La parole aux jeunes | Federica Araco
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Federica Araco   
La parole aux jeunes | Federica AracoElisabetta ne pense pas au mariage, du moins pas pour l’instant : elle préfère se consacrer à sa carrière. Elle a 26 ans, et les idées claires : “J’aborde encore l’avenir avec un timing à court terme. Je ne suis pas capable, ou alors je ne me sens pas assez en sécurité pour voir plus grand, par exemple maison ou famille”, raconte-t-elle. En Italie, les jeunes qui décident de se marier sont très peu nombreux, et ceux dont c’est le cas reportent l’âge de convoler en justes noces. Les transformations socioculturelles des trente dernières années ont radicalement changé le rapport des nouvelles générations aux “valeurs traditionnelles”, dont la famille.

Marco l’envisage comme “une institution sociale fondamentale”. Pourtant, malgré ses trente et un ans, il considère le mariage comme quelque chose d’encore lointain. “En général, dit-il, je crois qu’il n’a pas grand-chose à voir avec la relation de couple. La paternité par contre, ça m’arrive d’y penser. J’aimerais bien être père. Pas maintenant, bien sûr, qu’est-ce que je pourrais leur donner? Mais je serais un père attentif : j’ai vraiment confiance dans les valeurs de l’éducation. Et je peux me vanter d’une quadruple expérience en tant qu’oncle, ce qui n’est pas peu”.

Rachele est une jeune Toscane de 25 ans, qui a choisi d’être femme au foyer. Elle est très liée à sa famille d’origine, encore maintenant, alors qu’elle est mariée et qu’elle a une fille. “J’aide comme je peux, en faisant en sorte que rien ne manque à mon mari, à mon foyer, et surtout à ma petite fille. Pour moi, le mariage est un don spécial, et la maternité, l’expérience la plus émouvante de ma vie.”

Sarah a 27 ans et fait ses études à Rome. Elle a une approche très critique de la tradition: “à mon avis, les valeurs qu’elle transmet ont tendance à être fort conservatrices, et elles cachent une espèce de préjugé et une méfiance pour tout ce qui n’entre pas dans les “prescriptions” qu’elles prétendent imposer. En Italie tout particulièrement, on a d’ailleurs tendance à les confondre avec les “valeurs morales”. Federico est un musicien romain presque trentenaire. “Je ne crois pas en la famille”, dit-il. “Mes parents sont séparés, c’est peut-être ça qui m’a amené à considérer le mariage comme une institution dépassée, du moins dans son acception classique. Et pour moi, il n’est pas encore temps de penser à la paternité.”

Laura est sicilienne et a 28 ans. Elle croit en la famille, mais comme beaucoup des jeunes de son âge, elle penche plus pour le concubinage que pour le mariage. Les données rapportées par l’Istat le confirment : les cohabitations prénuptiales sont en hausse constante, et de très nombreux couples choisissent de vivre ensemble au lieu de se marier. Le phénomène concerne l’ensemble du pays, mais dans certaines régions, les choses sont plus mitigées. Au Sud et dans les Iles, le mariage est encore une institution sociale plutôt enracinée, et généralement, l’âge moyen des époux est inférieur à celui du Centre et du Nord. Le nombre des mariages célébrés civilement est également en hausse sensible, en partie de par la diffusion des unions “mixtes”et des secondes noces. Il mondo in cifre 2010 (Le monde en chiffres 2010), publié par The Economist, donne 4,4 mariages et 0,8 divorces pour 1000 habitants.

Flavia a moins de 30 ans et vit depuis cinq ans avec son petit ami. “Dans ma famille, ils sont presque tous divorcés. Comment je pourrais croire au mariage?” ironise-t-elle. “Quand j’ai dit à mes parents que j’irais m’installer en cohabitation, ils ne s’y sont pas opposés. Mais bien qu’ils soient séparés depuis plus de vingt ans, je sentais qu’ils auraient préféré quelque chose de plus “traditionnel”. Incroyable, non?”. Elle continue : “Je suis contente de mon choix : avec la vie commune, tu peux connaître à fond ton compagnon et mettre à l’épreuve la relation de manière concrète. Je ne comprends pas comment on peut encore se marier “sans avoir essayé”!”.

