Vert, blanc, rouge: “L'Italia del nostro scontento” | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
Vert, blanc, rouge: “L'Italia del nostro scontento” | Marie BossaertLe IVème Festival international du Film de Rome vient de s'achever. Films et vedettes se sont succédés tout au long d’une manifestation qui entend, chaque octobre, se hisser à la portée des grands festivals internationaux comme ceux de Cannes, Venise ou Turin. Dans la section «L'Altro Cinema/Extra», un documentaire réalisé en Italie, et consacré aux turbulences de la péninsule, n’est pas passé inaperçu. Son titre annonce d’entrée de jeu la couleur: «L'Italia del nostro scontento» («L'Italie de notre mécontentement»).
Ce film en trois parties est l'œuvre de trois jeunes femmes, trentenaires. Chacune d'entre elles a pris en charge une section qui traite d'un problème fondamental associé aux couleurs du drapeau italien: le vert de l'environnement, le blanc de la jeunesse, et le rouge de la politique.
Cette tripartition explique la différence de styles, notamment entre la première partie, plus novatrice, et les deux autres, plus classiques. Le documentaire, composé d'interviews, se propose de dresser un portrait de l’Italie contemporaine, et d’en éclairer les problèmes, en offrant une mosaïque de points de vue. Si une grande partie des interviewés sont de jeunes gens, l’ensemble va cependant des adolescents, qui passent leurs journées dans les escalators des centres commerciaux, aux politologues les plus reconnus. Du point de vue le moins informé, et c’est le cas de le dire, à la réflexion la plus poussée sur les affres et contradictions de l’actualité italienne. On parcourt par ailleurs tout le spectre politique, depuis la droite la plus dure – le léghiste convaincu- jusqu'à l'extrême gauche, en passant pour toutes les positions possibles.

La belle endormie

«Verde-Ambiente» (partie I). Cette section pointe avec justesse l'un des paradoxes les plus fascinants et les plus terribles de l'Italie: elle est à la fois incroyablement belle et laide.
La question est posée par Elisa Fuksas sous un angle esthétique – cette partie est d'ailleurs celle qui interroge le plus de personnalités du monde artistique et intellectuel. Le titre, «Ambiente», qu'on pourrait traduire par «environnement», ou «milieu», ne renvoie pas à un énième leitmotiv sur l'écologie (même si la question est abordée), mais pose la question de l'urbanisation, plus précisément du paysage urbain. En tant que touristes et étrangers, nous avons en tête les images délicieuses d'une Italie de rêve à la Stendhal. Mais à côté de Venise, il y a Mestre. A côté de Rome, il y a la banlieue de Tor Bella Monaca. Autant de banlieues laides, qu'on ignore, mais qui sont le quotidien de centaine de personnes. Le film montre comment ces espaces juxtaposés n'interagissent jamais.
Les contradictions, alors, sont superposables: un centre «éternel» réservé aux personnes favorisées, aux touristes; des périphéries « modernes» horribles, pour les autres. Les rues chargées d'histoire, qui nous plaisent tant, ne sont qu'un aspect de l'urbanisation italienne. Ce violent contraste est d'ailleurs au cœur du rapport au temps qui semble être celui du pays. Comme le font remarquer à très juste titre plusieurs intervenants, l'Italie est malade de son passé, un passé trop lourd qu'elle porte comme un fardeau, et elle n'arrive pas à se remettre en mouvement. Les villes italiennes, ces dernières années, et sauf exception (Venise, par exemple), ne construisent d'ailleurs plus guère de bâtiments contemporains, et font preuve d'une grande frilosité architecturale. A cela, rien de nouveau. Cette réflexion sur l'espace -signalons ici la magnifique photographie de ce premier volet- est donc également une réflexion sur le temps. Les protagonistes soulignent d'ailleurs tous que l'Italie entretient des rapports particulièrement difficiles avec la jeunesse. L'un des jeunes hommes interrogés résume ainsi les choses: c'est «une belle endormie».

