Abruzzes: une tragédie annoncée? | babelmed
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Les Abruzzes continuent de trembler, et chaque secousse rappelle la tragédie provoquée par la fureur partie des entrailles de la terre dans la nuit de dimanche à lundi 6 avril. 700 secousses ont harcelé le territoire.  Les images aériennes montrent une région dévastée, Le centre de l’Aquila est complètement détruit, Onna, le village martyr situé à quelques kilomètres de la capitale des Abruzzes, n’existe plus. La vingtaine de comunes qui vantaient, il y a une semaine encore, les beautés artistiques de la région sont aujourd’hui de lugubres bourgs désertés. Le patrimoine culturel des Abruzzes s’est vu affligé une blessure sans précédent: la basilique de Collemaggio, chef d’oeuvre de l’architecture romane, n’est plus qu’un ramassis de pierres tandis que le clocher de la basilique de Saint Bernardin a été arraché en un instant par le séisme. Mais le bilan le plus drammatique est une fois encore celui des vies englouties par les 22 secondes d’un tremblement de terre d’une relative intensité (5,8 sur l’échelle Richter). La même intensité du tremblement de terre survenu l’été 2004 en Grèce sans faire de victime.
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La basilique de Collemaggio
Destins brisés, histoires familiales lacérées, le nombre des victimes s’élève à 293 morts dont 20 enfants, les blessés sont plus d’un millier, et l’on compte 28 mille personnes sans-abris. Pourtant “La tragédie la plus grave du millénaire” comme l’a définie Bertolaso, le responsable de la Protection Civile italienne était une catastrophe annoncée. A Onna, épicentre du tremblement de terre, les rescapés racontent : “cela fait trois mois que la terre tremble et que nous vivons dans la peur, mais les autorités ne sont à aucun moment intervenues, quelques heures avant le tremblement de terre, il y avait déjà eu une forte secousse, les télés locales n’ont cessé de répéter qu’il n’y avait rien à craindre, et nous sommes tous rentrés chez nous”.
Aujourd’hui face à la douleur, aux morts, aux désastres de ceux qui ont tout perdu, l’Italie s’interroge et malgré la cohésion politique nationale et l'immense élan de solidarité des Italiens qui se traduit sur le territoire des Abruzzes par les milliers de volontaires impliqués auprès de la population, les vraies questions affleurent. Cette tragédie était-elle annoncée? Ce désastre pouvait-il être évité?
L'’heure est venue d’écouter la colère qui monte des Abruzzes et de d'interroger une réalité qui concerne la péninsule toute entière : à savoir les normes en vigueur pour la prévention des séismes, seul moyen concret pour contenir et atténuer les effets dévastateurs des tremblements de terre. Or la situation de l’Italie est à cet égard particulièrement inquiétante. Un peu partout les administrations locales ont sous-estimé un territoire géologiquement actif avec sa cohorte d’alluvions, d’éboulements, d’irruptions volcaniques et de séismes : dans le Frioul, sur l’épine dorsale de l’Apennin qui traverse l’Ombrie, les Marques et les Abruzzes, en Irpinia, en Calabre, dans le Gargano, en Sicile orientale, dans le détroit de Messine et à Catane…
“Ce n’est pas le tremblement de terre qui tue, mais les édifices mal contruits, mal situés. Il faut se le rappeler à tous moments et cesser de parler de catastrophes naturelles de manière erronée. Seules notre incapacité, notre ignorance et notre mauvaise fois existent”, tonne Mario Tozzi, géologue et chercheur auprès du Conseil National de la Recherche, en pointant du doigt le patrimoine immobilier de l’Italie, vétuste et hors règlementation. Mais les mots de Mario Tozzi sont surtout là pour nous rappler qu’en Italie, rien n’a été fait par les gouvernements successifs pour financer un vaste plan de sauvetage anti-sismique des édifices publics. Le gouvernement Berlusconi a pour sa part préféré donner la priorité à de grands travaux pharaoniques comme la construction du pont au dessus du détroit de Messine. Il a dans la même logique présenté une loi de relance de l’économie basée sur l’immobilier. Celle-ci permettrait aux familles italiennes d’agrandir leur propriété d’environ 20%, avec l’accord des régions.
En attendant, à l’Aquila plusieurs constructions publiques récentes se sont pliées sur elles-mêmes comme des chateaux de cartes : L’hôpital projeté en 1961 et inauguré en 2000 est hors usage à 90%, ses structures portantes ont cédé. Même scénario pour la maison des étudiants où onze  jeunes ont trouvé la mort sous les décombres et dont les corps n'ont pu etre extraits qu'après plusieurs jours d'excavation acharnée. “La maison de la Honte”, comme la désigne la presse italienne, a tremblé 400 fois sans qu’aucun expert de la région Abruzzes ou de la Protection Civile ne vienne faire un contrôle. "La maison de la honte" est aussi un édifice fantasme  puisque la Région nie en être le propriétaire, niant ainsi toute responsabilité. La préfecture qui avait été restaurée dans les années 90 a été le premier édifice à crouler pendant le séisme, le conseil régional dont la restructuration remonte à quatre ans a connu un sort analogue. Selon le président du centre de sécurité anti-sismique, Gian Michele Calvi, la mise à norme des édifices publics de la péninsule est extrêmement lacunaire. En effet, 80.000 édifices publics de l’Etat seraient vulnérables : hôpitaux, écoles, (22000 en zone sismique dont 16000 construites dans des aires à haut risque et seulement 9000 construites selon la réglementation anti-sismique), casernes, etc. Une réalité absurde pour un pays aussi exposé et qui s'explique par le manque de lois en vigueur mais surtout par leur mauvaise application. Les normes anti-sismiques auxquelles sont soumises les constructions publiques sont obligatoires depuis 2002 seulement, après l’écroulement de l’école de San Giuliano des Pouilles dans lequel périrent 27 enfants et trois institutrices. Aujourd'hui  Matteoli, ministre des infrastructures, est  pointé du doigt. On lui reproche le retard de l'entrée en vigueur de ces normes, celui-ci se défend en exhibant la lettre qu'il aurait adressée au Président du Conseil, Silvio Berlusconi, dénonçant le fait d'en repousser l'application comme une grave erreur. Peu avant de se rendre aux  funérailles des victimes, le Président de la République, Giorgio Napolitano, a lancé au pays tout entier : "personne n'est sans faute". Un bilan des responsabilités s'impose donc le plus rapidement possible, car décidément la tragédie des Abruzzes était annoncée.

(09/04/2009)



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