L’humour comme instrument de combat: conversation avec Amara Lakhous | Suzanne Ruta
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Suzanne Ruta   
L’humour comme instrument de combat: conversation avec Amara Lakhous | Suzanne RutaQuatre millions d’Italiens ont émigré aux Etats-Unis entre 1880 et 1920. Comme d’autres groupes d’immigrés arrivés en masse à cette époque-là, on en fit des boucs émissaires – les accusant de terrorisme politique (les anarchistes) ou bien d’être un lien permanent avec le crime organisé, une accusation montée de toutes pièces dont ils ne parviennent toujours pas à se dégager.
À partir des années 20, les immigrés italiens ainsi que d’autres nationalités du Sud de l’Europe se virent refuser l’accès des USA pendant des décennies, avec un système de quotas extrêmement discriminatoire. Dans les vingt dernières années, l’Italie aussi a attiré des millions d’immigrés venus d’Afrique, d’Europe de l’Est, des Philippines, de l’Asie du Sud et même de l’Amérique latine. En 1985, selon CARITAS-Migrantes (l’organisation émanant de l’Église catholique qui tient les statistiques les plus complètes et les plus fiables), il y avait moins de un demi-million d’étrangers résidents. Maintenant il y en a presque quatre millions (6.2 % de la population), en plus d’une nombreuse population d’immigrés sans papiers. On prévoit que ce pourcentage va plus que doubler dans les quinze prochaines années.
Il n’y a pas très longtemps, la vie était plus facile pour les immigrés en Italie qu’aux USA. Il y a eu quatre amnisties pendant les années 80 et la législation anti-immigration de plus en plus dure n’était pas toujours appliquée, ce qui n’était pas le cas dans d’autres pays de l’Union Européenne. Mais – malgré ce qu’avaient vécu les Italiens à l’étranger – le ressentiment, la stigmatisation et une xénophobie ouverte prévalent maintenant, entretenus par la presse et des politiciens démagogues ou timorés, y compris les deux candidats pour le poste de premier ministre aux élections du printemps 2008. Après que deux immigrés de Roumanie ont violé et assassiné la femme d’un capitaine de la marine à Rome en novembre dernier, la droite, menée par les collègues du premier ministre Silvio Berlusconi récemment réélu, a appelé à des expulsions massives d’immigrés roumains, tandis que la gauche, menée par le maire «éclairé», Walter Veltroni, demandait une expulsion rapide de petits groupes d’immigrés considérés comme une menace pour l’ordre public. Les Roumains ont remplacé les Albanais comme les nouveaux indésirables, selon un expert de CARITAS, qui déplore que 80% du budget du gouvernement aille à l’interdiction et seulement 20% à « l’intégration ». Depuis la réélection de Berlusconi en avril, le tableau s’est encore assombri.
Dans ce débat national particulièrement déplaisant, le romancier, journaliste et chercheur Amara Lakhous, lui-même immigré d’Algérie – il est arrivé à Rome en 1995, à l’âge de 25 ans – est venu apaiser les esprits avec son roman Scontro di civiltà per un ascensore a Piazza Vittorio (à paraître aux USA sous le titre de Clash of civilizations over an Elevator in Piazza Vittorio aux éditions Europa en septembre 2008). Le roman a créé la surprise en 2006 en devenant un best-seller et en remportant deux prix littéraires prestigieux, le Flaiano (en souvenir du scénariste de Fellini) ainsi que le Racalmare-Leonardo Sciascia, en souvenir du grand romancier sicilien. Les Italiens ont admiré dans Scontro di civiltà un pastiche plein d’esprit du policier classique de Carlo Emilio Gadda, L’Affreux Pastis de la rue des Merles , et le choix d’une approche qui rappelle les films de comédie italienne (vous vous rappelez Divorce à l’italienne ?)pour aborder les problèmes d’aujourd’hui : l’immigration, le taux de natalité déclinant en Italie, et l’augmentation de la criminalité. Quand le locataire d’un palais de la Piazza Vittorio à Rome est retrouvé poignardé dans l’ascenseur de l’immeuble, les soupçons se portent – comme si souvent en Italie actuellement – sur un immigré arrivé récemment d’Afrique. Dans une série de monologues passionnés et savoureux, les voisins du suspect, eux-mêmes des immigrés d’autres continents, de Naples et aussi de Milan, donnent libre cours à leurs querelles et à leurs doléances, leur sagesse, leur intolérance. L’humanité des immigrés et l’inhumanité de certains Italiens est ainsi mise à jour. À l’intérieur de cette comédie italienne bien rythmée se trouve aussi une tragédie profonde: le suspect du meurtre est un Algérien si parfaitement intégré dans la vie de Rome que personne ne peut croire qu’il n’est pas italien. Personne, même pas son épouse romaine, ne soupçonne qu’il est en train de perdre lentement la raison, alors que des cauchemars de la violence en Algérie le laissent hurlant comme le loup du proverbe romain.
Lakhous a publié une version arabe de cet ouvrage en Algérie, intitulée Comment téter une louve sans se faire mordre (2003), et a ensuite mis deux ans à réécrire complètement le roman en italien – ce n’est pas une traduction, insiste-t-il, mais un effort de création – avec l’aide de personnes ayant pour dialecte maternel le milanais, le napolitain et le romain. Le résultat a été salué comme la première contribution sérieuse d’un étranger à la littérature italienne. Le livre a été traduit en français, en hollandais et en anglais. L’adaptation pour le cinéma a été tournée cet été dans les rues de Rome.
Lakhous est en train de terminer une thèse de doctorat à l’Université de Rome sur la première génération d’immigrés musulmans en Italie. Son éditeur italien, Edizioni e/o, vient de lui confier la direction d’une collection sans précédent qui publie des romanciers européens en traduction arabe. Il prend régulièrement la défense des immigrés musulmans dans les médias italiens et dans la langue italienne, à des foires du livre internationales (Le Caire, Alger, Casablanca) et sur des campus, y compris aux USA. Il viendra parler à New York cet automne lors d’un colloque sur la littérature de la migration organisée par le magazine en ligne Words without Borders.
Le jour où nous nous sommes rencontrés, ce citoyen de Rome, modeste, réfléchi et profondément engagé avait de quoi nourrir le pessimisme de l’intellect, pour reprendre les mots de Gramsci. Mais l’optimisme de la volonté était clairement présent aussi.

