Femmes et mafia | Stefanella Campana
Femmes et mafia Imprimer
Stefanella Campana   
C’est «un grand coup de fouet, d’optimisme et d’énergie» dit Francesca Rispoli, 28 ans, employée à «Libera», l’association contre la criminalité organisée présidée au niveau national par Don Ciotti. Elle vient de rentrer de Bari où les parents des enfants assassinés par les mafias, avec 50000 autres jeunes venus de toute l’Italie (plus de mille sont venus du Piémont) ont donné vie pour la treizième fois à la «Journée de la mémoire et de l’engagement en souvenir des victimes des mafias». Il y avait ceux de «no pizzo» de Palerme, ceux de «Ammazzateci tutti» («Tuez-nous tous !») et tant d’autres encore pour exprimer leur engagement contre la «malavita».
Femmes et mafia | Stefanella Campana
À Bari, ils ont écouté dans un silence chargé d’émotion la lecture de la liste interminable et dramatique des noms des victimes de la mafia. Une liste qui inclut les noms des victimes «du hasard», celles touchées seulement parce qu’elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Il y a aussi les victimes accidentelles, «la chair symbolique», comme écrit le jeune écrivain napolitain Roberto Saviano, qui sert à affirmer le pouvoir incontesté des mafias. C’est un bulletin de guerre scandé dans un pays qui officiellement n’est pas en guerre, mais où des régions entières du sud de l’Italie sont les otages des violences mafieuses ô combien brutales ; c’est une plaie intolérable dans un pays civil. C’est une réalité où les femmes, dans le bien et le mal, jouent un rôle de premier plan. «Il y a certainement eu un changement de mentalité ces derniers temps. Il faut sortir des stéréotypes selon lesquels les femmes des familles mafieuses ne sont pas conscientes», souligne Francesca.

La position actuelle des femmes semble aller du rôle traditionnel de gardiennes du code culturel mafieux à l’engagement direct dans les activités criminelles (comme le trafic et la vente de drogues) et ces femmes sont toujours plus nombreuses. Ce phénomène peut être vu comme le résultat d’une pseudo émancipation, comme une «parité» au niveau de la criminalité parce que «ce sont des femmes qui ont été élevées dans la même logique de pouvoir et de domination par leurs compagnons et leurs parents», explique Francesca, sauf qu’elles ne trouvent pas de confrontation dans la sphère individuelle, où ce sont les liens d’un système patriarcal qui prévalent.

Ce sont des femmes d’honneur capables d’appeler leur fils «lâche et infâme» parce qu’il s’est repenti. Ce sont des «marraines» à temps plein ou «suppléantes» à la suite de l’arrestation ou de la fuite de leurs hommes, prêtes noms ou titulaires de sociétés et d’entreprises utilisées tout au plus pour le recyclage d’argent sale. Ce sont des femmes fidèles à la mafia avec une sujétion telle qu’elles en oublient l’amour maternel. C’est le cas de Giovanna Cannova qui, afin de dissuader sa fille Rita Atria de collaborer avec la justice, la menaça de mort. Cette cruauté persévèra même après le suicide de la très jeune Rita qui a lieu quelques jours après la mort du juge Paolo Borsellino avec lequel elle était en contact. Sa mère n’est pas venue à l’enterrement et a réussi, à casser à coups de marteau, la photo de sa fille posée sur la tombe. Ce fut précisément Borsellino qui dit «si la jeunesse lui nie son consentement, même la toute puissante et mystérieuse mafia s’effacera comme un cauchemar.»

Cette exhortation semble avoir été récupérée par les jeunes lycéens et universitaires de Locri, en Calabre, qui ont donné vie à un mouvement spontané à la fin de 2005 après le meurtre du vice-président du Conseil Francesco Fortugno, en recueillant des milliers d’adhésions dans toute l’Italie. Il reste des images indélébiles de cette journée de funérailles de l’homme politique, comme les jeunes filles et les jeunes hommes derrière leurs banderoles sur lesquelles on pouvait lire en défi à la mafia «maintenant tuez-nous tous !» ou encore la jeune lycéenne qui hurlait dans son mégaphone des paroles de courage. Aujourd’hui, des personnalités juridiques se sont jointes au mouvement qui a l’intention de se constituer partie civile lors des prochains procès de la mafia.

