’alignerait sur les positions de l’Amérique et une prise en considération de sa composante méditerranéenne qui la rapprocherait des pays arabes, l’Europe est encore dans l’incapacité de se constituer comme un véritable sujet politique et par là même de se rapporter clairement aux autres ensembles.

Face à une scène internationale oppressante et anxiogène, il n’y a pourtant que l’Europe qui soit en mesure de s’opposer à la machine de guerre actionnée par les Etats-Unis.

C’est à elle que revient la mission de retrouver une relation avec les sociétés civiles euro-méditerranéennes, relation qu’elle avait introduite à grand fracas avec le Forum Civil de Barcelone qui jouxtait la Conférence ministérielle de novembre 1995, mais qu’elle a bien vite délaissée au profit des seuls gouvernements.

Or, au-delà des gouvernements, nos télévisions nous montrent chaque jour, de Casablanca à Ramallah, du Caire à Beyrouth, les images d’une adhésion populaire forte de la jeunesse arabe à des idéaux islamistes que nous ne comprenons pas.

Ce serait donc à elle, l’Europe, de s’investir auprès des jeunesses méditerranéennes, à la mesure de ce qu’elle fit avec de grands projets d’éducation, tel qu’ERASMUS par exemple, destinés aux jeunes européens.

Ceci pourrait passer, comme l’a suggéré le Comité des Sages promu par Romano Prodi, par l’apprentissage de l’histoire des religions et des civilisations, ou encore celle de langues comme l’arabe. D’ailleurs en son propre sein, l’Europe ne pourra pas continuer à rejeter des pans entiers de ses populations maghrébines dans le communautarisme. Elle devra nécessairement faire ses comptes avec ses nouvelles identités culturelles et l’enrichissement que pourraient lui apporter ses populations d’origine maghrébine ou musulmane. Le débat, ô combien symbolique, sur l’adhésion de la Turquie lui en offre une occasion majeure.

Car en fin de compte, c’est seulement dans une optique euro-méditerranéenne que l’on peut espérer avec Jacques Berque que «le grand passé de l’ensemble méditerranéen débouche, surmontant de stériles conflits, sur un avenir à la mesure de sa plénitude humaine». Nathalie Galesne
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