Le porte à porte de la sous-culture politique italienne | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Le porte à porte de la sous-culture politique italienne | Nathalie Galesne
Bruno Vespa
Face à la mort tragique d’un des quatre otages italiens, la Farnesina (le Ministère des Affaires étrangères italien) a répondu par une prestation médiatique nimbée d’imprécision. Tel Pinocchio qui aurait été propulsé malgré lui sous les projecteurs de la politique internationale, Franco Frattini, ministre des affaires étrangères, a menti par omission aux téléspectateurs italiens pendant une interminable heure.

Rien ne peut enrayer aujourd’hui cette sensation de manipulation mal orchestrée, d’incompétence et d’approximation que les télespectateurs ont ressenti devant leur petit écran après que la cérémonie du David de Donatello (l’équivalent des Césars français) eut été interrompue par le spécial proposé par Bruno Vespa, présentateur du sinistre talk show de régime Porta a porta.

Du David de Donatello au direct de Bruno Vespa
Est-ce là le symptôme du malaise de plus en plus profond que représente le marasme irakien pour le gouvernement d’un pays qui a prouvé à plusieurs reprises qu’il était majoritairement pacifiste? Quoi qu’il en soit, il est clair que cette improvisation a servi à étouffer le vent de paix qui soufflait de plus en plus fort sur la scène de la remise des prix du Donatello, retransmise en directe sur Rai 1. La récente cérémonie des Césars en France, où les acteurs et metteurs en scène n’ont cessé d’interpeller le ministre de culture sur le problème des intermittents du spectacle a montré que laisser la parole aux artistes peut facilement tourner à la subversion.

Tullio Giordana, réalisateur de Nos meilleures années qui participait à la cérémonie transalpine, commente en ces termes l’incident médiatique: "Quiconque montait sur scène sentait le besoin de partager le malaise qu’il éprouvait. Ce fut le cas de Benigni, Olmi, Penélope Cruz, Stefano Rulli …Ces artistes qui n’étaient pas en train de jouer la comédie (…), ont voulu tout simplement dire à quel point la guerre est monstrueuse et bestiale alors même que notre travail essaie d’exprimer le contraire exact: c’est à dire l’harmonie, l’amour, la beauté. Ces mots (sobres, émus, prononcés dans un filet de voix), les téléspectateurs en ont soudain été privés. Une fois interrompu le direct, la parole est passée à Bruno Vespa et à son studio avec «ministre incorporé». (…) Il nous a été demandé de poursuivre les reprises pour les diffuser en différée.Comme le risque de les voir couper préalablement par le ciseaux de la censure existait, nous avons tous refusé de continuer.
Je suis de plus en plus convaincu qu’aucun pacte ne peut être passé avec cette télé, avec cette politique transformée, non pas en spectacle (qui est pour moi un mot sacré), mais en une monoculture obsessionnelle et blindée. Toute marge de liberté éliminée, toute pudeur anéantie, le petit écran, aux mains de dangereux prétoriens épouvantés par leur propre nullité, met en scène des horreurs qu’il fait passer pour de l’information. C’est sans doute pour cela qu’on est pris par l’envie de plus en plus irrépressible d’éteindre son téléviseur." (1)
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Ministre Franco Frattini
Si la presse, unanime à l’exception des titres de propriété de Silvio Berlusconi, reproche aujourd’hui à Franco Frattini d’avoir préféré le studio de Bruno Vespa à son bureau de la Farnesina, c’est surtout le numéro médiatique du ministre, refusant pendant toute la première partie de l’émission de donner l’information qu’il détenait pourtant, qui a semé le trouble dans les esprits et le scandale dans le pays. D’autant que le ministre était assis à côté des familles des otages rongées par l’angoisse de savoir qui était la victime italienne que Al Jazeera venait d’annoncer sans en dévoiler l’identité.

La télé du Qatar avait volontairement décidé de ne pas révéler le nom de Fabrizio Quattrocchi pour laisser le soin au gouvernement italien d’annoncer la triste nouvelle à sa famille. Or, c’est le vice directeur de Libero, Renato Farina, qui est intervenu en direct à Porta a porta pour communiquer à quelques millions d’italiens au souffle suspendu, le nom de l’otage sauvagement abattu par ses ravisseurs.

L’ information, précisait Renato Farina, lui avait avait été confirmée par Imad El Atrache, rédacteur d’Al Jazeera, qui avait à son tour contacté un peu plus tôt l’ambassadeur italien à Doha (capitale du Qatar où se trouve le siège de Al Jazeera), Buccino Grimaldi, afin qu’il puisse reconnaître la victime italienne.

Franco Frattini n’a su que confirmer timidement ses dires. Bruno Vespa, qui défend son éthique professionnelle, précise que le ministre aurait été averti de l’intervention de Renato Farina pendant l’émission et aurait assuré que les parents de Quattrocchi avaient été informés par son ministère.
La démission de Frattini a été depuis évoquée dans les colones des principaux quotidiens nationaux et exigée par plusieurs parlementaires de gauche, malgré la ligne d’unité nationale adoptée par les partis politiques de tous bords.

