Le Texas...c’est en Italie | babelmed
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Texas est structuré autour de trois samedi soirs dans la vie d’un groupe d’adolescents piémontais. Ils auraient déjà dû grandir mais presque tous sont restés à l’état d’enfants meurtris, appesantis par un environnement inintelligible. Parler de province italienne ne définit pas vraiment le décor : les lieux parcourus sont insensés. Ni campagne ni zone industrielle, le paysage, la plupart du temps noyé dans le brouillard, est constitué d’aires d’autoroutes et de restaurants, ultime lieu où la jeunesse de la région peut aller se restaurer après après neuf heures du soir. Il y aussi des parkings où errent des voitures bon marchés aux allures néanmoins sportives, des bars miteux entourés par des no man’s land. Le centre historique de la ville ne semble habité que par quelques vieillards et ivrognes, le reste n’est qu’un réseau autoroutier où l’homme n’est pas le bienvenu.

Dans ce décor sinistre, la maison d’Elisa, un peu plus bourgeoise que les autres et souvent désertée par ses parents, devient, le samedi soir, le théâtre des différentes tragédies de ce groupe d’adolescents. Gianluca, fils du propriétaire d’un garage aux ambitions politiques, est fiancé à Cinzia, fille de paysans simple et maigre. La famille de Davide a du fermer son épicerie après l’ouverture de l’hypermarché et survit entre dépression, frustration et vente de raviolis faits maison. Alessandro, quarante ans, vit chez ses parents avec la maîtresse de l’école, une histoire d’amour ponctuée par l’ingérence familiale et les codes d’honneur du père, ancien partisan. Elisa, élève pour ainsi dire seule un petit frère hystérique.

Et puis, le beau Gianluca commence une liaison avec Marie, l’institutrice qui vit déjà avec Alessandro. L’affaire scandalise le village, fait l’objet de mille coups de poings et dérapages de voitures et permet, enfin, de découvrir un peu mieux les blessures de chacun. L’endogamie provinciale s’exprime alors avec sa panoplie de symptômes.

Le début du film fait craindre un autre film « générationnel » comme ils font fortune depuis quelques années en Italie, à l’exemple de Come te nessuno mai ou l’Ultimo Bacio. Mais malgré quelques maladresses de scénario -le resseremment de l’action autour du couple principal laisse de côté le cheminement des autres personnages et en particulier celui interprété par Fausto Paravidino- le film se fait toujours plus intense : de soirées alcooliques en batailles de raviolis, de crises existentielles en « crises de vide»...

Chaque personnage étouffe dans cette atmosphère saturée de province où chacun, depuis l’enfance, s’est vu attribué un rôle dont il n’arrive pas à se défaire. On est loin des aspirations décrites par le cinéma réaliste italien. Dans ce nouveau texas, l’ailleurs, Amérique ou Europe, ne représentent plus une solution. Cinzia et Enrico à l’autogrill de l’autoroute sont fascinés par le passage ininterrompu des voitures, mais la constatation s’arrête là, fuir n’est pas une option. Alors, ils se retrouvent de nouveau, se battent, se déclarent leurs amours, essuient des lendemains de cuite, et restent prisonniers de leur vie. Les malheurs traversés par leurs parents ne les poussent pas à chercher d’autres voies, mais les renvoient plutôt à leur propre paralysie. Une des clefs de voute de cette tragédie provinciale s’appuie, de manière implacable, sur ce destin économique sur lequel on ne pourra plus revenir.

Quand, rarement, ils essaient d’en échapper, c’est le désastre. Cinzia aspire à un mode de fonctionnement plus citadin qu’elle croit avoir trouvé dans auprès de ses amis, mais elle en ressort trompée par son petit ami et finit dans les énormes bras réconfortants de sa mère paysanne. Alessandro cherche à sauver son honneur et sa réputation de cocu du village et part déterrer les armes cachées par son père partisan. Mais il ne réussira pas à tirer.

L’unique soir où Davide décide de changer le cours de son destin de raté –au Texas, un looser c’est précisément celui qui ne posséde pas de voiture- le véhicule qu’il a emprunté à son chef est embouti par Cinzia. Le vrai drame outrepasse alors ce qui n’était que des tracés de destin absurdes. La frustration, l’alcool le pousse à l’ignominie: Davide se dépucelera ce soir-là, en violant Elisa, la seule fille qui aurait voulu l’aider ou lui témoigner un peu de compassion. Sans le vouloir, sans le savoir, les acteurs de ce Texas piémontais sont engloutis dans l’horreur du quotidien et participent à ce tableau désespéré et virulant des années 2000. Catherine Cornet
(6/11/2005)
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