Nessma TV, ou la migration des conflits d’intérêts | babelmed
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Nessma TV, ou la migration des conflits d’intérêts | babelmedLe 18 août dernier, à Tunis, Silvio Berlusconi était l’invité de l’émission Ness Nessma , sur Nessma TV, pour l’inauguration de cette nouvelle chaîne satellite, qu’il possède en partie (1). Silvio Berlusconi… le Premier Ministre italien, ou l’homme d’affaires à la tête d’un empire médiatique, Mediaset ? Peu importe, l’intéressé et les personnes présentes sur le plateau n’ayant pas pris la peine d’entrer dans de si subtiles distinctions, et passant sereinement du «discours historique» sur la colonisation prononcé par le Président du Conseil à Tripoli un an auparavant, aux succès et bons conseils «de l’empereur des télévisions privées». L’une des astuces livrées par S. Berlusconi était de «bien choisir» les présentateurs, et de faire apparaitre à l’écran de «jolies filles». Sur ces 2 points, au moins, Nessma TV semble bien partie : les animateurs ont parfaitement exécuté leur numéro, dans un concert de louanges écœurant.
A l’issue de l’émission, la potiche faisant office de présentatrice ne devait cependant pas être la seule à ne «pouvoir s’empêcher» de trouver Berlusconi «incroyable». Comment penser autrement d’un farouche pourfendeur des horreurs de la colonisation, et d’un homme qui souhaite ardemment «augmenter la possibilité [pour les migrants] d’entrer dans la légalité en Italie, et dans les autres pays européens»? Comment ne pas admirer la lucidité de celui qui, reconnaissant le long passé d’émigration du peuple italien, lui assigne le «devoir» de considérer ceux «qui veulent venir en Italie avec une totale ouverture de cœur», de leur donner «la possibilité [d’avoir] un travail, une maison, une école», et d’assurer leur santé, grâce à «l’ouverture de tous les hôpitaux»? Que tous les immigrés qui s’offusquaient du décret Maroni, signé 3 semaines auparavant (2), se rassurent, Berlusconi l’a dit : «Ça c’est la politique de mon gouvernement.»

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Tarek Ben Ammar
A 600 kms de la Lega Nord , son alliée au gouvernement, M. Berlusconi devient bien altruiste. A moins qu’il ne s’agisse du marché de 80 millions de téléspectateurs qu’entend conquérir Nessma TV dans la Méditerranée. Pour cela, le «Cavaliere» dispose d’un allié de taille : Tarek Ben Ammar, le PDG d’une puissante société de production cinématographique, Quinta Communications. Ils possèdent à eux deux 50% de la chaîne depuis 2008, l’autre moitié appartenant aux frères Karoui, qui l’ont créée en 2007. Les deux hommes ont l’habitude de travailler ensemble : ils sont associés et amis depuis 25 ans. Bien que très lié au pouvoir – il est le neveu d’Habib Bourguiba –, Ben Ammar reste somme toute dans son rôle d’homme d’affaires. En revanche, pour Silvio Berlusconi se pose (une fois de plus) le problème de la confusion entre affaires privées et fonction politique. D’où son attitude éminemment contradictoire face aux questions d’immigration.

Ce n’est pas la presse italienne qui aurait réagi. Mis à part deux blogs, celui de Donatella Della Ratta, sur les médias au Moyen-Orient, et celui de Daniele Sensi, qui a diffusé l’interview, les principaux journaux italiens restent on ne peut plus muets sur le sujet. L’affaire est mise au jour par John Hooper, journaliste au Guardian , lors du voyage de Berlusconi en Lybie, à l’occasion de l’anniversaire du traité italo-libyen – et non, bien entendu, pour les 40 ans de la prise de pouvoir du colonel Kadhafi. Il fait remarquer dans un article paru le 04/09, intitulé «The Gaddafi-Berlusconi connection», que les relations entre les deux hommes d’Etat ne sont pas exclusivement d’ordre politique. Prenant appui sur une brève parue dans l’agence de presse italienne «Radiocor», il rappelle qu’en juin, une société libyenne, Lafitrade, a pris 10% de participation dans Quinta Communications. Or, il s’avère que Lafitrade est une filiale de Lafico, société appartenant à la famille Kadhafi.

