Pour beaucoup d’Italiennes c’est “Maintenant où jamais” | Nathalie Galesne, Stefanella Campana, SNOQ, Se Non Ora Quando, Cristina et Francesca Comencini, Rubygate, Francesca Izzo, Serena Sapegno, Mario Monti, Susanna Camusso, Pierluigi Bersani
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Nathalie Galesne   
//Stefanella CampanaStefanella CampanaUn carré auburn encadre son regard bleu et un large sourire. Mais attention, ne vous y trompez pas, il y a derrière l’affabilité de cette femme élégante une militante féministe hors paire. Stefanella Campana est une des toutes premières à avoir cru au mouvement SNOQ, Se Non Ora Quando (Maintenant ou jamais), lancé par Cristina et Francesca Comencini à partir de Rome, et à les avoir relayées à Turin où elle vit. Journaliste à la Stampa jusqu’en 2005, elle est actuellement viceprésidente de l’Institut euroméditerranén Paralleli et directrice de la version italienne de Babelmed. Elle est également auteure de plusieurs ouvrages consacrés aux femmes (1).




Entretien

Dans quel contexte est né le mouvement “Se non ora quando?”
Ce mouvement naît au lendemain de l’extraordinaire mobilisation du 13 février 2011, répondant à l’appel lancé par plusieurs personnalités féminines venant d’horizons différents pour demander le respect de la dignité des femmes, et du pays tout entier suffoqué par la vision dévastatrice d’un Berlusconi s’adonnant au “bunga bunga” et inculpé dans l’affaire du Rubygate. Une triste histoire de prostitution à laquelle était mêlée la jeune Ruby, mineure à l’époque des faits reprochés à l’ancien chef du gouvernement italien.

Parmi les fondatrices du mouvement, il y avait des femmes comme Cristina et Francesca Comencini, Francesca Izzo, Serena Sapegno… Bref des réalisatrices, des journalistes, des historiennes, des syndicalistes vivant essentiellement à Rome. Au fur et à mesure d’autres femmes ont pris le relai dans d’autres régions et d’autres villes d’Italie, surtout à Turin et à Milan, où un an plus tôt, le groupe “DiNuovo” avait été créé avec l’idée de faire sortir les femmes coûte que coûte de la situation humiliante et stagnante dans laquelle elle se trouvaient, malgré un passé féministe avec des conquêtes importantes. Le temps était venu de réagir.


Comment SNOQ est-il structuré et quels sont ses objectifs?
 Revenons aux débuts de ce mouvement transversal pour mieux en comprendre la nature et l’esprit. La première grande sensibilisation a commencé par une pièce de théâtre écrite par Christina Comencini “Libera” ( libres), un dialogue entre une jeune femme et une femme d’âge mur, un dialogue pour dire à quel point il était urgent de renouer le lien entre ces générations de femmes. Tous les théâtres, où le spectacle a été joué, ont été littéralement pris d’assaut. A Rome, Turin, Milan, et dans de nombreuses villes de provinces, les femmes accouraient. On a alors compris qu’il y avait un véritable réveil citoyen, une envie de réagir irrépressible de la part des Italiennes. Et puis la confirmation est arrivée avec ce million de personnes, hommes et femmes, qui est descendu dans la rue le 13 février 2011, criant leur indignation et leur refus de cet avilissement de la femme orchestré par les télévisions commerciales et la politique du Président du Conseil italien. Le début du long adieu de Berlusconi avait sonné.

On assiste, le 13 février 2011, à la naissance d’un mouvement composé de simples citoyennes et d’associations, un mouvement transversal sous tous les points de vue, politique, social, culturel, générationnel…Celui-ci est aujourd’hui ramifié en plus de 100 comités éparpillés sur toute la péninsule. C’est donc bien là un sujet politique nouveau, qui se veut totalement indépendant de tout parti politique, laissant cependant à chacune de ses adhérentes le libre choix de son appartenance politique.
Bien entendu SNOQ a eu un poids considérable aux dernières élections municipales, l’an dernier, pour revendiquer et obtenir une présence paritaire entre hommes et femmes dans les conseils municipaux de grandes villes comme Turin, Milan; Bologne, Cagliari.

“Se non ora quando?” s’est déjà fixé plusieurs grands rendez-vous, en juillet dernier à Sienne, et en Octobre dernier à Rome pour définir un programme et des objectifs qui, une fois atteints, feraient de l’Italie un pays pour les femmes. Ceux-ci s’articulent principalement autour du “welfare”, de la représentativité politique - avec une rencontre prévue à Milan les 14 et 15 avril prochains-, et de la représentativité des femmes dans les medias. Sur ce dernier point, un réseau de femmes journalistes s’est déjà constitué sous le nom de “Giulia” et compte déjà plus de 500 adhérentes.

