Les Néomelodici napolitains: raconter la «vraie vie» | Perrine Delangle
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Perrine Delangle   
 
Les Néomelodici napolitains: raconter la «vraie vie» | Perrine Delangle
Nino D'Angelo
«La musique de qualité médiocre est jouée et chantée
plus fréquemment et souvent avec plus de passion que
la bonne, parce qu’elle s’est diffusée graduellement
dans les rêves et dans les larmes des hommes.
Traite-la donc avec respect.
Sa place, insignifiante dans l’histoire de l’art,
est immense dans l’histoire sentimentale
des groupes sociaux».

(Marcel Proust)

L’élément frappant pour celui ou celle qui arrive à Naples et qui s’aventure un peu dans les ruelles du centre historique, c’est l’omniprésence de la musique. Elle semble envahir tous les espaces spatio-temporelles de la ville et de la vie: de la musique à tout volume dans les petites ruelles, des passants qui chantent ou fredonnent de ces mélodies qui ne veulent plus vous sortir de la tête, des concerts sur les places et dans les rues, de la musique lors des fêtes religieuses, des processions, des carnavals, des programmes musicaux sur chaque chaîne de télévision locale…C’est sa popularité qui marque et qui surprend, ainsi que la façon dont elle constitue la bande originale sonore de la ville, et ce n’est pas du chant napolitain traditionnel ou des grands airs classiques dont il s’agit ici, puisque ces antiques perles du passé ont préféré se déplacer dans les lieux de la consécration artistique tels que les grands théâtres de la ville ou l’opéra San Carlo. Certes, on peut encore voir et entendre des musiciens ambulants munis de ces typiques tambours napolitains et qui jouent des « tammurriata » pour entretenir les touristes. Mais la musique qui anime les quartiers populaires, qui jaillit des fenêtres et des radios, c’est la chanson napolitaine moderne.

C’est à l’occasion d’un concert dans le très populaire quartier de la Sanità que j’ai pu, pour la première fois et parmi une foule en délire, assister à l’exhibition des chanteurs de ce genre appelés les «néomelodici».
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Mario Merola
Entre tradition et modernité
La chanson napolitaine moderne, dite «néomélodica» se développe dans les années 70 autour de deux interprètes: Mario Merola, le «roi de la scenneggiata(1)», et Nino D’Angelo, qui modernise les thématiques traditionnelles développées par ce dernier.
Elle raconte la vie quotidienne à Naples, sur des mélodies influencées par la chanson commerciale, italienne et internationale. Ce genre reprend les formes et le scénario de la chanson de dérivation théâtrale, le plus souvent mélodramatique: la sceneggiata, dont le schéma traditionnel prévoit une alternance en trois parties de texte chanté et de texte récité.

Syncrétisme musical
Les instruments utilisés sont ceux de la musique contemporaine: synthétiseur, batterie, guitare basse et guitare électrique, auxquels s’ajoute parfois un saxophone, une trompette ou encore certains instruments de la tradition musicale napolitaine, une tammorra(2) ou un accordéon. Avec l’avènement des hautes technologies, la musique peut aussi être composée directement et entièrement à l’ordinateur, s’inspirant ainsi de l’électronique, et permettant d’obtenir une grande quantité de musique avec peu d’effort et surtout à des coûts limités.

Avec ce que l’on pourrait appelé «l’ouverture des frontières musicales», on assiste à un syncrétisme grandissant entre tous les styles musicaux, dont profite largement la chanson napolitaine moderne qui n’hésite pas à mélanger des sons inspirés de la musique américaine ou latino-américaine, de la techno, de la dance, du jazz, du rock, du reggae, et même parfois des jingle des spot publicitaires et des jeux télévisés…et cela bien sûr avec des sons inspirés de la chanson traditionnelle napolitaine. Les voix que prennent ces chanteurs sont vibrantes et semblent sortir d’un point situé entre la gorge et le nez, produisant ainsi des modulations nasales qui rappellent les voix des chants ruraux traditionnels et des chants polyphoniques, par exemple andalous, arabes ou bulgares.