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Silvio Berlusconi
Et qui trouve-t-on aussi dans Quinta Communications ? Berlusconi, dont la société d’investissement Fininvest, basée au Luxembourg, possède 22% de Quinta. Hooper s’étonne, à la fin de son article, du silence assourdissant des médias italiens sur ce conflit d’intérêts manifeste. Les réactions ne se font pas attendre : la presse italienne se saisit de l’affaire, et les démentis pleuvent. Dans une interview donnée à La Repubblica , Ben Ammar s’empresse de nier toute collaboration entre Quinta et Nessma. Si à aucun moment il ne met en question l’association de Berlusconi et de Kadhafi (!), il explique en revanche qu’il existerait 2 Quinta, l’une française, l’autre italienne, et que ce serait via cette dernière, par l’intermédiaire d’une sous-holding (Prima TV), qu’il posséderait 25% du capital de Nessma.
Cette petite affaire en dit long sur la situation de la presse en Italie : d’une part, sur l’atonie générale des grands médias, d’autre part, sur les intérêts privés qui entravent la transparence et l’indépendance médiatiques. Elle amène aussi à porter un autre regard sur les relations bilatérales entre Italie et Lybie, qui ont connu en 2008 un tournant historique. Les deux pays ont en effet signé un traité d’amitié le 30/08, destiné à clore le chapitre de la colonisation. L’Italie, en la personne de Silvio Berlusconi, a présenté des excuses officielles, et s’est engagée à verser 5 milliards de dollars, sous forme d’investissements, en guise de dédommagement. Il est donc toujours utile de savoir que la Libye représente un marché important pour l’un des signataires, et que les artisans de cette réconciliation sont associés en affaires. Ou que les négociations qui ont abouti à ce traité ont été exclusivement menées par Berlusconi (aidé par Ben Ammar…), qui avait alors court-circuité les canaux diplomatiques officiels.
De manière plus large, les relations entre l’Italie et la Lybie sont au cœur des problèmes méditerranéens, notamment celui de l’immigration clandestine. Le traité de réconciliation a ainsi ouvert la voie à un durcissement et à une intense coopération dans ce domaine : en février, les deux pays ont signé un accord pour mettre en place des patrouilles militaires conjointes en Méditerranée ; en mai, la Lybie a pour la 1ere fois accepté le retour de 500 migrants interceptés en mer par la marine italienne.
Dans cette perspective, et dans la mesure où Nessma Tv entend conquérir le «monde arabe modéré», il est probable que l’Italie devra faire face à de nombreux conflits d’intérêts, dont les répercussions risquent de se faire sentir dans toute la Méditerranée. S. Berlusconi et T. Ben Ammar ont alors beau jeu de présenter le lancement de cette chaîne comme une «chance» pour le monde musulman, comme un outil privilégié de dialogue interculturel et démocratisation. Mis à part le fait qu’on peut espérer mieux que Star Academy pour approfondir le dialogue entre l’Occident et le monde musulman, et même si M. Berlusconi nous dit que la Télévision, «c’est du dynamisme, du futur», et qu’elle apportera «liberté et démocratie», l’absence totale de transparence et la confusion des rôles qui sont au cœur du lancement de cette chaîne, ne peuvent qu’inquiéter, et inciter à la vigilance.
La présentatrice, à la fin de l’interview, souhaitait à Berlusconi de réussir à faire avec Nessma ce qu’il a déjà réalisé en Italie avec la télévision et les médias. Ne l’espérons pas !


(1) www.youtube.com/watch3
(2) Le décret Maroni entend lutter contre l’immigration illégale. La rhétorique de la Lega Nord joue souvent de la distinction entre «bonne» et «mauvaise» immigration, ce que fait également S. Berlusconi lors de Ness Nessma. Cependant, les mesures prises par le gouvernement tendent à rendre l’immigration légale, elle aussi, toujours plus compliquée.


Adaptation de l'article d'Alessandro Rivera Magos par Marie Bossaert
Translated by Elizabeth Grech
(14/01/2010)


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