«Incontro», urgence et émancipation | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
«Incontro», urgence et émancipation | Catherine Cornet
Tania Castellacio
Située à la fin de la chaîne de suivi social, la maison d’accueil «Incontro» pour les femmes migrantes en difficultés compte 8 chambres dans lesquelles les femmes peuvent s’installer de 6 mois à un an. Une fois qu’elles ont retrouvé un toit pour elles et pour leurs enfants, elles sont protégées, peuvent suivre des cours de formation, retrouver un sens et s’inventer un nouveau parcours de vie. Tania Castellacio est coordinatrice du projet depuis 2001. Spécialiste en pédagogie clinique elle explique les difficultés d’une approche d’«accompagnement» mais aussi l’importance des lois sociales pour des services comme les maisons d’accueil.

Catherine Cornet: Dans quel contexte légal, sociétal avez-vous commencé le projet «Incontro»?
Tania Castellacio: Dans les années 2000, on a vu apparaître en Campanie et à Naples les premiers services pour les migrants mineurs, les premiers laboratoires interculturels dans les écoles, les premiers guichets pour les immigrés. Mais il s’agissait encore de balbutiements. La loi Napoletano en 1998, a permis certaines régularisations et décidait de l’universalité du droit à la santé. Ceci a permis aux immigrés qui ne possédaient pas le permis de séjour mais juste une carte «Stp» (straniero presente sul territorio /étranger présent sur le territoire) de profiter des services, et a ouvert une brèche pour l’affirmation et le développement de la médiation culturelle. A Dedalus, nous avons d’ailleurs commencé, pendant cette période, à organiser un cours de médiation culturelle de 600 heures. La figure du médiateur, qui n’est pas un traducteur, mais un pont entre les institutions et les immigrés, était née. Les services étatiques étaient et sont encore très méfiants par rapport aux étrangers. Je me souviens que plusieurs années après la mise en place des services pour les «stp», les opérateurs sanitaires n’étaient pas toujours au courant, ils avaient des doutes, et nous étions là aussi pour expliquer la loi.

Quel type d’immigration domine à Naples? Existe-il déjà une seconde génération d’immigration?
On compte environ 60.000 immigrés réguliers et au moins 30.000 immigrés sans papiers dans la région de Naples. Mais le type de migration dans la ville est encore complètement transitoire. Il s’agit d’un des rares exemples en Italie. Dans la communauté srilankaise, on assiste déjà à l’arrivée d’une seconde génération, mais pour le reste, Naples reste un port d’arrivée, parce qu’il est encore plus facile de travailler au noir et sans permis de séjour à Naples que dans d’autres villes italiennes. Cette situation est en train de changer, je pense aux difficultés des vendeurs ambulants qui, de plus en plus, cherchent à quitter Naples parce que les descentes de police sont toujours plus fréquentes.

Si Naples est considérée comme un tremplin de l’immigration quelles sont les destinations finales privilégiées pour les migrants qui passent ici?
Ils se dirigent en général vers le nord de l’Italie et la région du Veneto en particulier où il y a plus de travail, de là, ils partent aussi pour l’Europe du Nord.

Lorsque vous avez crée Incontro il y a six ans à quels besoins souhaitiez-vous vous adresser en priorité?
Il y a six ans, sur la base des besoins des femmes migrantes, nous voulions créer une maison qui n’était pas seulement un toit mais représentait aussi un circuit d’émancipation. Nous devions assurer les besoins d’urgences des femmes qui subissent la traite du travail, du sexe, les femmes victimes de violences domestiques mais aussi les femmes qui n’arrivent pas à concilier temps privé et temps du travail. Les femmes qui travaillent comme aides domestiques perdent directement leur emploi lorsqu’elles tombent enceintes. En perdant leur travail, elles perdent aussi leur toit. Pour pouvoir garder un permis de séjour, il faut un minimum d’heures de travail, et il leur est donc très difficile d’arriver à concilier leur temps de travail et celui qu’elles devraient consacrer à leurs enfants.

Mais nous ne voulions pas seulement traiter l’urgence. Nous voulions les aider à affronter un nouveau parcours. Au début, elles pouvaient rester six mois dans la maison, bien sûr, cela a tout de suite commencé à devenir plus long…un an, un an et demi. Pendant cette période, elles bénéficient de services d’accompagnement aux services administratifs, de parcours de formation et d’orientation vers le travail.

Comment fonctionne cette réinsertion dans le monde du travail?
Avec les migrantes de l’est et de Pologne, en particulier, nous avons à faire à des femmes qui ont parfois de hautes qualifications professionnelles, elles peuvent être médecins, ingénieurs, directrices d’écoles même si, ici, elles travaillent souvent comme aides domestiques. Pour elles, nous essayons de faire jouer les équivalences. Nous avons particulièrement réussi avec les infirmières, par exemple. En Pologne, le parcours d’études est plus long et plus spécialisé qu’en Italie. Alors que les infirmiers italiens ne peuvent qu’administrer les médicaments aux patients, les infirmières polonaises sont capables de faire des diagnostics médicaux et d’administrer le médicament. Le problème le plus important pour les équivalences, reste leurs coûts très élevés. Il leur faut débourser de 2000 à 3000 euros pour une demande et le processus est très long.

