Information et migrations | Catherine Cornet
Information et migrations Imprimer
Catherine Cornet   
 
Information et migrations | Catherine Cornet
Karim Metref*, algérien établi à Turin depuis 9 ans, est un journaliste militant. Son expérience à l’agence de presse Migranews, (agence consacrée au monde de l’immigration en Italie), puis son implication au sein de l’observatoire de la presse piémontaise, instauré par la Région de Turin, lui ont permis d’entamer une réflexion sur les rapports entre information et migrants, et de combattre la stigmatisation dont souffrent encore trop souvent ces derniers dans journaux.

La récente affaire d’Erba, qui a provoqué un scandale en Italie, montre à quel point la tentation de diabolisation de l’immigré est encore forte dans le pays. Un père de famille tunisien s’était ainsi vu accusé, sans fondement, du massacre de sa femme et de son fils par plusieurs grands quotidiens transalpins.

Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser à la problématique journalisme et migrations?
J’ai toujours approché le journalisme de façon militante, en Algérie d’abord, où j’écrivais pour les journaux syndicaux, et pour des revues d’associations. Arrivé en Italie, j’ai continué cet engagement en me concentrant sur le tiers-monde et ses problématiques. En particulier, sur l’immigration.

Vous avez participé, entre autres, à l’expérience du site Migranews, une agence de presse centrée sur les migrants en Italie.
J’ai participé à l’expérience de Migranews pendant ses deux années d’existence de 2002 à 2004. Puis l’expérience s’est close avec la fin du financement. L’idée d’une agence de presse sur l’immigration est aujourd’hui complètement morte, même si le site est maintenu par deux personnes bénévoles. Nous étions une centaine de correspondants en Italie avec une rédaction de cinq personnes à Rome. Les informations que nous faisions passer étaient toujours liées à l’immigration: faits-divers, culture, politique…

Quelle différence y avait-il avec une agence de presse ordinaire?
On couvrait, par exemple, les fêtes des communautés, une conférence, un gala organisé par les immigrés ou une association liée à l’interculturel. Sur les faits divers, nous essayions de donner l’information du point de vue des immigrés en cherchant à produire une information alternative. Il s’agissait de donner la parole à des personnes qui ne sont que trop rarement sollicitées et d’approfondir leurs vrais problèmes. Un accident de la route causé par un immigré ressort en ces termes dans la presse quotidienne: “Roumain saoul emboutit vieille dame piémontaise”. Nous essayions de redonner la dimension réelle: la question est l’alcool au volant. Il était donc important pour nous de fournir les chiffres et les moyennes nationales de l’alcoolisme au volant, pour replacer l’incident dans son contexte.

Pourquoi le projet n’a pas marché?
Parce que le journalisme fonctionne dans la routine et s’adresse toujours aux mêmes agences. Parce que le journalisme est de plus en plus paresseux… La profession fonctionne comme un «desk journalism» et les mauvaises habitudes se transmettent. Les jeunes journalistes reçoivent l’exemple du travail de desk et pas celui de l’investigation. L’autre problème est qu’aucun des collaborateurs ne pouvaient vivre de ce travail. Nous devions être des correspondants pendant notre temps libre. Lorsqu’un correspondant ne peut rapporter la nouvelle que lorsque il est rentré à la maison, l’info a déjà été traitée, sous-traitée, souvent maltraitée par les grosses agences.

Après l’échec de Migranews, tu as participé à l’observatoire de la presse locale dans la région de Turin. Etait-ce aussi une façon de comprendre les raisons de cet échec?
D’une certaine manière. La région de Turin avait beaucoup investi dans le projet, elle nous avait donné un bureau, des formations, et ne voulait pas arrêter l’expérience comme cela. En outre, le projet avait permis de produire un groupe compact d’une dizaine de correspondants. Puisque ce groupe et sa dynamique était nés, la ville et la province nous ont invités à penser à un suivi de Migranews. Nous avons lancé l’idée d’un observatoire sur six mois de la presse de Turin. Il s’agissait de comprendre comment les immigrés du Piémont sont représentés dans les médias régionaux.

Quel est le bilan de votre recherche?
Nous avons comparé notre recherche avec celles réalisées au niveau national. Le bilan n’est pas catastrophique, même si un fait en particulier est inquiétant. La plupart des études existantes ont été menées dans les années 90…Et rien n’a changé depuis 15 ans. L’immigration a changé en quantité et qualité, mais les problématiques restent les mêmes, les mêmes stéréotypes se répètent. Seuls les problèmes font l’information: une conférence organisée par une communauté ne trouve aucun espace dans les journaux, en revanche, on retrouve souvent en première page le délit commis par un jeune immigré, du type: «jeune Roumain de 15 ans vole une bouteille d’alcool dans un supermarché».
Nous avons aussi noté que les journaux ont «plusieurs âmes». Dans la rubrique sociale et culturelle, par exemple, le langage est soigné, «politically correct». Le journaliste s’exprime avec respect et ne stigmatise pas le groupe. Mais, ensuite, dans les pages faits-divers c’est un autre monde! On peut même lire des articles qui utilisent le vocabulaire fasciste des année 30: «un vendeur de drogue de race noire». Un journaliste de la Stampa (le quotidien de Turin) utilise encore cette expression aujourd’hui.
Un autre fait intéressant est que les «cinty», les roms qui vivent dans le Piémont depuis le 15ème siècle, sont traités plus mal que nous ! Alors qu’ils sont certainement plus piémontais que les journalistes qui écrivent sur eux et dont la plupart viennent du sud!

Vous participez également à la plateforme des médias interculturels et multiculturels, quelle est sa vocation?
Le besoin d’information est primordial aujourd’hui. Il est aussi important que le pain et l’eau et l’information communautaire est en cela essentielle puisqu’elle fournit des informations qu’il est impossible d’insérer dans la presse généraliste. On ne peut pas mettre dans les pages locales de la Stampa la multitude d’informations concernant l’ensemble des communautés.

Que pensez-vous de ce nouvel intérêt pour la presse communautaire ou issue de l’immigration?
En ce moment, je vois beaucoup d’opérations de marketing qui sont vendues comme des actions humanitaires. On en voit un peu partout, par exemple, la banque Western Union financer les journaux communautaires à travers le monde, permettant aux migrants d’écrire et de lire dans leurs langues d’origines. Les banques présentent aussi comme une opération humanitaire le fait qu’elles aient ouverts des guichets avec des médiateurs linguistiques… Mais il s’agit surtout de récupérer tout l’argent des petits entrepreneurs du marché de Turin, qui gagnent beaucoup d’argent désormais. Les grands journaux commencent, eux-aussi, à faire ce calcul : 3 millions de personnes représentent au moins 1 million de consommateurs de journaux. C’est de toute façon positif, cela veut dire aussi, que l’immigration commence à être reconnue.
(*Karim Metref est algérien, il a enseigné les arts plastiques en Algérie. Après plusieurs formations dans le domaine humanitaire, il décide de s’établir en Italie, à Turin, où il vit depuis neuf ans.) Catherine Cornet
(16/01/2007)
mots-clés: