«A Naples, nous pratiquons la tolérance par distraction» | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
«A Naples, nous pratiquons la tolérance par distraction» | Catherine Cornet
Michelangelo Servignini et Alessandro Di Rienzo
Babelmed avait rencontré Alessandro Di Rienzo, co-réalisateur du film Istimaryya, à l’occasion du prix du documentaire méditerranéen du CMCA, qui lui avait décerné le prix de la «Créativité, première oeuvre» (voir article sur le film). Je l’ai retrouvé à Naples pour parler de son film mais surtout parce qu’il est un vrai enfant de Naples et parce qu’il porte le même regard sur le Moyen-Orient et le sud de l’Italie, soucieux, passionné et en perpétuelle recherche de correspondances…
Alessandro Di Rienzo anime à Naples «il sito», une radio pirate dédiée à la culture de la résistance et au Moyen-Orient. Il a crée, il y a deux ans, avec un groupe de réalisateurs napolitains la maison de production CaveCanem. Dans son film, il joue son personnage dans la vie, le même que je retrouve pour l’entretien, les mains dans les poches, il se ballade dans sa ville avec, dans la tête, des voix et des musiques de l’autre coté de la Méditerranée. Et puis surtout il parle du Moyen-Orient, avec passion. Son accent napolitain esthétisant teinte tout son discours de philosophie et de chaleur.

Catherine Cornet: Istimaryya est une vraie déclaration d’amour pour le Moyen-Orient et les personnes que tu as rencontrées là-bas, comment est née cette passion?
Alessandro Di Rienzo: Un jour, un ami de Florence qui avait déjà beaucoup voyagé en Palestine m’a demandé de l’accompagner lors d’un de ses voyages. Là-bas, je me suis très vite rendu compte que j’avais un bagage culturel particulier: il me permettait de beaucoup mieux comprendre ce pays que, par exemple, cet ami florentin.

Et d’où venait ce bagage culturel?
De Naples bien sûr, de sa culture de l’ «arrangiarsi» (de la débrouille), de son immobilisme pérenne, de son penchant à l’autoréférence, à rester bloquée sur elle-même, à ne pas faire les comptes avec sa propre histoire, sa décadence, son passé glorieux mythifié. Sa propension, justement à refuser que le passé est passé! Mais aussi, plus positivement parce que nous partageons une même capacité à vivre ensemble, avec une socialité basée sur les ruelles étroites et avant même les ruelles, sur le pas de la porte ; parce que nous vivons la famille au sens élargi et non pas comme le nucléus familial imposé par l’église catholique. Il s’agit d’une série d’attitudes napolitaines qui pourraient être considérées comme des résistances à la culture occidentale et qui sont certainement plus proches de l’autre rive de la Méditerranée que de l’Europe.

Ton premier contact avec la Palestine s’est fait à travers les camps de réfugiés. Là-aussi tu as su trouver une correspondance?
Le camps est un phénomène extrême. Les camps palestiniens ressemblent aux quartiers périphériques d’ici: une grande concentration de personnes rassemblées autour d’un unique intérêt économique et social ou autour de l’appartenance à des groupes paraétatiques. Dans les camps, les groupes de résistances sont plus à même de s’organiser que dans les villes et les campagnes. Dans ces situations extrêmes nous avons une sorte de socialité et d’esthétique commune avec la culture arabe: la capacité de mélanger les odeurs dans le même immeuble, la volonté de montrer un ordre et une propreté dans la misère, l’attention à une respectabilité affichée. Alors que j’étais avec des personnes qui parlent au moins deux ou trois langues -je n’en parle presque aucune- j’arrivai à m’exprimer presque mieux qu’eux, les mains d’un napolitain, ses expressions, son attitude fonctionnent presque partout dans le monde...Avec les enfants, cela fait des miracles!

