L’indignation des Italiennes | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
De plus en plus précarisées, de plus en plus chosifiées, les femmes italiennes ont le moral dans les chaussettes. Elles ne font presque plus d’enfants, et pour cause, une sur deux abandonne son emploi lorsqu'elle devient mère. Quand elles travaillent, elles gagnent moins que les hommes et leurs possibilités de faire carrière sont entravées.

L’indignation des Italiennes | Nathalie Galesne

Avec un des taux de natalité parmi les plus bas d’Europe, l’Italie ressemble de plus en plus à une gérontocratie. Les hommes âgés qui détiennent en nombre le pouvoir dans tous les secteurs de l’économie et des sphères décisionnelles, s’accrochent aux branches pour ne rien céder des privilèges accumulés tout au long de leurs existences. D’ailleurs, les chiffres récemment publiés par l’ISTAT (Istituto Nazionale di Statistica) sont clairs : tandis que le taux de chomage de la population italienne est de 8,6%, il atteint, chez les jeunes de 15 à 24 ans, un record inédit: 29% d’entre eux sont sans travail, soit un jeune sur trois. C’est pourquoi être jeune, et de surcroit femme, est devenu un lourd handicap dans la société italienne.

D’où les bruissements d’un printemps italien où des milliers de jeunes femmes se sont jointes à leurs aînées pour grossir les rangs de l’indignation. Le 13 février dernier, elles étaient plus d’un million à descendre dans les rues de la péninsule pour crier « basta », réagissons « maintenant ou jamais » (« Se non ora quando»).

L’indignation des Italiennes | Nathalie Galesne«Se non ora quando» n’est pas seulement un slogan, c’est aussi le nom du comité créé l’été dernier par un groupe de femmes (le groupe DiNuovo) réunissant des personnalités du monde du spectacle, des journalistes, des universitaires, de jeunes précaires et des syndicalistes comme Susanna Camusso, secrétaire générale de la CGIL.

C'est dans la lancée de ce mouvement, soutenu par un réseau de femmes, que la journée du 13 février a été organisée. Et c'est dans ce même sillon que le spectacle "Libere" (libres) a vu le jour. La pièce écrite par la réalisatrice Cristina Comencini, une des instigatrices de "se non ora quando", est un dialogue entre deux femmes de générations différentes interprété par Lunetta Savino et Isabella Ragonese. Cette création a permis de mettre des mots sur le malaise des Italiennes et de les sensibiliser. L’indignation et le ras le bol ont fait le reste.

Car le tort fait aux femmes de ce côté-ci des Alpes est plus cruel que partout ailleurs en Europe. Depuis 20 ans, les Italiennes assistent à une débauche de l'imagerie féminine aussi écoeurante que révoltante. C’est sous le règne de la télévision commerciale d’un certain Silvio Berlusconi que commence une dégradation vertigineuse de la représention du corps de la femme. D’autres secteurs prennent rapidement le relai : la mode, la publicité qui mettent en scène des femmes toujours plus dénudées, érotisées, infantilisées...

20 ans déjà que sous les projecteurs des plateaux de télévisions, des barbies en chair et en os gigotent, fesses et seins à l’air, devant des millions de télespectateurs narcotisés par la médiocratie quotidienne distillée par leur petit écran. Les plus brillantes soubrettes de Mediaset feront des carrières politiques parfois fulgurantes. Députées ou ministres, sous l’ère Berlusconi, être show girls donne accès aux plus hautes charges de l’état.

D’ailleurs la vie privée du Président du Conseil, comme l’ont révélé les nombreux scandales roses le concernant, s’inscrit dans le droit fil de cette culture misogyne. Les fêtes de Silvio Berlusconi dans sa «Chartreuse» en Sardaigne, son hôtel particulier romain, ou sa luxueuse demeure d’Arcore (près de Milan), entouré de splendides jeunes femmes dont plusieurs ont avoué avoir eu avec lui des rapports sexuels rémunérés, sont désormais largement connues des Italiens qui ont appris à décliner l’expression «bunga bunga» à toutes les sauces.

Mais le goût du premier ministre pour les jeunes filles de moins de 18 ans n’est pas prévu par la loi italienne. En 2009 déjà, l’affaire Noemi avait fait crouler le couple Berlusconi ; Veronica Lario, l’épouse humiliée, avait déclaré qu’elle ne pouvait plus «rester avec un homme qui fréquente des mineures».

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Ruby
L’histoire de Ruby, jeune fille d’origine marocaine, qui a permis de fournir à la justice des éléments accablants contre le premier ministre, est tout aussi sordide. Un récent sondage, publié par l'institut de sondages Swg, montre que 86 % des Italiennes, sans distinction d'âge, considèrent ce dernier scandale en date comme portant atteinte à la dignité féminine.

Ruby aurait assisté à plusieurs soirées données dans résidence de Silvio Berlusconi, à Arcore, avant de souffler ses 18 bougies. C’est Emilio Fede, animateur d’une affligeante émission télévisée à la gloire du Cavaliere sur rete 4, qui aurait «coopté» et accompagné la jeune fille à ces petites sauteries. Tout se gâte l’été dernier quand Ruby est arrêtée à Milan, pour vol. Silvio Berlusconi téléphone en personne à la préfecture de Milan pour faire libérer sa protégée, dont il prétend qu’elle est la nièce du président égyptien Moubarak. Un geste qui va lui couter cher.

Aujourd’hui, après plusieurs mois d’enquête, il est accusé de prostitution sur mineure. Le parquet de Milan a déclaré être en possession d "amples éléments de preuve" sur les logements qu’il aurait octroyés à certaines des jeunes femmes ayant pris part à ses festivités nocturnes. "Un nombre significatif de jeunes femmes se sont prostituées avec Silvio Berlusconi dans ses résidences en échange de sommes d'argent", écrit également le parquet.

Les déboires juridiciaires du premier ministre, qui devra affronter dans les prochains mois d’autres procès, deux pour fraude fiscale (Mediaset et Mediatrade), un pour corruption (procès Mills), ont fini par lasser l’Italie. Avec un parlement plus occupé à tenter de soustraire son premier ministre à la justice qu’a régler la crise économique et sociale qui affecte le pays, et frappe les femmes tout particulièrement, le gouvernement italien est à mille lieues des inquiétudes qui agitent les citoyens. La première audience du « Rubygate », fixée au 6 avril, devrait focaliser davantage leur attention, surtout celle des Italiennes qui ont appris à dire «basta». On se mettrait presque à espérer que «papi Silvio» connaisse la même fin que l’oncle de Ruby, hic et nunc, «maintenant ou jamais».

Nathalie Galesne
(08/03/2011)


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