Une nuit dans la Gatta: Les femmes migrantes prostituées à Naples | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
  Une nuit dans la Gatta: Les femmes migrantes prostituées à Naples | Catherine Cornet J’arrive à la Gatta en vespa avec le grand Carletto, Lilia, la médiatrice moldave nous attend devant le petit camping car qui, matériellement, incarne “La Gatta” (La Chatte). Après plusieurs entretiens avec des opérateurs sociaux de la coopérative Dedalus, je sors cette nuit avec eux pour suivre ce projet phare de la coopérative sociale. Ce petit camping-car qui porte l’effigie d’une chatte noire sur son flanc parcourt depuis 7 ans les rues de la prostitution napolitaine.

La Gatta sort plusieurs fois par semaine, à la rencontre des transsexuels, des femmes prostituées migrantes et des mineurs. Une attention particulière est portée aux femmes migrantes nigériennes, la plus importante communauté d’immigrées et la plus fragile. La médiatrice nigérienne Fatima arrive la dernière les bras chargés de biscuits et du thé chaud. La compétition interne entre le thé de Fatima et le café de Carletto peut commencer. Mais une difficulté de taille se présente ce soir: il n’y a plus de préservatifs. Lilia est très ennuyée, elle passe des coups de téléphone, les recherche dans tous les placards du camping car. Cette première difficulté permet de comprendre immédiatement le travail colossal que réalisent les opérateurs de la Gatta: le grand Carletto, qui n’est pas officiellement un médiateur mais le chauffeur depuis 7 ans rassure Lilia tout de suite «elles en ont toutes de toute manière, et puis l’important pour elles c’est la Chiacchiera (la conversation)».

L’objectif du projet de la Gatta est la «prévention, l’information, l’aide, et l’accompagnement». Des mots qui difficilement savent rendre l’ampleur de l’amitié, du confort et de la dignité que les opérateurs de la Gatta distribuent pendant la nuit en même temps que les préservatifs et une boisson chaude.

A chaque «contact» avec les prostituées qu’ils accostent dans la rue, ils remplissent certes une fiche, comptent les nouvelles arrivées, notent celles qui ne travaillent pas ce soir là, mais en réalité, ils savent tous leurs noms par cœur, se souviennent du parcours, de l’histoire de chacune, des faits importants ou plus superficiels, qui a frère violent, qui a deux enfants à charge, qui a perdu du poids ces derniers temps ou a changé de couleur de cheveux…

Mimi et Djemila
Le premier «contact» est avec une jeune albanaise d’environ vingt ans, Mimi et une marocaine, Djemila, beaucoup plus âgée. Il s’agit du premier contact et il est impressionnant de les voir se précipiter vers le camping car avec de grands sourires. Elles connaissent très bien les trois opérateurs et parlent bien l’Italien. On fait des blagues, parle d’argent, du récent voyage à Bordeaux «en faisant monter un client dans la chambre j’arrivai à me faire 200 euros! Mais après pour le niveau de vie, c’est une autre histoire avec ces français, il suffit que l’on mange un steak avec des patates et ils te font payer 20 euros!». Djemila la marocaine a beaucoup de famille en France et elle est bien d’accord avec Mimi «le pays où on mange le mieux en Europe c’est l’Italie, et la ville en Italie où on mange le mieux c’est Naples!». Djemila est musulmane, mais ces enfants habitent à Naples depuis toujours et elle leur préparera un repas de Pâques comme chaque année, elle a déjà acheté les œufs en chocolat. Lilia connaît Mimi depuis longtemps, lorsqu’elle ne va pas bien il lui arrive souvent de monter dans la Gatta, de se mettre à pleurer et de se confier complètement. Ce soir elle est excitée et vivace, drôle. L’année dernière, elle a voulu arrêter et suivre une formation avec Dedalus mais quelques mois après elle est retournée travailler dans la rue. «Pourquoi a-t-elle voulu y retourner?» je demande, un peu ingénument «elle n’est pas très stable et puis ce n’est pas facile de comprendre exactement pourquoi parfois». Dans la Gatta on est prié de laisser ces certitudes dehors.