Un immense désarroi
Les jeunes sont aujourd'hui l'un des problèmes principaux de l'Italie, pays le plus vieux d'Europe.
La seconde partie, «Giovani – Bianco» , s'y consacre entièrement, en passant en revue les préoccupations « traditionnelles» de la jeunesse: l'emploi, la famille, les rêves, le racisme... Ce qui se dessine, à l'issue de cette partie centrale – et ce qui ressort de l'immense majorité des discussions que l'on peut avoir avec de jeunes Italiens, c'est l'absence criante de perspectives. L'Italie est un pays dans lequel il n'y a pas d'avenir pour les jeunes. On sent l'immense désarroi ressenti par cette frange de la population, même si la majeure partie des personnes concernées ne manque pas d'humour ni de recul, face à une situation désormais considérée comme «normale».
La réalisatrice, Francesca Muci, soulève l'un des grands problèmes actuels, ressenti dans La Botte bien plus qu'ailleurs: l'inutilité flagrante des études et de la formation universitaire. Combien sont-ils, les trentenaires surdiplômés, qui trainent dans leur sac deux ou trois «lauree specialistiche» (équivalent de notre Master 2) et n'en tirent qu'un contrat précaire de trois mois, à 40 heures par semaine, pour moins de 500 euros mensuels? Les plus jeunes et les moins formés, largement interrogés dans cette séquence du documentaire, ne sont évidemment pas mieux lotis. Et les projets actuels du gouvernement ne promettent pas des jours meilleurs. Dans ces conditions, l'indépendance financière, et tout ce qui l'accompagne (l'appartement, le mariage, les enfants, etc) apparaît comme un lointain mirage. Cette absence de perspectives professionnelles a par ailleurs pour -grave- conséquence une émigration massive de la population jeune, souvent des mieux formés, comme si l’Italie perdait ses forces vives dans l'indifférence la plus totale.
Le second aspect qui se dégage du film est l'absence criante de conscience politique dans la jeunesse italienne. Dire que «les jeunes d'aujourd'hui, ce n'est plus ce que c'était, etc» car la télévision leur aurait ruiné toute activité cérébrale, est une remarque de vieil aigri. Mais dans un pays où presque trois quart de la population déclare se former une opinion politique à partir de la programmes télévisés, et où le premier ministre possède trois chaînes, et contrôle la télévision publique grâce à sa situation politique, la récurrence des jugements à l'emporte-pièce dans les témoignages est plus qu'inquiétante. Heureusement, ce n'est pas le cas de toutes les jeunes personnes interrogées. Mais les nombreuses considérations hâtives sur les immigrés, par exemple, ou le rêve partagé par nombre d'entre eux de participer à Grande Fratello (émission de télé-réalité la plus regardée) ne nous semble pas anodins. On pourra objecter que des centaines d'Européens de cet âge ont les mêmes préoccupations. L’enjeu est ici clairement politique.

Pourquoi?
«Rosso-Politica» . Ce troisième volet, inévitable, est étroitement lié à la seconde partie du film. Il offre des pistes intéressantes pour mieux saisir l'une des questions principales posée à l'Italie actuelle: comment un tel régime politique est-il possible? Autrement dit: comment a-t-on pu en arriver à une situation aussi politiquement catastrophique? Comment Berlusconi? Comment expliquer une telle présence de l'extrême-droite au gouvernement, au Parlement et dans les collectivités locales (rappelons pour mémoire que le maire de la capitale où se déroulait le festival est un ancien militant d’extrême droite, dont l'élection a été acclamée par des saluts et des chants fascistes).

A toute ces interrogations s'en ajoute une dernière: pourquoi cette déroute de la gauche et de l'extrême-gauche? Cette dernière question concerne toute l'Europe, et nous pouvons balayer devant notre porte. Mais le documentaire a l'immense mérite de nous éclairer sur les spécificités du cas italien, et sur les nuances qui se dessinent dans les rapports entre les gens et leurs dirigeants. Ces questions se recoupent, en effet, mais ne se superposent pas tout à fait. Et vues de l'extérieur, depuis la France, elles semblent difficiles à comprendre – vues de l'intérieur par les Italiens, aussi d'ailleurs. On comprendra alors l'intérêt qu'a suscité le film dans la salle.