Et avec les femmes peu ou non scolarisées?
Avec les femmes nigériennes, victimes de traite sexuelle, le parcours est plus difficile. Elle ont en général reçu une très faible scolarisation et Naples est encore peu accueillante avec les noirs. Beaucoup de familles ne veulent pas de femmes de ménages noires par exemple. Nous avons donc essayé d’organiser pour elles des formations d’aides sociales sanitaires, pour l’assistance aux personnes âgées ou aux porteurs de handicaps. Un autre problème est que ces femmes parlent mal l’italien. Nous avons donc pris des accords avec les réseaux des écoles qui font des formations pour les adultes et organisent des cours d’italien pour étrangers.
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Comment «reclutez»-vous les femmes qui séjournent à la maison d’accueil?
Les femmes victimes de traite nous arrivent à travers la Gatta (voir «Une nuit dans la Gatte») ou à travers d’autres structures qui s’occupent de traite dans d’autres régions. Les femmes qui s’échappent et dénoncent leurs protecteurs et les réseaux de prostitution, ne peuvent évidemment pas rester dans la même ville, et nous leur permettons donc de s’éloigner le plus possible. Il existe un réseau des structures qui travaillent avec l’article 18 et la question des migrants: il y a des structures de refuge, ou elles sont, en priorité, protégées, d’autres comme la notre où elles peuvent commencer un parcours d’émancipation. Une organisation de Pérouse dans le nord, par exemple, peut nous envoyer une femme nigérienne qui a dénoncé son protecteur, pour l’éloigner. Il nous est aussi arrivé qu’à travers la Gatta, la femme décide de fuir, de dénoncer son protecteur à Naples. Nous la protégeons le temps que la police enregistre la plainte et ouvre l’enquête et ensuite, si le territoire est dangereux pour la femme nous l’envoyons ailleurs.

Lorsque les femmes dénoncent leurs protecteurs, comment sont-elles aidées?
Selon l’article 18, lorsque la femme a décidé de quitter la prostitution, qu’elle dénonce ou non, elle reçoit un permis de séjour extraordinaire pour 6 mois, qui peut être renouvelé deux fois. Nous avons donc, en tout, 18 mois pour réaliser un parcours de formation.

Dans les faits, par contre, les femmes ne dénoncent pas tout de suite, il faut, la plupart du temps, qu’elles aient construit un vrai rapport de confiance avec un opérateur avant de faire le premier pas. C’est en général lorsque nous sommes arrivés à obtenir le permis de séjour, et que la femme commence à voir un futur plus riant devant elle, qu’elle se sent prête à dénoncer. La loi Bossi-Fini du gouvernement précèdent, ne touchait pas ce droit au coeur, mais les préfectures ne relâchaient pas les permis de séjour lorsque les femmes n’avaient pas dénoncé: pour les femmes nigériennes qui dénoncent leur protecteur la menace dans le pays d’origine est réel et nous avons assisté à une forte baisse des dénonciations des nigériennes pendant cette période.

Beaucoup de femmes que vous recevez sont enceintes, sur le point d’accoucher...
Oui et nous sommes d’ailleurs témoins d’un nouveau problème social qui découle de l’exploitation professionnelle, c’est un grand mot mais il s’agit d’un phénomène bien réel : lorsque les employeurs confisquent les papiers de leurs employées. Les femmes vont donc accoucher sans papiers et ne peuvent pas reconnaître leurs enfants. Il faut alors emmener la femme, parfois le jour même de son accouchement, à son ambassade, pour refaire les papiers et pouvoir faire alors un «regroupement familial». Une fois, une nigérienne, qui était notre invitée, n’avait plus ses papiers qu’on lui avait volé. Un jour après l’accouchement, une opératrice culturelle a dû l’accompagner à Rome à l’Ambassade, alors qu’une autre faisait le piquet devant son bébé à l’hôpital. Dans les faits, il y a une telle désinformation des femmes immigrées d’une part et des opérateurs sanitaires d’autre part….
D’autres femmes nous sont signalées par la police. Elles ont fuit et se sont rendues dans le commissariat le plus proche. D’autres sont signalées par les hôpitaux où les femmes sont allées accoucher et disent qu’elles ont des problèmes de logement.

Quelles sont les plus grandes difficultés que vous rencontrez dans votre travail à Incontro?
L’argent bien sûr! Les Institutions ne portent pas assez d’attention aux politiques sociales, elles n’ont pas de réelle programmation sur le long terme. Cette année, notre projet a eu une baisse de financement de 30.000 euros. La ville de Naples travaille sur l’urgence et la maison est encore un projet annuel….Le 28 mars le projet finit et la ville ne pourra pas reprendre son financement avant mai, pendant un mois et demi nous devrons prendre en charge la maison à nos propres frais. Il n’est pas question, pour des raisons évidentes, de mettre les femmes dehors pendant un mois et demi!

Les plus grands succès, vos plus grandes satisfactions?
Notre point de force est que la médiation culturelle est effectuée par des étrangères, elles savent décodifier les cultures des personnes avec qui elles travaillent puisqu’elles ont vécues elles mêmes des parcours migratoires complexes. Elles permettent, par ailleurs, de faire un vrai travail «d’éducation» des administrations et de faire avancer la culture de la compréhension de l’autre en Italie. Si une nigérienne, par exemple, est accompagnée par une ukrainienne ou une somalienne, cela permet de rendre ces deux femmes de véritables sujets par rapport à l’administration. Elles se présentent comme des étrangères, certes, mais qui parlent la langue de l’administration, connaissent leurs droits. Accompagnée par une italienne, la démarche n’aurait pas du tout le même impact, et conforterait encore l’administration dans l’optique de l’étrangère objet plus que sujet.. L’autre point important est notre travail en réseau. Sans réseau nous serions une petite goutte d’eau dans l’océan, alors qu’en travaillant avec les organisations de santé, les écoles, les autres centres d’accueil nous arrivons à obtenir de vrais résultats.
Propos recueillis par Catherine Cornet
(23/05/2007)
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