Pour se quitter, et c’est la première fois que j’entends cette phrase, qui deviendra une ritournelle de la Gatta «Ok, nous vous laissons à votre travail et nous continuons le notre». Les opérateurs du camping car travaillent effectivement dans la rue et on ne sent dans leurs attitudes ou leurs mots ni paternalisme ni piétisme. Comment ces psychanalystes ambulants savent écouter, en revanche... Une nuit dans la Gatta: Les femmes migrantes prostituées à Naples | Catherine Cornet Tita
Le second contact de la Gatta cette nuit est une jeune fille roumaine. Elle est «pour Lilia» qui est moldave et parle donc la même langue. Les autres restent dans le camping car. Tita est recroquevillée sur une cagette de légumes et semble vraiment abattue. Elle est enceinte, le bébé est désormais trop grand pour avorter et il lui faudra l’abandonner. Lilia écoute et murmure des mots d’encouragements et de douceur qu’elle professe avec une extrême gentillesse. Selon la recherche Dedalus «Maria, Lola e le altre per strada» (Marie, Lola, et les autres dans la rue) coordonnée par Andrea Morniroli, le directeur du projet, les Albanaises en arrivent à la prostitution à travers des parcours particulièrement violents «les contacts avec les hommes qui les emmènent en Italie passent en général à travers un groupe familier ou amical, et les relations entre les prostituées et les protecteurs sont souvent d’ordre affectif et sentimental. Une particularité albanaise. Le lien est souvent basé sur un rapport d’amour haine». L’étude note d’ailleurs que même si la femme est soumise à de sévères violences, elle espère que son homme, un jour, «la sorte de la rue et la ramène en Albanie pour faire la Dame». Dans ce cas-là, l’expérience montre qu’il est plus important d’insister sur le fait qu’il pourrait «repartir avec une autre» plutôt que de souligner les violences physiques. «La trahison sentimentale est très souvent ce qui porte à une rationalisation de la part de la femme et lui permet de faire le premier pas dans le sens d’un parcours vertueux d’émancipation et de sortie du circuit de la prostitution».
Dans d’autre cas, les femmes albanaises sont insérées dans le circuit de la prostitution par le rapt. Les filles sont alors enfermées dans une chambre ou elles sont soumises pendant des semaines à des violences continuelles et des viols répétés, jusqu’à l’obtention d’une complète soumission et dépendance, et après avoir annulé toute dignité et estime personnelle.
Les clients attendent que nous finissions la conversation avec Tita, ils ne semblent pas, eux non plus, particulièrement dérangés par ce drôle de camping car.

Les Nigériennes
Cette fois, c’est au tour de Fatima de descendre, sous le pont de l’autoroute, un groupe de six prostituées nigériennes se réchauffent autour d’un grand feu. Pour Fatima cependant, le travail est plus ardu et le contact plus difficile à créer. Si les filles sont joviales et se ruent elles-aussi en souriant vers le Gatta, elles boivent rapidement le thé offert, mais ne restent pas, ne s’épanchent pas et repartent très vite vers leur lieu de travail. Les prostituées nigériennes représentent la communauté la plus importante en Campanie mais aussi la plus difficile à réinsérer dû à l’heure faible niveau d’alphabétisation et d’éducation. Si aujourd’hui elles arrivent toujours plus jeunes les raisons qu’elles ont pour quitter leurs pays sont inchangées depuis dix ans «refus de la communauté (adultères, divorcées) marginalisation et pauvreté (veuves avec beaucoup d’enfants à charge) ou la volonté de fuir des situations de violences physiques et psychologiques au sein de la famille. Nunzia une des responsables de la Gatta raconte «la protection des nigériennes est beaucoup moins forte que celles des albanaises, le contrôle est souvent effectué par une «Madame» qui contrôle les femmes par rapport à l’endettement pris pour venir dans la riche Europe (le dette en question peut monter jusqu’à 50.000 euros) mais surtout à travers le chantage spirituel du vaudou, qui représente une vraie coercition. (voir entretien avec Nunzia Cipolla)