Le documentaire prend le taureau par les cornes, et se confronte directement à l'expérience et aux idées de nombreux Italiens. L'éventail des opinions politiques mises en avant permet de mieux comprendre la situation, et les points de vue du commun des mortels sont judicieusement éclairés par les analyses des politologues, sans que soient hiérarchisés ici les différents discours.
La notion essentielle qui se dégage de cette juxtaposition de témoignages est incontestablement celle de la «proximité». Autrement dit, des rapports, ou plus exactement, de la distance entre les hommes politiques et la population. L'idée de proximité est le ressort de presque toutes les interventions. L'interview du léghiste qui ouvre cette section est de ce point de vue claire et nette. Selon lui, la Lega connait les problèmes des gens, elle est présente sur le terrain, et elle apporte des réponses concrètes et considérées comme efficaces aux situations en question. Il ne s'agit pas ici seulement de démagogie. Assurément, le succès de la Lega repose sur sa capacité à mobiliser les peurs, à créer les fantasmes, à jouer la petite musique de la Sécurité, et le pipeau de l'Identité. Mais ce succès repose aussi sur la prise en compte par ce parti néfaste de questions très concrètes (école, maternité, ville, etc), ressenties comme primordiales par la population.
Cette réflexion d'un partisan déclaré de la Padanie est éclairée de manière très subtile par un grand politologue italien, qui estime que la gauche s'est coupée du peuple en ne prenant pas en compte le public réel, mais en imaginant un peuple idéal – qui, de fait, n'existe pas. Ce peuple idéal -mais a t il jamais existé- serait un peuple informé, cultivé, conscient des enjeux politiques et sociaux, et qui se comporterait politiquement en fonction de cela. La gauche et l'opposition se sont ainsi montrées rigoureusement incapables de prendre en compte les changements induis par la situation médiatique italienne, d'une part, et par les nouvelles préoccupations de la population, d'autre part. Silvio Berlusconi, comme les partis d'extrême-droite, en revanche, ont parfaitement su comprendre ces mécanismes, et en faire un ressort de leur pouvoir. Et ils ont fait de leur présence, qui est d'abord une présence médiatique, la clé de leur succès. Qu'on pense à la présence du Premier Ministre dans la ville de l'Aquila, après le tremblement de terre du 6 avril, et aux reportages télévisés qui en ont diffusé les images de manière soutenue. Comme le dit un autre intervenant: «Vince la politica che è vicina alla gente» (nous traduisons: «la politique qui gagne, c'est celle qui est proche des gens»).
Ces remarques sont reformulées en d'autres termes par le sociologue Alain Touraine, lorsqu'il évoque le «communautarisme» des dirigeants, quand la réalisatrice Lucrezia De Moli l'interroge sur les «peurs». Ce communautarisme, c'est celui d'une classe de dirigeants qui s'est complètement coupée de la population.
Mais dans le documentaire, «le peuple» n'est pas non plus présenté comme une armée de veaux s'engouffrant avec allégresse dans les filets du Popolo de la Libertà et de ses alliés. C'est là l'autre grand mérite du film: il présente une série de nuances, de dégradés dans les choix politiques, et nous confronte de manière très pragmatique à des points de vue qui ne sont pas les nôtres.
On comprend ainsi mieux, à l'issue du documentaire, pourquoi des gens votent à droite, et même à l'extrême-droite, et on comprend également – chose qui pouvait surprendre au premier abord- pourquoi tant de jeunes gens, frange habituellement considérée comme portée vers la gauche- votent en toute bonne conscience de l'autre coté de l'échiquier politique, et le proclament avec une bonne foi désarmante. On saisit également les nuances qui existent à l'intérieur même de la droite, dans la coalition fourre-tout qu'est le PPL. Il apparaît ainsi qu'on peut être profondément de droite et haïr la Lega. Ou l'inverse. Les personnes interrogées nous livrent ici leur raisons profondes, et le film donne un visage à ce qu'on ne voit habituellement que sous forme de chiffres. Il permet, sinon de répondre, du moins d'éclairer la question qu'on se pose lorsque l'on monte par exemple dans un bus italien : dans la mesure où Berlusconi n'est pas arrivé sur un Ovni au Palazzo Chigi, qu'est-ce qui peut bien pousser les 60% de gens présents dans ce bus à voter pour lui? Car un fait est clair: le peuple italien veut Berlusconi et la droite au pouvoir.
Une fois ces différents constats établis, se pose alors le problème des solutions.