De la Palestine, Istimaryya «déborde» dans tout le Moyen Orient. Comment as-tu négocié ce passage?
A un certain moment, j’ai trouvé la Palestine étroite, je me suis rendu compte qu’il y a dans le monde arabe beaucoup de Palestine hors de Palestine. Et je suis allé chercher les Palestiniens au Liban, en Syrie, en Jordanie. J’ai découvert les autres Arabes qui vivent eux aussi dans des rapports subalternes, j’ai parlé avec des personnes qui se sentent incomprises et ont la sensation de ne pas être perçus pour ce qu’ils sont. J’ai laissé tombé l’ami florentin et je suis parti tout seul..

Et dans le monde arabe, quel parallèle as-tu tiré avec le sud de l’Italie?
En profitant de ce rapport épidermique, j’ai utilisé ma connaissance de la question méridionale italienne, que j’ai étudié à l’université, pour comprendre rapidement la question moyen orientale. Nous sommes simplement en présence d’une terre qui doit rester subalterne par rapport à l’autre jusqu’à ce que la première devienne hégémonique. Et dans ce sens le sud de l’Italie me donnait les instruments culturels pour mieux comprendre ces questions en me permettant de développer une grande empathie avec la région. Et puis les guerres sont arrivées. Lors de mes premiers voyages elles n’étaient pas là. La guerre en Palestine, au Liban, en Irak..

Qu’est ce que ces différentes guerres ont changé pour le film?
Les populations arabes sont devenues publiquement subalternes, même si dans le privé elles l’ont toujours été. Et durant la guerre, les médias italiens rendaient ces populations tous les jours plus subalternes, ils ont commencé à en parler comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Il existe cependant aujourd’hui d’autres moyens d’informations alternatifs, les blogs, une manière de communiquer privée et personnelle mais qui rend bien la dimension de l’individu. En Italie, c’est justement cette dimension individuelle du monde arabe qui est plus difficile à restituer et à comprendre. J’ai commencé à correspondre avec ma propre individualité, en faisant jouer l’empathie que j’éprouve envers ces autres individualités.
«A Naples, nous pratiquons la tolérance par distraction» | Catherine Cornet
Istimaryya
Et le film est justement basé sur ces correspondances, le lien entre toi et les individus passe à travers un câble Internet et ensuite à travers les images.
Les chats appartiennent d’abord à la phénoménologie de la séduction mais servent à beaucoup d’autres choses. Je me souviens de mon premier chat, c’était lorsque Clinton était président et que les Etats-Unis bombardaient l’ex-Yougoslavie. Un Américain sur les chats disait «là-bas c’est l’enfer, nous allons les libérer de l’enfer». Et je lui ai demandé «mais comment tu le sais?» C’était une première impression désagréable, l’impression que je n’arrivais pas à comprendre. Ensuite, le chat est devenu mon instrument de travail, de communication pour les amis, pour les sentiments.. Après avoir rencontré mes personnages au Moyen Orient, pour rester en contact, j’ai naturellement utilisé Internet et les emails. Dans mon film, on rencontre donc deux types de personnes, ceux que j’ai rencontré d’abord réellement et dont j’ai continué à cultiver l’amitié grâce à Internet et puis ceux rencontrés sur les chats et emails et que j’ai rencontré ensuite. Shady, le personnage principal du film, je l’ai d’abord rencontré personnellement à travers les contacts du front populaire à Damas. Et maintenant, à travers Internet.

Tes rapports aux personnages sont tous très émotionnels, et tes positions sont extrêmement politiques, ce n’est pas très à la mode…
Lorsqu’on parle d’une injustice aussi énorme, la réponse ne peut être que politique. La frustration et le désespoir qui se côtoient au Moyen-Orient sont tellement évidentes. La subalternité est tellement claire pour tout le monde, la classe bourgeoise et le grand sous prolétariat sont unis pour dire qu’il existe une forte subalternité par rapport à l’Occident.

Tu présentes aussi ton documentaire comme une fiction, avec des personnages, des regroupements d’histoires autour d’un unique personnage, pourquoi ce parti pris?
Quand tu rentres avec 20 heures de film tu dois donner une place à tous et tu dois choisir une histoire qui les contient toutes, qui n’enlève rien à personne mais ne dit rien de faux. Mais la principale raison est la protection des personnes. Certaines des situations décrites dans le film pourraient créer de gros problèmes à des jeunes citoyens syriens ou libanais…Pour le voyage vers l’Irak, j’ai donc choisi une personne qui n’est pas allée en Irak mais qui raconte l’histoire de quelqu’un qui aurait pu y aller. C’est aussi une question de synthèse, pour ne pas transformer le film en une grande Soap opera.

Oui, même si cela donne la mesure de votre enthousiasme, le film est effectivement trop long…
En général, les documentaires que j’ai vus sur le Moyen-Orient -et j’ai en vu beaucoup- décrivent des microcosmes pour donner l’idée du macrocosme. Ils décrivent, par exemple, une école où cohabitent les enfants palestiniens et israéliens pour signifier le dialogue possible entre les deux peuples. Il s’agit pour la plupart de choisir des petits exemples qui signifient un concept plus grand que celui représenté. Nous avons cherché, au contraire, de décrire toute la frustration arabe depuis 60 ans. Comment la raconter? Que nous y soyons arrivés ou non, je ne peux pas le dire, mais nous nous sommes attaqués à quelque chose d’énormément plus grand que nous.

Et après ces «détours anthropologiques» par le Moyen-Orient, tu n’as pas envie de faire un film chez toi, à Naples? Il y a beaucoup d’immigrés du monde arabe ici, la ville est-elle hospitalière avec les étrangers?
Pour un film à Naples, ce n’est pas encore le moment pour moi. Je dirais que Naples n’est, à première vue, pas très hospitalière…Elle ne parle que sa propre langue, et la pratique du monolinguisme dénote son désir de se montrer imperméable à la langue de l’autre. D’autre part, elle est accueillante parce qu’étant justement aussi définie, elle n’a pas peur de se mélanger. Je dirais qu’elle vit de grandes contradictions qui la rende à la fois intolérante, raciste et hospitalière. Rien n’est institutionnalisé dans cette ville. C’est la ville des faux sacs, de la contrefaçon. La ville ou le faux est plus vrai que le vrai. Le port principal d’arrivée de la contrefaçon mais aussi des immigrés qui veulent arriver en Occident mais cherchent peut être à y entrer plus doucement. Les immigrés restent ici quand ils n’ont pas la possibilité économique de vivre ailleurs. A Naples, tu peux vivre entassés à plusieurs dans un appartement et cela ne semble pas si étrange. Les premiers à le faire sont les Napolitains. De là à dire qu’il y a une acceptation et un mélange…Je n’irai pas jusque là. On assiste aussi à un certain rejet parce que l’immigration actuelle rappelle la misère de l’immigration napolitaine. Pour accepter l’autre, il faudrait pouvoir se remettre en question et Naples est trop fière, trop orgueilleuse, trop sûre d’elle pour réaliser une telle démarche. C’est une ville tolérante par distraction. Une ville sociable, qui aime le mouvement. Mais de là à vraiment accepter l’autre….

Peut-on dire que Naples est une ville multiculturelle?
Non, je ne crois pas. Jusqu’à ce que tout soit illégal tout va bien. Mais ensuite… Même au sein de l’illégalité se pose la question de la reconnaissance. A carnaval par exemple, lorsque tout est permis, les garçons des quartiers attaquent les étudiants étrangers avec des oranges et des œufs pourris, ils ne le feraient jamais avec des napolitains de souche.

Ce rejet ne naît-il pas de la frustration méridionale?
Oui, cela provient, je crois, de sa façon de vivre une identité et une valeur esthétique qui ne sont pas reconnues par les autres. Il y a plus de morts assassinés à Naples qu’en Palestine, c’est une statistique que je réserve à ma mère quand je pars au Moyen Orient, mais c’est significatif… Propos recueillis par Catherine Cornet
(22/05/2007)
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