Sur la religion, les opinions sont diverses. Selon une enquête Eurispes (2006), 87,8% des Italiens se déclarent catholiques, et 36,8% pratiquants. 22,4% des interviewés ayant entre 25 et 34 ans déclarent se rendre à la messe tous les dimanches. Cependant, en Italie, comme dans beaucoup de pays occidentaux, le processus de sécularisation est en augmentation, surtout parmi les jeunes.
Certains, comme Giada (30 ans) et Rachele (25), se définissent comme “très croyantes, mais non pratiquantes”. Greta, toscane de 19 ans, a été éduquée dans une famille où les valeurs traditionnelles, comme la religion, sont fondamentales “autant pour soi, que pour être bien avec les autres”. “La religion n’a pas sa place dans ma vie”, affirme Diego, 21 ans, Bolzano, “mais la famille, en revanche, est extrêmement importante. Je crois en ses valeurs et j’essaierai d’en fonder une”. Davide, 27 ans, revendique une dimension religieuse personnelle, mais pas “les vieilles règles imposées par la hiérarchie vaticane”. La religion semble à Marco “un mur infranchissable entre des cultures et des personnes différentes. Je préfère parler de “foi” que de religion, qui en substance se réduit trop souvent à un système de rites et de hiérarchies qui imposent un certain ordre d’idées.”

Si leur rapport à la tradition est souvent conflictuel, les jeunes générations abordent la modernité d’une manière attentive, curieuse, et généralement positive.


La parole aux jeunes | Federica AracoSarah étudie la communication numérique. “La voie que j’ai choisie m’oblige à être constamment à jour en termes d’évolution sociale et technologique. Mais je suis plutôt critique à l’égard de la globalisation. Je crois qu’elle prétend uniformiser non seulement l’économie, mais aussi les modes de vie et les idéologies. Et elle se traduit par un aplatissement de la diversité culturelle et sociale. Le franchissement des barrières devrait être entendu dans un sens positif, d’un point de vue relationnel. Mais cet objectif passe au second plan, par rapport aux énormes intérêts économiques qui sont en jeu, comme ceux des multinationales”. Federico est convaincu que les transformations ne sont qu’apparentes. “Je ne vois pas de véritables changements en profondeur.”, dit-il. “Ce qui est nouveau fait toujours peur, et du coup on le marginalise. Avant qu’il réussisse à pénétrer et à être compris, il faut beaucoup de temps. Je crois quand même qu’une plus grande ouverture nous porterait à être des individus meilleurs.” Marco a un rapport contradictoire avec la modernité: “Certains de ses côtés me fascinent, et j’y place pas mal d’espoir. Il y en a d’autres qui me font très peur, parce qu’elle peut cacher beaucoup de dangers socioculturels. Du reste, ça a toujours été comme ça. Trop souvent, on a tendance à diaboliser les nouvelles technologies, comme Internet, comme si un instrument était capable en soi d’imprimer une valeur culturelle, sociale ou politique au réel. La différence, c’est toujours celui qui utilise cet instrument qui la fait ».

Et leurs projets pour le futur? “J’espère avoir une maison à moi, une compagne et pouvoir faire un beau métier qui me donne la possibilité de m’exercer l’esprit, d’être attentif et créatif... Et surtout de payer les factures et de pouvoir me permettre quelques petits voyages, de temps en temps”, dit Federico. Sarah voudrait avoir un enfant, même plusieurs, et espère se réaliser sur le plan sentimental et professionnel “pas nécessairement en Italie”. Laura préfère ne pas trop y penser et continuer à “vivre au jour le jour”. Marco, sarcastiquement, propose : “on se rappelle dans dix ans...”
Federica Araco
Traduction de l’italien Marie Bossaert
(09/03/2010)

Note:
1. Selon l’Istat, dans Il matrimonio in Italia: un’istituzione in mutamento (2007), les femmes se marient en général entre 28 et 30 ans, et les hommes après 32 ans.


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