L’usage de la télévision dans la politique italienne
Du familier fauteuil de Porta à porta dans lequel il était confortablement enfoncé, le ministre a préféré donner une leçon de journalisme ou plutôt de rhétorique idéologique à l’envoyée spéciale de Rai 1, Lilli Gruber qui tentait d’expliquer, en direct de Bagdad, la complexité des groupes qui forment les rangs de la résistance irakienne face à l’armée américaine suppléée par les forces de la coalition. Autoritaire, Franco Frattini lui a suggéré de remplacer le mot de «résistance» par celui plus adéquat de «terrorisme». Lilli Gruber, qui suit le conflit en Irak depuis qu’il a éclaté et qui a récemment publié un livre relatant ses mois de reportage sur le terrain, a laissé glisser la remarque comme si de rien était, s’efforçant d’interpréter pour le public italien la nébuleuse que représente la guerrilla irakienne.

Ce qui est sans nul doute choquant c’est la place qu’occupe la télévision, et plus généralement les médias, dans la politique italienne. Conflits d’intérêt oblige, le gouvernement italien a de plus en plus recours à l’instrument médiatique dont il a pleine jouissance pour tenter de rallier les Italiens à sa politique. Mais la propagande, de plus en plus harcelante, à laquelle se livrent ministres et porte-parole du gouvernement Berlusconi trouve un terreau de moins en moins fertile auprès des italiens, surtout en pareille circonstance.
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Franco Frattini désertant les lieux de la diplomatie pour venir huiler et répéter à l’antenne son slogan d’unité nationale devant un Francesco Rutelli, leader du centre gauche, condescendant, a de quoi irriter. Les Italiens sont las de cette mythification sur la soi-disant «mission de paix» de leurs troupes en Irak, ou encore qu’on leur présente les otages capturés comme de simples travailleurs partis chercher fortune en Irak.

On le sait la doxa, comme la désignait Roland Barthes en la comparant à une méduse flasque glissant entre les mains, annule toute aspérité au profit de messages lisses. Cette alchimie faite de bons sentiments et sens commun nourrit nos mythologies modernes en repoussant tout débat de fond.

«La thèse», expliquait il y a quelques jours Curzio Maltese (spécialiste des medias pour la Repubblica), est que, sur les grands thèmes, les forces politiques doivent éviter «d’inutiles polémiques» et trouver une unité d’action sans distinction de gauche ni de droite. Il s’agit là d’un motif télévisé récurrent, synonyme désormais de chantage superficiel, émotif, provincial, antidémocratique, infamant pour la politique. Sur les bêtises, nous laisse-t-on entendre, il est légitime de se disputer à l’infini, tandis qu’il faut éluder toute discussion sur les problèmes sérieux.

Or, si la télévision fonctionne ainsi, la démocratie non. A l’inverse, en politique c’est précisément sur les grands thèmes qu’on se divise. L’unité nationale sur la guerre a eu une durée éclair dans l’Amérique qui a connu le 11 septembre, elle n’a pas eu lieu en Espagne ni avant ni après les attentats de Madrid. Elle n’existe pas non plus en Italie, où un an après le conflit, la question irakienne marque une fracture évidente entre la droite et la gauche, entre deux façons de concevoir la position de l’Italie dans le monde et dans l’avenir. Du côté de la majorité, on a pu assister à l’adhésion totale aux idées défendues par le gouvernement Bush, allant jusqu’à les porter à l’extrême, divisant l’Europe en deux: la «nouvelle» et la «vieille», la «bonne» et la «méchante», selon le schéma élémentaire des conservateurs américains. De son côté, l’opposition a répondu en dénonçant l’illégalité internationale du conflit, en refusant de participer à la guerre, en organisant les plus grands rassemblements pacifistes de la terre et en rappelant à l’unité nationale européenne.» (2)

Et Curzio Maltese d’achever son article en exhortant: «Ministres, chefs de la majorité et de l’opposition, arrêtez de participer à la télévision de la douleur, aux côtés des parents des victimes. Arrêtez avec ces téléventes de sentiments faux ou vrais. La politique ne s’improvise pas en direct, sur les ondes de l’émotion. Il convient plutôt de s’en servir pour communiquer ce qui se décide sur les lieux institutionnels du pouvoir, au parlement, pour protéger la vie des soldats et des citoyens mises en péril dans une aventure hasardeuse. A condition bien sûr, d’être capable de prendre une quelconque décision».

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(1)Repubblica, « Lettera al direttore, Tullio Giordana, samedi 17 avril 2004
(2)Repubblica, «Se la politica italiana si fa solo con l’audience», Curzio Maltese, vendredi 16 avril 2004 Nathalie Galesne
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