Vous connaissez bien quatre langues. Pouvez-vous nous en parler, nous dire comment vous les avez apprises, ce qu’elles représentent pour vous? Commençons par le berbère.
Le berbère est ma langue maternelle, la première que j’aie apprise. Je l’ai apprise très jeune – j’ai grandi dans une famille nombreuse(nous étions neuf). J’ai cinq sœurs et trois frères, et mes cousins n’étaient jamais loin. Je servais de médiateur entre mon père et mes frères, alors que je ne suis pourtant pas l’aîné.
Apprendre une langue donne un pouvoir. J’étais aussi l’espion de mon père. Il me demandait ce que faisait ma mère. À l’âge de trois ou quatre ans, j’aimais parler à mon père en me mettant à son niveau. J’avais un don pour apprendre la langue ainsi que le désir de raconter des histoires. Quand mon père demandait des nouvelles et que je n’avais rien d’autre à lui raconter, je lui racontais des histoires inventées, des mensonges. Ma mère était analphabète et elle comptait sur moi pour l’informer.
Et puis j’ai appris l’arabe dans une école coranique. Entre la prière du lever du soleil et celle de midi, il y a du temps ; au lieu d’aller à l’école maternelle nous allions à cette école à la mosquée. J’ai appris l’alphabet arabe et deux ou trois sourates du Coran par cœur. Ce n’était pas des talibans, c’était juste pour exercer notre mémoire et nous apprendre l’alphabet. Le professeur était un imam avec vingt ou trente élèves, des garçons et des filles. Il avait le droit de nous frapper ; nos pères aussi en avaient le droit, à cette époque-là.
J’ai appris le français à l’âge de neuf ou dix ans, à partir du CE 2. De plus, j’avais des cousins qui vivaient en France et revenaient à Alger ou au village chaque été. Ils ne parlaient ni le berbère ni l’arabe, alors c’était une occasion pour moi d’apprendre le français.
Kateb Yacine a appelé le français «le butin de guerre», mais il appartenait à une génération plus âgée, qui était née à l’époque coloniale. Pour moi, le français était un formidable instrument de découverte. À quinze ans, je lisais Flaubert et j’étais rempli d’admiration pour Madame Bovary.
Les langues sont une source de richesse, j’ai toujours refusé de me mêler à une quelconque querelle entre les langues. Pour ceux qui sont nés après la fin du colonialisme, le français a été un élément positif.
Grâce à l’école coranique, quand j’ai commencé l’école primaire, je connaissais déjà l’alphabet. On nous demandait de parler l’arabe classique avec nos professeurs. Le dialecte algérien a de nombreux composants. C’est une langue très riche, mais il était interdit d’utiliser le dialecte algérien ou le berbère avec le directeur d’école ou nos professeurs. Nous les enfants avions la permission de le parler seulement entre nous.
Ce mouvement de va et vient entre les langues est très important. J’ai appris l’italien à Rome, un cours gratuit pour les immigrés, pendant trois mois, avec une Italienne comme professeur. En même temps, je lisais le journal avec l’aide d’un dictionnaire et j’empruntais des livres à la Bibliothèque Nationale. J’écris mon prochain roman directement en italien. Puisqu’il se passe en Italie, cela n’aurait pas de sens si les gens y parlaient arabe. Le choix d’une langue est une décision esthétique, pas une décision politique.

L’humour comme instrument de combat: conversation avec Amara Lakhous | Suzanne RutaDans Choc des civilisations pour un ascenseur à Piazza Vittorio , vous introduisez une métaphore pour la traduction. «La traduction est un voyage en mer, d’une rive à l’autre. Parfois je me sens comme un contrebandier, je traverse les frontières de la langue avec ma cargaison de mots, d’idées, d’images et de métaphores.» Est-ce un bon mot ou cela correspond-il à une position philosophique?
C’est le produit de mon expérience, le passage d’une rive à l’autre, une formidable aventure.

Racontez-nous votre départ d’Algérie en 1995. Vous avez dit un jour que vous avez cru mourir en quittant l’Algérie et que vous êtes rené à Rome.
L’Algérie passait par une période tout à fait horrible. Quand je suis parti, je me suis dit, «Je vais mourir, mais je renaîtrai.» Je ne suis pas revenu avant 2003. Je n’avais aucune illusion. J’ai trouvé un pays différent de celui que j’avais quitté – moi aussi, j’étais différent. J’ai un ami algérien à Rome dont le père fait partie du corps diplomatique, il n’est pas revenu depuis dix-sept ans. Il parle d’une Algérie qui n’existe plus. Il ne peut se décider à rentrer – il ne veut pas détruire ses souvenirs.

Votre roman est-il le produit de ces années difficiles?
J’ai écrit mon premier roman (Les punaises et le pirate) en 1993, après l’assassinat de Boudiaf. Une période très difficile. J’aimerais le réécrire, changer beaucoup de choses. C’est un roman très intéressant. Je vais le republier. Maintenant notre pays est en crise.

Quand vous dites “notre pays”, vous voulez dire l’Italie?
Les pays en crise se ressemblent.

Pourquoi le héro des Punaises et le pirate a-t-il quarante ans? Pourquoi un jeune homme de vingt-trois ans a-t-il écrit sur un homme de quarante?
Le héros a quarante ans parce que la génération de 1990 n’a jamais vraiment eu la possibilité de vivre sa jeunesse – les jeunes Algériens avaient un fardeau lourd à porter, et beaucoup d’entre eux ont choisi le terrorisme. Ils appartenaient à une génération sacrifiée. Ils avaient deux choix; ou le terrorisme ou l’émigration. Les jeunes gens n’avaient pas le droit de vivre. C’est un roman fort, dur. Je l’ai écrit pendant les premières années du terrorisme, mais je ne mentionne pas le terrorisme.

En Italie vous avez vécu avec des immigrés venus de partout.
J’ai travaillé comme médiateur pendant six ans, dans un immeuble géré par la ville de Rome. Les immigrés et les demandeurs d’asile y mangeaient et y dormaient, y apprenaient l’italien, pour une période maximum de neuf mois. C’était une occasion formidable de vivre avec des Pakistanais, des Albanais, d’autres encore.

Pourquoi y a-t-il tant d’hostilité envers les immigrés en Italie? Nous le voyons aux USA aussi actuellement, pendant la campagne pour les élections présidentielles. Est-ce la faute des politiciens et de la presse?
Les gens n’aiment pas vivre près de la pauvreté et de la maladie. En Italie c’est une affaire très compliquée. Dans ma thèse de doctorat, je suis pessimiste quant aux possibilités d’intégrer les immigrés [dans la société italienne]. Et les Italiens ont un énorme problème avec leur Histoire. Ils veulent oublier qu’ils étaient aussi des immigrés. La Ligue du Nord [une fédération de partis de droite qui sont en faveur d’une sécession du Nord industriel, pour former un pays qui s’appellerait Padania] compte beaucoup de membres dont les pères sont venus du Sud et ont connu des moments difficiles. Dans les années 50 et 60, à Turin, par exemple, il y avait des panneaux où on pouvait lire, «Nous ne louons ni aux gens du Sud ni aux chiens.» Leurs fils sont racistes ; ils ont un problème avec la mémoire.

Le gouvernement devrait les éduquer. Avec des films?
La politique italienne! Berlusconi ne défend que ses intérêts.

Et pour les musulmans c’est pire. Un mot que je hais, l’islamophobie.
Oui, depuis le 11 septembre, il y a cela. Il n’y a pas de communauté musulmane – il y a différentes nationalités. Et le rôle de l’église est mitigé. CARITAS aide les immigrés, mais il y a des autorités religieuses qui s’opposent aux mariages mixtes, disant que les musulmans refusent l’intégration dans la société.
Et dans la deuxième génération il y a de nouveaux problèmes. Un enfant né en Italie de parents immigrés reste un immigré. Il y a des immigrés de la deuxième génération qui n’ont jamais vécu en dehors de l’Italie. Il n’y a pas de droit du sol, comme en France ou aux USA.

Alors vos enfants seraient…
Algériens, comme moi. Mais j’ai demandé la nationalité italienne. Cela prend de deux à quatre ans.

Alors que vous sentez-vous?
C’est une question étrange pour moi, je me sens un peu berbère, un peu algérien, un peu italien.

Quand vous sentez-vous un peu berbère?
Il y a une esthétique de l’identité. Je n’ai pas de conflits d’identités. Je bois un peu de vin, bien que je ne le fasse pas pendant le Ramadan, mais quelquefois je commence à trouver que cette histoire d’intégration est allée un peu trop loin, alors je fais marche arrière… C’est une question d’équilibre.

Êtes-vous féministe, d’un point de vue masculin? C’est un fardeau pour un homme que de n’avoir de valeur que par rapport à sa virilité, à son anatomie. C’est ce que vous semblez suggérer dans vos romans.
Le roman que j’écris en ce moment traite un peu de ce problème. On parle beaucoup des droits des femmes dans le monde musulman, mais ici aussi, il y a des questions délicates.

Pensez-vous que l’Algérie puisse évoluer comme l’Italie l’a fait sur ces dernières générations?
C’est vrai, nous sommes confrontés à des problèmes des années 60 et 70. Le divorce en Italie est une conquête nouvelle. La loi concernant les « crimes d’honneur », qui permettait à un homme d’assassiner sa femme ou sa fille sans passer dix ans en prison, a seulement été abrogée en 1981!

L’humour comme instrument de combat: conversation avec Amara Lakhous | Suzanne Ruta
Amara Lakhous
Parlez-nous de votre nouvelle collection, la première du genre en Italie.

Shark/Gharb signifie «Est/Ouest» J’ai réussi à convaincre Sandro Ferri, directeur des Éditions e/o de faire ce qui se fait à New York, où ils ont ouvert une filiale il y a deux ans (Europa Editions). Cela créera un pont entre l’Italie et l’Europe et le monde arabe. J’ai choisi deux romans à traduire d’abord en arabe. I Giorni del Abbandono d’Elena Ferrante traite d’une femme abandonnée, un problème fréquent dans le monde arabe. Vicenzo Cerami, dans Un borghese piccolo piccolo , écrit sur un homme qui cherche un travail pour son fils. Il y a des problèmes de distribution et de publicité. C’est pourquoi je vais dans les foires du livre. J’ai été à Alger; bientôt ce sera Casablanca. Nous aimerions aussi traduire des auteurs arabophones en italien. Ce sera l’étape suivante.

Il y a un écho du roman de Tayeb Salih Saison de la migration vers le Nord dans votre roman Choc des civilisations . J’ai mieux compris votre roman après avoir lu Salih. Par exemple, pour votre héros Ahmed/Amedeo s’agit-il d’un suicide?
J’ai lu Tayeb Salih en français d’abord et plus tard, j’ai trouvé son livre en arabe. Une œuvre très puissante. En ce qui concerne le suicide d’Ahmed, la question reste ouverte.

D’où vient votre sens de l’humour? Vient-il d’une tradition comparable à celle de la commedia en Italie? J’ai lu quelques pages des Punaises et le pirate ce matin et je me suis mise à rire.
C’est une réponse à la tristesse. L’humour est un instrument de combat.

Suzanne Ruta
Traduction de l’anglais vers le français de Cécile Oumhani
(24/09/2008)


Suzanne Ruta est auteur, critique littéraire et traductrice. Elle vient de terminer un roman situé aux USA, en France et en Algérie.
Publié dans World Literature Today 82.5 (September-October 2008), 14-17, www.ou.edu/worldlit .

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