La sortie de scène de Silvio Berlusconi et la République des professeurs | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
La sortie de scène de Silvio Berlusconi et la République des professeurs | Nathalie GalesneAprès la liesse populaire qui a éclaté dans le cœur de Rome à l’annonce des démissions de Silvio Berlusconi, l’atmosphère est aujourd’hui un peu celle d’un lendemain de cuite contrasté par la fébrilité complexe des crises politiques italiennes. Celle qui a frappé l’Italie de plein fouet vient de déboucher sur la formation d’un gouvernement technique dont la conduite a été confiée à Mario Monti par le président de la république Giorgio Napolitano.

Ce gouvernement de transition accepté par tous les partis à l’exception de la Ligue du nord révèle les limites de la démocratie à l’italienne. En effet un gouvernement technique n’est jamais l’expression d’un vote populaire, il met ensemble pour l’intérêt commun du pays des formations opposées. C’est pourquoi aucune figure forte de la politique italienne ne figure dans ce nouveau gouvernement composé en grande partie de professeurs dont la compétence devrait permettre à l’Italie de retrouver sa crédibilité sur le plan international et débloquer sa situation politique.

Ce consensus politique n’est d’ailleurs pas seulement dicté par la crise économique qui a fragilisé l’Italie et l’expose à la tourmente des marchés financiers. Il s’agit également de doter le pays d’une nouvelle loi électorale, celle étant actuellement en vigueur déplait à l’ensemble des forces politiques, y compris à son auteur, le léguiste Calderolli qui l'a lui même qualifiée de « cochonnerie ».

Mais le véritable déficit démocratique qui a affaibli à ce point l’Italie est sans nul doute le conflit d’intérêt qui a caractérisé l’ère berlusconienne et qui s’est traduit par 17 ans d’immobilisme en matière de réforme et une croissance quasi nulle. En effet, comment transformer le système audiovisuel lorsqu’on est à la tête d’un empire médiatique, la justice lorsqu’on collectionne les procès ? Comment contrer la fraude fiscale lorsqu’on la pratique soi-même, affronter la question féminine lorsqu’on est adepte du « bunga bunga » et de la prostitution de mineures? Enfin comment peut-on légiférer pour l’intérêt général de ses concitoyens lorsqu’on mobilise le parlement autour de lois « ad personam » pour échapper à la machine judiciaire ?

Le bilan est sombre : en dehors de son économie bancale et de sa perte de crédibilité à l’étranger, l’Italie a régressé dans tous les secteurs: éducation, recherche, santé, innovation…Jamais la fracture entre le sud et le nord n’a été aussi nette qu’aujourd’hui tandis que la criminalité organisée prospère d’un point à l’autre de la péninsule. Les jeunes, les femmes, les familles sont sans nulle doute les grands perdants de ces 20 dernières années. Les jeunes, sans aucune perspective sociale, sont de plus en plus tentés par l’émigration. L’image de la femme a été largement souillée à travers les médias et par une pratique politique sexiste. L’Italie est un pays vieillissant qui affiche le taux de natalité le plus bas d’Europe. Car on ne fait pas d’enfants quand on peine chaque mois à joindre les deux bouts, qu’aucun type d’aide à la famille n’est prévu et que le welfare est inexistant.

Mais la grande question, souvent posée aux Italiens par leurs interlocuteurs étrangers, demeure. Pourquoi, malgré ses piètres résultats, ses scandales en tous genres, ses gaffes à répétition et ses traits grotesques, les Italiens ont continué de voter Berlusconi et se retrouvent aujourd’hui représentés par une coalition de technocrates à la tête d’un parlement inchangé? Et pourquoi le règne poussif du Cavalière a été interrompu plus sous la pression de l’Europe et des marchés financiers que sous l'impulsion des Italiens?

Longtemps excès et exactions de Silvio Berlusconi ont été gommés par sa popularité, ce dernier se prévalant du vote démocratique dont il jouissait. Cela vaut pour preuve que la majorité peut se tromper et que son expression n’est pas nécessairement un brevet de qualité. Ce paradoxe dévoile ainsi les limites de la démocratie, surtout lorsque celle-ci, dans un même temps, s’assoupit, et se délite, étouffée par un pouvoir largement incarné par un seul homme.

Si la face hideuse de l’Italie est sortie de scène, le berlusconime est loin d’être mort. Il a façonné les mentalités et distillé une culture de l’impunité et du machisme solidement ancrée dans le pays. C’est pourquoi, s’ils veulent des lendemains plus sereins, après avoir choisi le pire pour les représenter, les Italiens devront s’ingénier à trouver le meilleur. Et ce n’est certes pas les prérogatives d’un gouvernement technique d’accomplir cette petite révolution.

Nathalie Galesne
(16/11/2011)


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