Femmes et mafia | Stefanella Campana
Sonia Alfano et Rosanna Scopelliti
Deux enfants de victimes ont aussi adhéré au mouvement: il s’agit de Sonia Alfano, fille du journaliste Beppe Alfano, tué par la mafia, et Rosanna Scopelliti, fille du magistrat Antonino Scopelliti tué à 56 ans en 1991 par les mains de la ’ndrangheta. Alors qu’il était procureur pour d’importants procès à Milan, il avait obtenu son transfert à Rome afin de se rapprocher de sa Calabre natale. Il eut une carrière prestigieuse qui le mena à devenir le numéro un des substituts du procureur général qui soutiennent l’accusation devant la Cour Suprême. Il était magistrat dans les dossiers des Maxi procès de la mafia, de la camorra et du terrorisme. Quand il a été assassiné, il était en train de préparer le rejet du pourvoi en cassation de dangereux représentants mafieux condamnés lors du premier Maxi procès à Cosa Nostra. Rosanna Scopelliti, étudiante universitaire en Lettres, est active dans le mouvement Ammazzatecitutti («Tuez-nous tous»).
Son point de vue est dur et direct : «en Calabre, il y a une situation de guerre – dit Rosanna. Je demande à l’État de ne pas seulement nous envoyer des experts des «phénomènes mafieux», mais d’envoyer l’armée. Je demande à l’État d’envoyer plus de magistrats dans les différents Tribunaux. Je demande à l’État de surveiller le travail des différentes Commissions et Consultations anti-mafia, de voir qui travaille et qui ne travaille pas de manière à pouvoir fournir aux citoyens italiens des réponses sérieuses. Ce ne peut pas être toujours nous, les familles des victimes de la mafia, à enquêter et à contrôler le travail des organes mis en place pour ensuite dénoncer à l’infini les manques que nous constatons hélas trop souvent. Nous pourrons trouver un chemin pour rendre justice à nos morts et à leurs familles seulement lorsque notre État choisira d’agir AVEC nous et POUR nous».

Sa recette pour combattre la ‘ndrangheta ? «Je pars de la supposition que la ‘ndrangheta avec laquelle nous vivons est une association de malfaiteurs qui fait envie à ses cousins de Sicile, de Campanie et des Pouilles pour ses trafics illégaux et pour avoir réussi à s’insérer avec facilité aux niveaux les plus importants de l’État. Ce n’est à cause de rien d’autre – explique Rosanna – que nous comptons tristement de plus en plus d’Administrations Communales dissoutes à cause de la mafia, de plus en plus d’hommes politiques corrompus et de personnages peu clairs pour nous administrer. Il est donc logique que la ‘ndrangheta soit attaquée pour sa connivence avec le milieu politique. En lisant les faits divers calabrais, je me suis rapprochée de cette réalité et je me suis convaincue qu’en Calabre deux états cohabitent depuis longtemps.

Le premier état est un État officiel qui se souvient de nous seulement lors des enterrements des victimes de la violence mafieuse et qui offre des couronnes de fleurs à la mémoire des victimes, avec de vagues garanties et des poignées de mains distraites aux familles brisées. C’est un État qui concrètement a les mains liées s’il veut réellement garantir à tous les calabrais le droit de vivre sur leur propre terre, d’exercer sa propre profession et d’être honnête.

L’autre «état», dans le silence de la connivence, exerce son pouvoir en garantissant des gains faciles, en terrorisant et en achetant le silence de ses sujets par des menaces et les armes. C’est cet «état» qui règne souverainement en Calabre, cet état qui ne peut pas être contrarié non seulement parce qu’il fait trop peur aux simples citadins mais parce qu’il a eu, avec le temps, le moyen de garantir à ses pupilles des postes même entre les rangs des représentants de l’État officiel.»