Où en est le mouvement depuis le départ de Silvio Berlusconi, et quelles sont précisément ces revendications?
Le gouvernement “technique” du nouveau Président du Conseil, Mario Monti, est un interlocuteur qui, à l’inverse de son prédécesseur, a une certaine crédibilité, surtout après avoir déclaré que la question de la femme est fondamentale pour le pays. Mais de la parole aux actes, il y a parfois un abîme, et il reste ancore beaucoup à faire pour que la société italienne change ses pratiques politiques, culturelles, sociales et que change de fait le quotidien de millions de femmes. C’est dans ce sens que SNOQ a appelé à manifester le 11 décembre dernier. Le mouvement voulait prouver que son existence va bien au delà du berlusconisme, et qu’il est capable d’être propositif et d’avoir un agenda politique significatif.
En tout état de cause, le pays ne repartira pas sans les femmes, sans elles, il n’y aura aucune croissance. C’est ce que le comité national de SNOQ répète inlassablement, depuis le mois de février, aux représentants politiques et institutionnels du pays. Des rencontres ont eu déjà eu lieu avec le Président de l’Assemblée nationale, Gianfranco Fini, la Ministre du travail et des politiques sociales Elsa Fornero, le leader de Ecologia e Libertà (Ecologie et Liberté) Nicky Vendola, La secrétaire de la CGIL Susanna Camusso, d’autres rendez-vous importants ont déjà été fixés, notamment avec Pierluigi Bersani, Président du PD.

Mais concrètement?
Il faut adopter des mesures d’urgence pour affronter la grave crise qui secoue le pays et pèse encore plus lourd sur les femmes. Est-ce par exemple envisageable que l’âge de la retraite, porté récemment à 67 ans, soit applicable de la même manière aux hommes et aux femmes quand on sait que celles-ci ont une double, voire triple journée de travail? Ce sont elles qui prennent en charge les enfants, les vieux parents de la famille, et bien sûr toutes sortes de tâches ménagères, sans parler de l’organisation du foyer, la santé, l’école, les activités parascolaires des enfants…
Ce type de travail n’est jamais considéré en Italie où aucune aide véritable n’est apportée à la famille, et donc indirectement aux femmes. Les économies faites par le gouvernement grâce à l’augmentation de l’âge de la retraite devraient logiquement être destinées aux services sociaux, mais pour le moment aucune mesure concrète n’a été annoncée. Par contre, il y a de bonnes chances qu’une des batailles menées par le SNOQ sur la perte d’emploi en cas de maternité, avec la réintégration de la loi 188, aboutisse. Cette loi avait été annulée par le gouvernement Berlusconi et avait fait perdre à environ 800.000 femmes leur emploi. D’autres mesures ont été proposées pour promouvoir le travail au féminin, ce qui est une priorité puisque 64% des femmes en âge de travailler se retrouve au foyer. Par ailleurs SNOQ se bat pour que la réforme sur la nouvelle loi électorale, actuellement à l’étude, prévoie une représentativité paritaire hommes-femmes pour contrer le problème de la faible présence des femmes en politique.

SNOQ a été lancé avec l’idée forte de rendre leur dignité aux femmes italiennes, notamment en luttant contre la mercantilisation de leur corps, où en est-on aujourd’hui ?
Sur ce point précis, les medias ont eu et ont encore une grande responsabilité. Le mouvement est donc mobilisé pour garantir une information correcte sur les femmes, à commencer par la télévision publique qui continue de véhiculer des images de la femme bien loin de ses réalités et du respect auquel elle aspire. Par exemple, les Italiennes se reconnaissent-elles dans ces splendides créatures réduites à un rôle ornemental sur le plateau de San Remo, le festival de la chanson le plus populaire d’Italie, retransmis par la RAI? Cela fait-il vraiment partie de leurs priorités de savoir si Belen, qui a exhibé lors de ce même festival 2012 un papillon sur son aine gauche, portait ou non un slip? C’est ridicule, il ne s’agit pas là de pruderie mais de revendiquer et d’espérer qu’il y ait enfin un espace possible pour la femme d’aujourd’hui, pour ses préoccupations, ses capacités, sa culture.
Enfin SNOQ milite contre la violence subie par les femmes qui a connu ces derniers temps une escalade alarmante. Son action est aussi de lutter contre le fourvoiement des planning familiaux dû à la présence, en leur sein, d’activistes du “movimento per la vita” (mouvement pour la vie). En effet, leur pression idéologique sur le choix autonome des femmes concernant leur maternité n’est plus acceptable. Ce mouvement est particulièrement implanté dans le Piémont, le Latium, et la Vénétie, régions gouvernées par le centre droit.

Pour beaucoup d’Italiennes c’est “Maintenant où jamais” | Nathalie Galesne, Stefanella Campana, SNOQ, Se Non Ora Quando, Cristina et Francesca Comencini, Rubygate, Francesca Izzo, Serena Sapegno, Mario Monti, Susanna Camusso, Pierluigi Bersani


1)       Paralleli-Istituto Euromediterraneo del Nord Ovest, avec siège à Turin,  est une association qui développe la partnership euroméditerranéenne pour contribuer au renforcement des relations politiques, économiques et culturelles entre les pays européens et ceux de la Méditerranée

2)     Stefanella Campana a publié  “Donne in liquidazione" (Femmes en liquidation) sur les ouvrières de Motta et Alemagna, Ed. Mazzotta;   "Il problema dei figli nella separazione", (Le problème des enfants au moment de la séparation), Ed. Bollati e Boringhieri ;  "Donna, anch'io protagonista del futuro", (Femme, moi aussi protagoniste du futur), destiné aux écoles du Piemont ; "Quando l'orrore è donna: torturatrici e kamikaze", (Quand l’orreur est femme: tortionnaires et kamikaze ), Editori Riuniti.

 



Propos recueillis et traduits par Nathalie Galesne
21/03/2012