Berlusconi dans les médias, ou la politique par l’outrage | babelmed
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Silvio Berlusconi
L’extrême droite française détient le redoutable privilège d’avoir, un jour, donné le ton d’une certaine politique en Europe. Le ton ou plutôt la méthode, celle de l’outrage systématique. Observons un instant.

Le Pen s’était en effet illustré un jour en caractérisant les fours crématoires dans les camps de concentration nazis de «détails de l’histoire». Pas du négationnisme, non, simplement la banalisation de l’indicible. Afin de pouvoir passer à autre chose et ignorer l’un des éléments majeurs de notre histoire moderne.

Silvio Berlusconi s’est depuis lors taillé une solide réputation dans ce même registre. Mais sur un mode différent, celui du playboy (aidé par la chirurgie plastique) éternellement souriant qui détend son auditoire par la plaisanterie.

C’est ainsi que, tout sourire, Silvio Berlusconi, alors Président du Conseil Européen des Chefs d’Etat et de Gouvernement, s’était adressé, en séance plénière du Parlement Européen, à Martin Shulz, Président du Groupe des Socialistes Européens, en proposant de lui donner le rôle de ‘kapo’ d’un camp de concentration dans un film sur le nazisme! L’amalgame souriant est clair: «allemand et socialiste = nazi et rôle du méchant».

Lors de l’âpre négociation sur le siège de l’Agence européenne de sécurité alimentaire -en lice, la Finlande et l’Italie- Silvio Berlusconi avait déclaré à la presse avoir usé de ses «tactiques de play-boy» pour faire plier son interlocutrice finlandaise. Nouvel amalgame: «elle, politique mais femme; moi, politique et play-boy, donc gagnant». Sexiste et fier de l’être.

Si certaines des expressions de Silvio Berlusconi sont à la limite du respect de l’adversaire politique («idiot utile», «face de curé débonnaire», lancées à Romano Prodi lors du débat télévisé en direct le 3 avril), d’autres sont plus discrètement racistes (les Libyens traités de «ces bédouins» dans un autre débat) ou carrément outrancières (les Chinois qui «font bouillir les petits enfants pour les manger»). Mais ces expressions ne sont jamais innocentes: il s’agit, en l’espèce, de dénoncer en bloc les Arabes comme les représentants d’une civilisation implicitement inférieure (les bédouins) et les communistes chinois comme des êtres sanguinaires auxquels, de manière subliminale, doivent forcément ressembler les communistes italiens, alliés de son adversaire de centre-gauche.
Là où l’utilisation banalisée de l’outrance et de l’outrage devient un véritable instrument politique, c’est lorsque Silvio Berlusconi, sous couvert de boutades dans un congrès ou de protestations en direct sur un plateau de télévision, sape délibérément les principes mêmes de la démocratie italienne. Trois exemples récents sont particulièrement parlants.

L’Italie, comme toutes les démocraties occidentales, s’est dotée d’une loi sur l’accès des politiciens aux médias télévisuels: cette loi s’appelle «par condicio» (parité de traitement, en latin). Il va sans dire que cette loi, dûment votée, s’applique à tous. Sauf, bien sûr, à Silvio Berlusconi qui, cumulant ses pouvoirs de chefs d’entreprise privée dans le domaine audiovisuel (la fameuse Mediaset) et de chef de gouvernement (donc en mesure d’influer sur la politique de la télévision publique, la RAI), en conteste le bien-fondé. Jusqu’à tenter le 5 avril de s’auto-inviter à une émission de sa chaîne privée pour n’y renoncer qu’en dernière minute devant les admonestations de l’autorité de contrôle. Auparavant, le premier ministre italien n’avait pas manqué de dire en riant que, si les téléspectateurs en avaient assez de le voir à la télévision, ils n’avaient qu’à changer de chaîne…

De même, lors du débat en direct avec Romano Prodi le 3 avril, Berlusconi, qui n’arrivait pas à se tenir aux 2’30’’ imparties à chaque candidat pour chaque réponse, a déclaré sans ambages que «les règles fixées pour le débat ne lui permettaient pas d’exprimer complètement ses positions». Autrement dit, la limitation du temps de parole issue de la législation nationale est bonne pour l’opposition, pas pour lui. Ce que le directeur de La Repubblica, Ezio Mauro, a joliment appelé, dans un éditorial du 6 avril, «ce goût de ne pas obéir qui naît du goût de commander».

Troisième exemple, infiniment révélateur de la version de démocratie qui sied à S. Berlusconi, mais aussi de son incrédulité devant son déclin dans les sondages, une déclaration faite le 4 avril: «j’ai trop d’estime pour l’intelligence du peuple italien pour penser qu’il y a tellement de couillons qui sont prêts à voter contre leurs propres intérêts». Autrement dit, sous un paravent flatteur (l’estime pour l’intelligence des Italiens), il exprime le mépris le plus direct et le plus total pour le fondement même de la démocratie, à savoir le respect de la différence politique: qui ne vote pas pour moi est un «couillon».

De l’outrance à l’outrage, du sexisme au racisme, des ‘plaisanteries’ aux irrégularités, et enfin des vulgarités aux insultes, le cheminement est ainsi limpide: il s’agit pour le premier ministre italien de cultiver la part la plus basse de chacun de ses sympathisants, celle qui s’appuie sur la haine et la violence.

Afin, tout simplement, de rester au pouvoir et d’échapper aux juges.

Rédaction Babelmed
(07/04/2006)
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