N’y aurait-il aucun espoir de changement? «Si, à condition qu’il y ait en Calabre une révolution culturelle capable de changer les mentalités. Avec mon témoignage, je ne prétends pas vaincre la ’ndrangheta, mais j’espère juste réussir à porter une lueur d’espoir dans la vie des Italiens que j’invite constamment à choisir de quel côté se placer. Je voudrais qu’ils choisissent la voie de la légalité, même si ça semble inaccessible, même si les institutions ne nous aident pas à leur offrir des alternatives aux sales boulots si bien payés. Je voudrais que les jeunes calabrais s’unissent à ceux de «Ragazzi Calabresi» («Jeunes Calabrais») qui ont trouvé le courage de dire NON à la ’ndrangheta, de la dénoncer à voix haute en donnant des noms et prénoms même connus, en demandant justice, vérité et transparence, et qui prétendent continuer à vivre sur leur propres terres sans faire de compromis avec l’illégalité… «sans si et sans mais». La possibilité de dénoncer et la culture sont les seules armes dont nous, citoyens communs, disposons pour combattre la ’ndrangheta. Nous ne devons pas avoir peur parce que si nous sommes nombreux… «ils ne pourront jamais tous nous tuer» (juste pour citer un slogan célèbre qui a fait son chemin)».

Un des phénomènes très intéressant est celui des femmes qui collaborent avec la justice. La plupart d’entre elles sont veuves, orphelines, mères qui après la mort violente d’un de leur parent se rebellent contre les codes, le pouvoir et les richesses de la mafia. Parfois, elles collaborent par vengeance, mais celles qui le font de manière autonome, sans être conditionnées par un événement criminel, ne manquent pas non plus.

Femmes et mafia | Stefanella Campana
Rita Borsellino
Depuis les années 80, le mouvement actuel anti-mafia compte une forte présence de femmes, comme l’Association femmes siciliennes pour la lutte contre la mafia, née après l’escalade de la violence mafieuse. Se distingue Rita Borsellino, la sœur du juge assassiné qui a été présidente de «Libera» avant de choisir la politique. Il y a aussi les femmes indiquées parmi les héros européens de l’hebdomadaire anglais «Time» en 2005 . Ainsi en 2004, après un racket qui avait fini par l’incendie de l’entreprise familiale, Silvana Fucito a été capable de traîner en justice ses extorqueurs, et 15 camorristes en prison. Aujourd’hui, elle est contrainte de vivre sous surveillance à cause de son activité de lutte contre le racket avec l’association qu’elle a fondée «San Giovanni per la legalità» («Saint Jean pour la légalité»). De toute évidence, cette organisation a donné du courage à de nombreuses personnes puisqu’en quelques années les dénonciations se sont élevées à 1500. Son histoire a été adaptée en film et est passée à la télévision sur Raiuno en première partie de soirée.

Ce sont des femmes courageuses dans le bien et dans le mal. Aussi est-on en droit de se demander si le pouvoir mafieux – cette expression totalitaire fondé sur le droit de vie et de mort- continue à être fondamentalement masculin ou si, au contraire, il est aussi représenté par des femmes qui ont fini, petit à petit, par assumer de plus en plus de rôles (économiques, relationnels, de relais avec les prisons...). «Je ne crois pas que l’on puisse parler de véritable pouvoir», explique Renate Siebert, sociologue allemande de l’Université de Cosenza, spécialiste en la matière. Selon elle, il n’existerait pas d’organisation criminelle gouvernée par une femme. Pour quelles raisons? «La virilité exacerbée, et sa férocité imbriquée, qui est typique de la mafia, pourraient dériver d’un problème lié à l’identité masculine.» Elle aussi est convaincue que la confrontation avec les nouvelles générations sera crucial pour le futur de la mafia: «La question intergénérationnelle dans l’environnement mafieux pourrait devenir un point de fragilité, de vulnérabilité.» L’espoir pour le futur repose donc sur les jeunes générations.

Femmes et mafia | Stefanella Campana Cette série d’enquêtes a été réalisée grâce au soutien de la Fondation Anna Lindh




Stefanella Campana
(17/04/2008)


mots-clés: