«A Naples avec sa précarité et ses difficultés l’immigré passe plus inaperçu» | Nunzia Cipolla, la Gatta, coopérative sociale Dedalus, Naples, Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
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Comment est né le projet de la Gatta au sein de la coopérative sociale Dedalus?
Le projet est né et a été financé après l’adoption en Italie de l’article 18 qui traite d’immigration et, en particulier, des immigrés qui souffrent d’exploitation, d’esclavagisme et de traite. Le projet vise particulièrement les femmes extra-communautaires, mais sur le terrain, on ne rencontre pas seulement des femmes extracommunautaires qui ont subi la traite. Aujourd’hui, et en particulier depuis l’élargissement de l’Union européenne, beaucoup de ses femmes sont européennes, je pense aux roumaines par exemple.

D’où viennent principalement les prostituées que vous accostez?
Nous avons 300 utilisatrices dans la ville de Naples. La moitié d’entre elles sont nigériennes suivies par les femmes de l’est: Albanie, Pologne, Roumanie, Bulgarie, Ukraine. Mais nous nous occupons aussi de la prostitution masculine, des jeunes gens mineurs ou très près de la majorité, et qui viennent généralement de Bulgarie, de Pologne, de Roumanie (en particulier d’origine Rom), et de quelques garçons maghrébins.

Quelles sont les différentes typologies de projets migratoires? Les femmes sont arrivées depuis longtemps? La prostitution est-elle leur première activité?
En réalité les projets migratoires sont extrêmement hétérogènes. Certaines sont arrivées à travers la traite et emmenées ici par la force ou la tromperie. Il y a dix ans, il était plus probable qu’elles soient trompées, c’était le cas pour 90% des femmes. Aujourd’hui on retrouve cette ingénuité chez les femmes qui viennent des villages et des campagnes et qui pensent vraiment qu’elles vont venir faire la dame de compagnie, la femme de ménage. Les parcours sont tous très différents.

Quel est le lien entre la prostitution et les protecteurs? Comment conservent-ils le pouvoir sur elles?
Les femmes nigériennes, pour financer leur voyage, contractent de fortes dettes, qui sont payées en partie par la famille en vendant un morceau de terre, une maison. La dette s’élève à environ 25.000 ou 30.000 euros. Elles sont tenues de rembourser la dette à l’organisation qui les emmène ici (et qui s’occupe absolument de tout) à travers une sorte d’acte notarial doublé d’un pacte de rite vaudou avec la «Madame». Elles croient très fort au vaudou et pensent que si elles ne respectent pas le pacte quelque chose de maléfique arrivera à leurs familles et à leurs proches.

Les femmes de l’est ont des projets migratoires très différents. Elles sont souvent trompées par leurs fiancés, par leurs propres familles. Et dans ces cas, elles subissent d’horribles violences physiques et psychologiques, elles sont frappées, violées jusqu’à ce qu’elles aient perdu tout estime personnelle. Il arrive aussi qu’elles soient conscientes de ce qu’elles viennent faire en Italie mais sont convaincues qu’elles pourront le faire selon leurs propres modalités… Elles sont alors contactées par les clans et tous leurs espoirs d’indépendance sont brisés.

Existe-il- des femmes qui travaillent de façon autonome?
Oui, certaines femmes maghrébines sont plus autonomes et indépendantes. Elles sont, en général, beaucoup plus âgées que les autres. Nous rencontrons aussi des jeunes garçons qui se prostituent pour survivre, parce qu’ils sont discriminés, comme les Roms par exemples, qui, en Italie sont toujours considérés comme les «laids, méchants et voleurs». Les jeunes Maghrébins se prostituent pour acheter des objets, des téléphones portables.

L’immigration chinoise est toujours plus importante à Naples.. Quels contacts avez-vous établi avec elle?
Les femmes chinoises sont très difficiles à contacter et à approcher parce qu’elles ne se prostituent pas dans la rue mais dans les appartements, comme beaucoup de femmes sud-américaines et les transsexuels. Pour le moment, nous avons seulement réussi à les contacter par téléphone, et non à faire des visites, c’est un monde encore difficile à percer.

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Comment les clans étrangers de la prostitution interagissent avec la criminalité napolitaine?
Il ne semble pas que la camorra napolitaine contrôle directement la prostitution. Ils contrôlent le territoire en revanche : les clans étrangers leurs paient une sorte de loyer pour les activités qui se déroulent sur leur territoire.

Le projet de ses femmes est-il de rester en Italie après leurs activités?
Là aussi, la situation est très différente pour chacune. Les Maghrébines par exemple, sont souvent des femmes adultères ou veuves qui ont vécu une situation difficile dans leurs pays. Elles peuvent y retourner en vacances mais ne se sentent pas de rentrer chez elles. Les filles de l’est, en revanche, veulent amasser assez d’argent pour pouvoir rentrer à la maison et, peut être, monter une activité commerciale. En tout cas, oui, on peut dire que le rêve de retour existe, même si, dans les faits, il n’est pas très facile à réaliser. Lorsqu’il n’y a pas de conflictualité dans leurs pays c’est naturellement plus facile, cela devient par ailleurs vital lorsque des enfants les attendent dans leurs pays.

Existe-t-il une spécificité de l’immigration napolitaine par rapport au reste de l’Italie?
On reste à Naples pour pouvoir se régulariser. A Naples avec sa précarité et ses difficultés l’immigré passe plus inaperçu. Il se confond avec la population car il fait plus ou moins face aux mêmes difficultés des Napolitains. À Naples, il est certainement plus facile de survivre que dans d’autres villes plus réglementées comme Turin ou Milan. Si tu vas te balader à piazza Garibaldi par exemple, tu trouveras un ambulant italien et un Sénégalais, qui travaillent côte à côte.

On visite souvent les marchés du matin ou certaines femmes se prostituent. Il est intéressant de voir qu’au milieu des activités du marché, des vendeurs de légumes ou d’électroménager les femmes qui se prostituent se confondent à ces activités. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a une réelle acceptation mais il existe certainement une certaine tolérance liée au fait que tout le monde travaille dans la rue. La solidarité se base sur le principe que «nous sommes tous de la rue». Les difficultés énormes des marginalisés créent ces «liens de la rue», une «famille de la rue», qui se soutient au quotidien. Si la police arrive, la prostituée avise le vendeur ambulant, et vice-versa, l’ambulant la prévient s’il voit quelque chose.

On assiste à des phénomènes de racisme dans la ville?
Les Roms subissent beaucoup plus le racisme que les autres migrants. Mais on n’assiste pas à des phénomènes racistes en tant que tel.

Peut-on parler de cas réussis d’intégration?
Il est intéressant de voir qu’au niveau linguistique, il existe une intégration extrêmement locale. Les migrants adoptent les dialectes du quartier où ils habitent. Ils ne parlent parfois, ni italien, ni même napolitain, mais le dialecte de Secondigliano ou de Capodimonte ! Cependant le type d’immigration transitoire qui existe aujourd’hui ne permet pas de parler de réelle intégration.


Propos recueillis par Catherine Cornet
(23/05/2007)