En effet, si le documentaire nous offre des pistes de compréhension, propose-t-il en retour des solutions? Si oui, lesquelles?
Cette question apparaît dans presque toutes les critiques italiennes du film parues sur Internet. Et elle apparaît comme un reproche, qu'on pourrait résumer en ces termes: le film constate, mais ne propose rien. L'une de ces critiques va jusqu'à rapporter cette manière de parler, décrire et expliquer, au lieu d'agir, comme le mal endémique de l'Italie, et comme le trait typique de l'immobilisme qui mine le pays. D'autres diront qu'en parler, c'est déjà bien. Telle avait été notre première impression d'étrangère à l'issue de la projection.
Dans d'autres commentaires, certains partent à la chasse des esquisses de solutions proposées par le documentaire: l'un d'entre eux souligne ainsi que la première partie, justement en innovant sur le plan stylistique, «élabore une réponse assurément sibylline, mais qui représente une position forte: il faut enseigner et apprendre la beauté» (nous traduisons). On peut penser qu'il s'agit là d'un propos général et vain, ou d'une véritable perspective, qu'il conviendrait de approfondir de manière concrète. Il en va de même pour l'un des mots d'ordre de la troisième partie: «Le rôle de la politique, c'est de créer de la politique». Formule creuse, ou point de départ indispensable? Bersani et le Parti Démocrate sont vivement invités à se poser la question. Quant aux jeunes interrogés dans l'ensemble du documentaire, on pourrait résumer leur projet global en trois lettres: bof .(1)
La question est pourtant capitale, dans une Italie qui après des années de chute libre, semble actuellement connaître quelques frémissements. On peut songer ici à la manifestation pour la liberté de la presse, qui a rassemblé le 3 octobre plusieurs milliers de personnes à Rome et dans les grandes villes italiennes, ainsi qu'aux nombreuses initiatives du journal «La Repubblica», qui demande chaque jour à Silvio Berlusconi de rendre des comptes. On peut aussi songer à la création de «Il Fatto», quotidien qui entend proposer une information plus indépendante et de meilleure qualité. Plusieurs films et livres lèvent le voile sur le fonctionnement du système Berlusconi, comme le documentaire Videocracy, réalisé par Erik Gandini. Et surtout, parmi ces lueurs d'espoir, il y a le destin du lodo Alfano: la cour constitutionnelle a invalidé en octobre une loi qui offrait l'immunité pénale aux quatre personnalités les plus importantes de l'Etat, ce qui a pour conséquence la reprise très prochaine des grands procès impliquant directement Silvio Berlusconi.
On a donc l'impression qu'en ce moment, en Italie, il se passe quelque chose. On l'espère, on veut l'espérer de toutes nos forces.

Cependant, sans le vouloir, le film pose une dernière question: celle de sa destination. Les déclarations du Léghiste peuvent bien susciter la désapprobation générale dans le public, les éclats de rire fusent et on opine tous du chef lorsqu'une dame déclare avec bon sens que selon elle, «Berlusconi è fuori di testa» («Berlusconi est malade»): la salle est acquise. Une salle dont la moyenne d' âge tire d'ailleurs plutôt vers le haut. Et tous les autres, dont on parle, qui parlent, et qui de toute manière ne verront pas le film, comment les informer? Leur expliquer? Pour ce qui est de les convaincre, on repassera.
L'écran s'éteint, la lumière se rallume, on regarde la salle, unanime. Voir tout le monde d'accord laisse un goût amer. C'est l'amertume de l'unanimité. Vert, blanc, rouge, environnement, jeunesse et politique: il y a du pain sur la planche.

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(1) Il faut cependant rendre justice ici à tous ceux, également représentés dans le film, qui se battent avec acharnement pour améliorer les choses, et qui élaborent de nombreuses propositions.

Marie Bossaert
(09/11/2009)

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