Traduire ou trahir? Communication entre les langues, communication des cultures | Biancamaria Bruno
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Biancamaria Bruno   
  Traduire ou trahir? Communication entre les langues, communication des cultures | Biancamaria Bruno Aucune langue n’existe en dehors de sa culture. Pour découvrir une autre langue, il faut étudier tous les aspects de la culture dans laquelle elle s’enracine: histoire, religion, mentalités, tout doit concourir à permettre la conscience de cette autre culture et de sa langue. Par ailleurs, dans un même mouvement, nous devons aussi travailler sur notre propre langue afin d’en obtenir une connaissance profonde.
C’est à travers ce type d’étude et d’approche que nous découvrons une chose tout à fait extraordinaire, qui n’est pas évidente au premier coup d’oeil: la structure de chaque langue correspond à une structure cognitive unique, et chaque langue conduit ses sujets parlants à une vision différente du monde. Conscience d’une langue veut donc dire reconnaître le fait que la langue est le résultat d’une orientation logique, mentale, cognitive, qui pénètre tous les aspects d’une culture donnée. La langue est la pointe de l’iceberg d’une culture.

Quand je travaillais en Somalie, à la rédaction du dictionnaire Somali-Italien, j’avais tous les jours sous les yeux un problème évident: les Somaliens, à travers leur langue, grâce à leur langue, voyaient des choses différentes de celles que je me représentais: ils voyaient des varietés de sable que je ne voyais pas, ils distinguaient des chameaux que je n’étais pas capable de distinguer, ils concevaient des rôles sociaux que ma langue était inapte à décrire. Mais ce n’était pas simplement un problème lexical: la structure même de leur langue les menaient à structurer la réalité d’une manière qui n’avait rien en commun avec la mienne. C’est pourquoi il est possible d’affirmer que langue et culture sont imbriquées l’une dans l’autre, que l’une est le reflet de l’autre et réciproquement.

Il y a eu plusieurs linguistes et philosophes à s’occuper de ce rapport entre langue et réalité – thème aujourd’hui d’une importance cruciale dans un monde globalisé qui cherche à écraser les individualités et les particularités de chacun. Cet approche a été définie «relativisme linguistique». Né en plein XIXème siècle, avec Wilhelm von Humboldt, celui-ci a trouvé un développement plus accompli chez deux grands linguistes et anthropologues américains des premiers décennies du siècle dernier: Sapir et Whorf. Ces derniers se sont efforcés d’établir les catégories logiques et perceptives qui se cachent derrière chaque langue, en pointant ceci: si le monde répond à une seule et même réalité, la manière de le segmenter et de le décrire est différente d’une langue à l’autre. Humboldt disait que «la diversité des langues est une diversité des visions du monde». Traduire ou trahir? Communication entre les langues, communication des cultures | Biancamaria Bruno Selon cette approche, chaque langue, et donc chaque culture correspondante, possède une richesse extraordinaire, représente un patrimoine unique qui peut enrichir les autres langues et les autres cultures. Mais si les langues et les cultures peuvent seulement se «toucher», si elles ne parviennent jamais à être en syntonie complète à cause de leur diversité, comment faire pour communiquer réellement?

Et bien, s’il est vrai que les langues sont différentes les unes des autres, n’oublions pas qu’elles font toutes appel à une seule grande habilité, à une capacité unique de notre cerveau, dont on retrouve l’aptitude universelle partout dans le monde. C’est l’universalité du langage, ce don unique à disposition de tous les êtres humains qui permet de résoudre le problème de la communication entre langues différentes. Mais l’universalité du langage est un don qui demande à être exercé, cultivé chaque jour, par exemple à travers l’exercise de la traduction et de la diffusion des oeuvres d’une culture donnée dans une autre culture.
Je trouve que cette approche, qui est née il y a deux siècles, dans le milieu culturel allemand romantique et nationaliste (le même qui a pu, paradoxalement, donner naissance à des mouvements politiques équivoques et dangereux) est aujourd’hui extrêmement actuelle et utile pour décrire la réalité de notre monde, et pour combattre tout type d’absolutisme culturel.

Nous savons ce que l’attaque aux Twin Towers a provoqué dans le monde occidental, la fracture que les pays frappés par cette tragédie ont commencé à creuser autour du monde musulman et du monde arabe en général: ceci est le résultat d’une ignorance de fond, causée et alimentée par une arrogance qui porte chaque Occidental à se croire meilleur que toute autre espèce humaine. Aujourd’hui, seule une minorité d’Occidentaux a la curiosité de découvrir la culture et la langues d’autrui. Notre argent, notre appartenance au Premier Monde nous mène à croire qu’il n’y a pas de mondes meilleurs que le nôtre.
La conséquence d’une telle mentalité est sous nos yeux. Et outre les grands drames qu’elle a engendrés, elle s’insinue aussi dans une dérive linguistique symptômatique de l’ignorance occidentale.

Petit exemple: pendant la guerre en Iraq, parmi les nombreux journalistes occidentaux à avoir écrit sur ce pays ou sur les pays voisins, et en particulier chez les Italiens et chez les français, le mot jihad, du fait qu’en italien et en français le mot guerre est féminin, est devenu également féminin. ainsi jihad (qui est aussi un nom propre masculin) a changé de genre. Le mot ulema a subi un sort quasi identique en devenant invariable dans l’usage italien alors que c’est une forme plurielle en arabe. Encore une chance qu’il ne soit pas devenu féminin puisqu’en Italien les mots qui terminent en a sont généralment féminins.

Ces petits abus linguistiques peuvent sembler dérisoires et innofensifs, ils n’en sont pas moins le signe d’une sorte de « distraction occidentale », qui conduit inmanquablement à une vision réductive de l’Autre.

Le relativisme culturel et linguistique est en mesure de nous apprendre quelque chose de très ancien et de très moderne : toutes les langues sont les mêmes dans leur extrême diversité – toutes les cultures sont les mêmes dans leur extrême diversité. Une approche comme celle de Humboldt, Sapir et Whorf est riche d’enseignement, elle nous indique qu’il existe une démocratie de la culture et de la langue qui part du respect de l’Autre, et ne passe certes pas par les armes et par la guerre, mais se développe au contraire à partir d’une pure connaissance et d’une curiosité sincère de l’Autre. Biancamaria Bruno
Co-directrice de "Lettera internazionale"
(18/04/2007)
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