Croyances et de valeurs décontextualisés puis recontextualisés
Le passé et le présent, l’ici et l’ailleurs deviennent ainsi ici source de rythmes, de sons, de langages, de croyances et de valeurs décontextualisés puis recontextualisés. Tout en chantant des textes parfois très conformistes, les chanteurs de ce genre se font les ambassadeurs de la consommation et des modèles dominants de la culture de masse également à travers l’adoption d’un style vestimentaire à la mode. Ils expriment en outre les valeurs et les manières d’être d’un milieu social dominé. Tout s’articule donc autour de cette dialectique, où les fondements de l’identité locale (dialecte, tradition, culture locale…) fonctionnent cependant parfois comme des signes qui provoquent l’attribution d’un stigmate, mais où les produits de la culture de masse permettent de briser cette identité parfois ressentie comme une limite.

L’exaspération du sentiment
Dans tous les cas, les instruments et la musique fonctionnent ici comme caisse de résonance des sentiments et des émotions dramatiques et fortes véhiculés par les textes des chansons. Tout est fait dans le but d’augmenter la charge émotive, jusqu’à l’exaspération du sentiment. Ces chansons racontent une histoire et la commentent pour faire naître chez l’auditeur les sentiments qui doivent en découler. La vie quotidienne en est un des thèmes principaux. On retrouve souvent des thématiques sociales ( racisme, inégalités de classes et de conditions, prostitution, pauvreté, problèmes liés aux périphéries…) qui décrivent des conditions de vie particulières, parfois sur un ton de dénonciation des injustices ou de protestation sociale.

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Raconter la «vraie vie»
Ce qui importe le plus, et qui est d’ailleurs souligné par les chanteurs eux-mêmes, c’est de raconter des histoires vraies, des histoires qui ont «vraiment eu lieu», des histoires dans lesquelles chanteurs et fans pourront se reconnaître et s’identifier. Ils s’inspirent donc pour cela des chroniques et des faits divers, de l’actualité d’une Naples jeune, de ses joies et de ses souffrances. La vie des quartiers populaires y est racontée sous tous ses aspects. Les histoires de la malavità, de la camorra, de la délinquance, de la contrebande, et de l’émigration, arguments traditionnellement traités par la chanson classique, sont relues en clefs modernes.
On note également souvent, dans les textes, la revendication d’une particularité locale mais qui se construit le plus souvent à l’aide d’images stéréotypées: le soleil de Naples, le café, Milan «la ville froide du nord». La fixation de certaines qualités à une partie de la population et à un lieu (les Napolitains et Naples contre les Milanais et Milan) permettent de pouvoir comparer et classer ces qualités, selon des termes dichotomiques organisés dans une échelle de valeur: chaud/froid, sociable/distant, ensoleillé/pluvieux, incivil/civil, fourbe/droit…

Le plus souvent d’origines populaires urbaines, ceux qui sont appelés de manière péjorative les «neomelodici» s’inspirent donc de la vie quotidienne d’une population locale, dominées toujours culturellement, parfois aussi économiquement, pour produire une musique aux sonorités métissées. Les élites culturelles et intellectuelles de la ville semblent outrées par l’absence d’un projet culturel explicite et par une pratique musicale qu’ils refusent de comprendre ou qu’ils dénigrent. Elles déterminent ainsi, selon une adaptation que l’on peut faire de la théorie de Bourdieu à ce champ particulier, la fixation d’une pratique musicale légitime, et d’un espace des points de vue, comme visions de l’un sur l’autre, déterminées par une position dans l’espace sociale en général, et dans le champ de la musique napolitaine en particulier. Comme l’exprime très bien l’écrivain Peppe Aiello dans son livre Concerto Napoletano(3), «si les amateurs des chansons à la Nino D’Angelo n’éprouvent qu’un sincère désintérêt pour le poprock napolitain, les amateurs de ce dernier font preuve de mépris et de dérision envers les chansons «neomelodiche», en plus d’une indisponibilité totale à comprendre d’où ils viennent et de quoi ils vivent».

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1) La scennegiata est un genre théâtral particulier qui s’est développé à Naples en 1919, afin de contrer une loi qui imposait une taxe sur les spectacles de variété. Elle est donc constituée de chansons à succès et met en scène les évènements de la vie quotidienne et de la rue, selon une trame théâtrale souvent dramatique ou tragi-comique qui permet d’inscrire le spectacle dans la catégorie «spectacle théâtrale» et d’ échapper ainsi à la taxe.
2) Instrument traditionnel musical de la Campanie ressemblant à un grand tambourin avec grelots.
3) Peppe AIELLO, Stefano DE MATTEIS, Salvatore PALUMBA et Pasquale SCIALO, Concerto napoletano, op. cit., p. 46.
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Perrine Delangle
(25/05/2007)
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