Italie: mass media, «veline» et spaghetti | Bia Sarasini, Simona Ventura, Dolce&Gabbana, Lucia Annunziata
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Bia Sarasini   
  Italie: mass media, «veline» et spaghetti | Bia Sarasini, Simona Ventura, Dolce&Gabbana, Lucia Annunziata Il fallait voir Simona Ventura sur la scène du théâtre Ariston à Sanremo durant le festival de la chanson qui vient de se conclure - Sanremo est l’événement clou de la télé italienne…

Belle, sympathique, intelligente, femme aux commandes d’une absurde machine à spectacle (dont elle ne porte certes pas la responsabilité), telle un capitaine prête à couler avec son embarcation. Elle a une préférence pour les tenues signées Dolce&Gabbana, du trash haute-couture dont elle revêt son corps qu’elle exhibe sans toutefois s’identifier à son image: «je ne pourrais tout de même pas sautiller toute ma vie sur des talons aiguilles devant la caméra», se plait-elle à répéter avec lucidité, consciente que son succès ne dépend pas de sa beauté. Elle va encore plus loin. Elle a de l’ambition et brigue un poste de directeur de chaîne, une position qu’aucune femme n’a jusqu’à présent occupé en Italie, ni à la télévision publique, ni à la télévision privée. Italie: mass media, «veline» et spaghetti | Bia Sarasini, Simona Ventura, Dolce&Gabbana, Lucia Annunziata Un nouveau modèle de femme en quelque sorte cette Simona Ventura que contrecarre cependant une armée de «veline», ces filles, belles, très belles, qui «ornent» n’importe quel programme télévisé. Dans le jargon journalistique italien la «velina» est la circulaire officieuse du gouvernement qui suggère la manière exacte de confectionner une information.

Par définition, les «veline» ne savent rien faire: elles esquissent quelques pas de danse, chantonnent s’il le faut. Silencieuses par contrat, quand elles ouvrent la bouche, c’est pour communiquer leur l’émotion de découvrir soudain qu’elles sont douées de parole. Bref, les «véline» sont l’image du vide absolu.

De nombreux sondages indiquent qu’ «être veline est le rêve de la plupart des adolescentes italiennes. Ainsi, et bien que cela ait fait scandale, la région Campania a financé avec des fonds publics un cours de formation pour «veline». Qu’est ce qui exerce une telle fascination sur les jeunes italiennes? Sans aucun doute la célébrité, le fait de gagner beaucoup d’argent, vite, et sans grande fatigue, et surtout de se marier. Car les «veline» se fiancent vertigineusement, et vont jusqu’à épouser des footballers.

Etre belle a toujours été une ressource en plus pour les femmes, mais à travers un parcours tortueux qui comprend l’émancipation, c'est-à-dire un travail rémunéré même s’il s’agit seulement de se montrer, les filles de la télé réussissent un exploit on ne peut plus traditionnel: un beau mariage.

Peu importe l’usage qu’elles font de leur propre image. Vêtues de rien, elles font leur apparition aux côtés du présentateur (un homme bien sûr) procurant des frissons sexuels aux heures les plus insensées. Chaque soir, peu avant le journal télévisé, il y a un quiz sur la Rai, il s’agit d’un format d’émission que l’on retrouve dans divers pays. Mais seulement en Italie, au moment du résultat final, «una ragazza scossa» (une fille-secousse) surgit en direct, devant les familles qui s’apprêtent à dîner. A moitié nue, son corps se met à bouger sous l’emprise d’incontrôlables secousses dont la caméra sait cadrer avec précision les parties les plus appétissantes. Italie: mass media, «veline» et spaghetti | Bia Sarasini, Simona Ventura, Dolce&Gabbana, Lucia Annunziata En suggérant d’abolir de telles pratiques, la présidente de la Rai, Lucia Annunziata, a lancé à deux reprises un rappel à l’ordre qui dénonçait ce numéro comme un exemple extrêmement avilissant de l’emploi des femmes à la télévision. Le présentateur du quiz a aussitôt menacé de démissionner tandis que la présidente s’est vue attribuée le surnom d’ «abbesse». De fait, rien n’a changé, personne ne lui a prêté attention comme s’il s’agissait des sautes d'humeur d’une vieille matrone moraliste ou d’une épouse acariâtre.

L’histoire est cent pour cent italienne: à présent que les tabous et les obligations morales se sont évanouis, alors que le catholicisme ne guide plus les comportements des Italiens, la télévision italienne reflète pleinement le goût du pays pour la transgression, l’abandon de tout principe, une vulgarité sans limite, un machisme forcené profondément enraciné, qui empêchent le changement (pourtant latent) dont les femmes de talent pourraient être les protagonistes. Elles ne manquent pourtant pas les journalistes, présentatrices, auteures, ces modèles de carrières et de succès à l’opposé de celui des «veline». Continuons de prendre l’exemple de Simona Ventura qui vante son dur apprentissage du métier, l’unique façon de mettre à profit son intelligence et son talent.

En fait, une véritable guerre gronde dans les couloirs de la télévision italienne. Une guerre contre les femmes que l’on retrouve sur les écrans de toutes les télévisions du monde. Etique, responsabilité, intimité, pudeur sont ainsi foulées pour une minute de célébrité télévisuelle (on n’arrive même pas aux 15mn dont parlait Andy Warhol).Cette maladie moderne détruit tout, hommes et femmes, mais ayant un rapport ancestral à l’intime et une pratique de la représentation de soi plus développée, les femmes se trouvent aux premières lignes de ce jeu de massacre.

La forme de guerre entre sexes qui se combat sur les écrans de télévision est un sport national en Italie. Il ne s’agit pas seulement d’humilier les femmes en les réduisant à de simples objets ornementaux, totalement hors contexte. On va toujours plus loin: c’est le cas par exemple de l’émission «Porta a porta», la principale émission d’information de Raiuno où posent de belles femmes, pour ainsi dire muettes, au milieu d’hommes politiques, d’hommes de pouvoir, et de quelques psychiatres et philosophes de service. Parfois, il leur arrive de semer la consternation lorsque de manière inopinée elles prennent la parole, prouvant de la sorte qu’elles sont capables d’avoir des opinions imprévisibles et non alignées. Intervient alors immédiatement l’auteur-présentateur de l’émission, Bruno Vespa, qui les fait taire sans prendre de gants. Voici la belle représentation d’un pays qui ne possède pas encore dans son Dna la conversation publique entre hommes et femmes.

Il existe également une mise en scène, plus subtile, de cette guerre entre sexes que je qualifierais de «guerre de la monstruosité», avec son cortège de transexuels, de travestissements, de masques: hommes qui font les femmes, gay ou non, dérision de la féminité ou usurpation déclarée de cette dernière, le tout alimenté par le croissant désir masculin d’une féminité disproportionnée, un peu comme dans les films de Fellini.

Le «transgender» est une tendance internationale. En Italie, elle assume toutefois une connotation de terroir. Il est impressionnant de constater qu’une des stars préférées de la télévision transalpine, adulée autant par les mères que par leurs filles, est un travesti, et que cet engouement coexiste harmonieusement avec l’habituelle rhétorique familiale.

Il y a beaucoup de confusion dans la société italienne, la télé en est le miroir tragique. Heureusement qu’il y a Simona Ventura.



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