Betta
À chaque nouveau contact, les préjugés s’effritent les uns après les autres, les chiffres, les provenances ne disent tellement rien sur les visages et les personnalités de chacune, de leurs préoccupations, de leurs parcours tous complètement uniques. Betta est particulièrement bouleversante. Elle travaille devant cette station essence depuis 7 ans, sa mère et ses frères qui viennent tous de Roumanie vivent à Rome. Elle a un sourire tendre et assure qu’elle est deux personnes. Elle vient de se faire faire deux tatouages et sa mère est folle de rage dit-elle, elle trouve que cela fait «vulgaire, mauvais genre», son frère, par ailleurs, pour «une soirée normale» ne la «laisserait pas sortir comme ça», comme elle est habillée pour travailler. Elle assure être très timide dans la vie «j’ai fait mes deux tatouages chez un ami, j’avais vu une fille qui avait tatoué une rose sur les fesses et elle m’avait tellement plus cette rose! Mais là, chez mon ami, qui a une femme et des enfants, j’avais trop honte de me mettre nue, alors j’en ai fait un sur le mollet et j’ai fait écrire le nom de ma fille sur le bras. Quand je travaille, je suis un diable, mais dans la vie, je suis vraiment très très timide» dit-elle avec un superbe sourire rempli de gène. Derrière elle alors qu’elle fait avec nous sa pause-café, un client monte la musique de sa voiture pour signaler sa présence, sans même se retourner elle lui dit de partir. Quelques minutes plus tard, c’est une voiture de police qui s’intéresse à notre petit groupe. Ils sont vraisemblablement nouveaux dans le secteur et ne connaissent pas la Gatta. Ils ont pensé que le camping car pourrait être utilisé comme une chambre. Nous attendons qu’ils repartent pour repartir nous aussi. Une nuit dans la Gatta: Les femmes migrantes prostituées à Naples | Catherine Cornet Un champ inoccupé entre welfare et état policier
Le champ qu’occupe la Gatta se tient précisément entre ces différentes réalités, l’état du Welfare, l’état policier et les femmes. Après une nuit dans la Gatta, il apparaît évident qu’un tel intermédiaire est absolument indispensable. Quand je demande à Lilia comment elle arrive à tenir le coup et de ne pas s’écrouler parfois sous la misère côtoyée elle explique «nous ne sommes pas là pour intervenir ni aider, ou sauver. Nous passons et nous disons, si tu as besoin, nous sommes là. Et si elles nous cherchent, nous sommes toujours là, bien sûr». Opérateurs de la rue, ils peuvent aussi se confronter à de grandes délusions. «Tu te rappelles quand Bibi nous a appelée sur la ligne verte du portable? Nous étions tous si excités! Quand nous sommes allés la chercher avec ses valises, nous étions tous si contents! Ensuite, c’est parfois dur de les voir retourner dans la rue après plusieurs mois de travail et de formation».

Lors de cette nuit dans la Gatta, il m’a semblé m’être embarquée sur une fragile coquille de noix qui flotte dans un océan de blessures, de corps de femmes, d’argent, de grands intérêts et de petits intérêts financiers, d’amitiés, de sourires. Un voyage traversé aussi par d’immenses frustrations dû au manque de moyens, aux difficultés de ne pas pouvoir sauver toutes les filles rencontrées, mais qui ne peut que convaincre du travail fondamental réalisé, nuits après nuits, par les différentes équipes de la Gatta. Catherine Cornet
(22/05/2007)
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