La palinodie de Baricco | babelmed
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Homère
Il y eut le temps des Dieux. Leurs colères et leurs caprices dépassaient celles des hommes, objets des pires manipulations et convoitises
Aujourd’hui, les dieux sont invisibles. C’est le temps des hommes, qui tissent eux-mêmes le fil de leurs propres sorts et ceux de leurs prochains.
(Homère, Iliade)

Faire une lecture publique de l’Iliade, c’est se heurter aux difficultés d’interprétation d’une telle œuvre et de son écho dans le monde contemporain. C’est oser parler d’une esthétique guerrière quand celle-ci est quotidiennement dénoncée, et risquer l’incompréhension d’un récit dense aux détails minutieux. Alessandro Baricco s’est lancé ce défi*, en adaptant l’œuvre au goût, mais surtout aux dispositions d’écoute du public contemporain. Car telle quelle, l’Iliade représente une quarantaine d’heures de lecture…

L’auteur n’a pas cherché à résumer l’Iliade, mais à la réécrire pour un autre public. Il a fallu opérer dans le texte certaines coupes et des changements sans pâlir son essence: «Recevoir un texte, qui vient de si loin, signifie avant tout le chanter avec la musique qui est la nôtre.»
Première victime d’une guerre longue et sanglante et cause indirecte d’un premier tournant tragique pour les Troyens, Chryséis introduit l’Iliade par le récit de son expérience de jeune fille de Thèbes, enlevée à son père par Agamemnon, lors des nombreux pillages que font subir les achéens aux villes environnantes de Troie. C’est donc d’abord une aventure profondément humaine qui est mise en avant. Un récit aux multiples visages… 21 subjectivités se substituant au narrateur homérique offrent une vision incarnée de la guerre de Troie sous différents prismes. La parole - le logos - , pilier du système politique de la Grèce antique représente l’étape la plus importante dans toutes les prises de position et décisions. Elle est la meilleure arme, et les débats sont parfois plus longs que les combats. La place accordée à la discussion, l’oralité, revêt ici une autre fonction fondamentale, celle de créer du rythme. Le discours personnel devient un repère d’identification qui fait tendre l’oreille du lecteur/auditeur d’aujourd’hui. Achéens et Troyens prennent tour à tour la parole pour conter la soumission des uns, les actes des autres, ceux qu’ils ont commis, qu’ils ont vus commettre, et leurs conséquences.
Seuls éléments extérieurs, et rares: quelques lignes en italiques -afin de bien les distinguer de la substance du texte-- dévoilent les sentiments profonds des hommes et des femmes qui font l’Iliade. Elles sont souvent issues de récits grecs postérieurs et aident à une meilleure lecture de la Guerre de Troie dans son ensemble, jusqu’à son dénouement.
Quant à la présence divine… Impossible de soustraire ce qui fonde l’essence même de la civilisation homérique à cette épopée. Sans les ignorer complètement, l’auteur les relègue au second plan. Ils n’interviennent pas et sont rarement cités. Ils ne sont en tout cas jamais évoqués comme la cause du malheur des hommes. Apparaît alors l’ossature humaine de l’Iliade. Même si l’ombre divine sous-tend le devenir de chaque être, c’est l’homme qui porte la responsabilité de son destin, dont il demeure «l’artisan ultime».
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Alessandro Baricco
«L’Iliade est un monument à la guerre»
Il faut bien reconnaître que plus on pénètre l’histoire, plus on savoure cette description de l’esthétique guerrière et combattante…On imagine alors la déception de certains pacifistes devant le succès d’une énième version du plus grand «chant de guerre». Car bien qu’ancestrale, l’épopée se transmet toujours à travers les générations et ici encore, par la tradition orale.
Faire ressurgir un tel chef d’œuvre n’est pourtant pas dénué d’une certaine dose de pacifisme, si l’on considère sa portée réflexive sur un idéal de paix plus évidemment retranscrit par la voix des femmes. Privées du pouvoir de rétablir la paix entre les hommes, mais pas de langage ni de raison, elles confrontent les idées qui les poussent à détourner les hommes de la guerre (la responsabilité du mari, du père, la foi, le repos, la paix!) à celles, tout aussi valables, qui entraînent à toujours combattre, pour l’honneur et la victoire... Leur recul par rapport aux champs de bataille, qu’elles observent de loin comme des enfants curieux en font les plus raisonnables d’entre tous. Mais elles subissent et ne sont jamais suivies, à l’image de Cassandre dont «la fortune de lire le futur, et le chagrin de n’être jamais crue» précipitent la chute de Troie.

Bien que sans cesse diabolisée, la guerre est toujours une alternative à laquelle on a recours bien (trop) souvent. Parce qu’elle invoque l’héroïsme, le sacrifice pour des causes soi-disant plus grandes que nous, elle attire autant qu’elle repousse, et précipite bien des jeunes vers de tristes destins. Celle qui nous est contée l’est avec réalisme et horreur, mais devient magistrale dès lors qu’elle décrit la beauté de ces corps meurtriers en mouvement, de leurs armes et leur courage.
Le pacifiste Alessandro Baricco lui, reconnaît à la guerre sa capacité à procurer des émotions extrêmes, dont le quotidien ne nous permet pas de jouir. A partir de ce constat d’emprise de la guerre sur les âmes des vivants, il nous est permis d’espérer pouvoir construire des lendemains aux esthétiques plus innovantes, et moins destructrices.

«… Misérables sont les hommes, et il ne leur est pas donné de voir l’avenir, mais seulement de vivre plongés dans les brumes du présent.» conclut Démodochos, en aveugle clairvoyant. Mais le passé ne saurait-il éclairer le présent, et nous éloigner de ses brumes?
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* Le Roma Europa Festival, TorinoSettembreMusica et Musica per Roma ont permis de produire cet événement. Le texte a été lu à Rome et Turin en automne 2004, devant plus de 10 000 spectateurs. Rédaction Babelmed
(13/03/2006)
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