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Le Festival delle Rocche se veut un lieu d’échange et de confrontation entre chorégraphes, danseurs, musiciens, spectateurs, tous convaincus que le spectacle vivant peut être un pont entre les différentes cultures du monde. Le thème de cette 9ème édition est centré sur les « nords ». Nords qui n’excluent pas les suds, bien au contraire, puisqu’ils les appellent, leur répondent, s’y confondent...
Cette année encore, artistes et créateurs de niveau international seront au rendez-vous de ce 9ème festival delle Rocche. En s’orientant dans la géographie culturelle du programme, on comprend que les nords y sont représentés surtout par la musique. Musiques du groupe traditionnel écossais Canterach qui ouvrira mercredi 29 juin la manifestation par un concert, ou encore celle de l’ensemble REIS qui emprunte au patrimoine musical piémontais tout en s’accompagnant d’une harpe celtique (concert jeudi 30). Les nords seront aussi à la fête avec le groupe de Milk O’brian dont le répertoire s’inspire de la grande tradition musicale irlandaise. Le festival se conclura avec un concert de la formation « La cororchestra Ragazzi del 2006 », cent jeunes chanteurs et musiciens du Piémont, issus des nombreuses institutions musicales de la région, proposeront un vaste voyage à travers les musiques de tradition orale des différents coins du monde. De la Musique encore, cette fois côté sud, avec «l’Ensemble de Casablanca – voix et sons du Maghreb» dont les chants, violons, oud, percussions… fouilleront plusieurs genres musicaux allant du Maghreb jusqu’aux pays du Golfe.

La création contemporaine se taillera aussi une belle part de ce festival avec, en particulier, deux chorégraphes tunisiens, Imen Smaoui et Ben Khalfallah. La présence de ces deux compagnies tunisiennes à Monte Alba est une occasion unique. Elle permet d’assister à des spectacles qui n’ont encore jamais été montrés en Italie.

Imen Smaoui présentera le duo «La ligne d’or ou le début d’une vie» et le solo «Point», deux créations très fortement enracinées dans sa culture. Chorégraphe et danseuse, Imen Smaoui s’est formée au centre International de danse de Paris. Elle collabore avec plusieurs troupes de danse et de théâtre européennes et maghrébines, notamment avec la chorégraphe sarde Ornella Dagostino et le célèbre metteur en scène Taoufik Jebali du théâtre «El Teatro» de Tunis. Dans ses créations Ismen Smaoui interroge, à tavers l’évolution sur scène de la danseuse, la relation entre corps, société, traditions culturelles et religieuses de la Tunisie.

Avec «Point», elle va encore plus loin puisqu’elle n’hésite pas à y reprendre les versets du Coran comme fond sonore. Cette liberté ne va pas sans poser problème. Ce corps de femme au crâne rasé, aux oreilles ornées de brillants, qui avance sur la pointe des pieds puis se tend comme un arc sous le voile de soie qui le recouvre, contraste avec un type de figure féminine méditerranéen trop souvent condamnée à l’ombre. Sur une mélopée arabisante, cette exhibition rompt la traditionnelle danse du ventre. «Point» n’a jamais été présenté en Tunisie, Ismen Smaoui a préféré annuler les représentations prévues dans son pays à cause des réactions violentes que le spectacle a provoqué en Corse et au Maroc. De nombreuses personnes sont en effet restées choquées par l’utilisation des prières dans la mise en scène. «Ce n’est pas très joli, commente la chorégraphe, d’empêcher quelqu’un de parler de ses propres prières. Ces prières m’appartiennent. Comme tous les Tunisiens j’en suis pétrie, mon père les lit tous les jours à voix haute, on les entend dans la rue, elles nous habitent. Mon but n’était pas de critiquer la prière. J’ai choisi cet élément sonore par pur attachement, mais la majeure partie des Tunisiens, y compris les artistes ou les personnes qui se pensent athées continuent de penser qu’il est interdit de se référer au Coran dans un spectacle».
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Ben Khalfallah est l’autre chorégraphe tunisien très attendu de ce festival. Il proposera le spectacle «Pousser», une pièce de théâtre et de danse qui met en scène un monologue intérieur sur la conception artistique, avec rage et revendication personnelle. «Comment s’aventuer dans le monde de la création? En avançant dans une seule direction ne passe-t-on pas à côté d’autres voies, d’autres ouvertures? Focaliser les regards sur l’unique matériel que l’on possède, à savoir le corps, n’est-ce pas profiter de la disponibilité du spectateur pour lui imposer un point de vue unique? Ben Khalfallah refuse de répondre en bloc aux grandes questions qu’il soulève. Il préfère les mettre en scène dans les mille hésitations et débordements qui l’envahissent. Et c’est avec humorisme qu’il évoque un certain désespoir. Choréographe initialement passionné d’arts martiaux, fasciné par les danses de rue, Ben Khalfallah est un autodidacte qui travaille aussi beaucoup pour le théâtre. Après une collaboration au «Cairo Opera Dance theater Compagny», il se consacre aujourd’hui à ses propres créations.
Imen Smaoui et Ben Khalfallah rencontreront le public le 30 juin à 23 heures, une occasion rêvée pour raconter les enjeux de créations aussi dérangeantes que stimulantes.

Les productions italiennes, signées par des femmes, méritent elle aussi le déplacement. «La ragazza dello Sputnik» des choréographes et danseuses Paola Carlucci et Barbara Stimoli est un «work in progress» qui se développe au fur et à mesure des villes dans lesquelles le spectacle se déplace. Celui-ci s’adapte à l’espace qui l’accueille et y laisse son empreinte par les pigments colorés qui y ont été déposés et qui résistent encore un peu comme l’écho d’un passage, d’une rencontre. La mémoire sous toutes ses formes soutend ce travail qui, comme un être vivant, porte en lui le souvenir des lieux qu’il a traversés et qui l’ont modifié. Rythmée par le chant mélancolique des goélans, cette création est née sur le toit de l’Université Cà Foscati qui donne sur le Canal de la Giudecca.

Le public pourra retrouver Barbara Stimoli, en compagnie d’Enrica Brizzi, dans le spectacle «Angeli smemorati» («Oublieux anges»), une création elle aussi centrée autour du thème de la mémoire. L’ange de Baudelaire s’y égare, celui de Klee, l’angelus Novus, s’éloigne de l’humanité et des catastrophes du vingtième siècle, des victimes du lager, du cumul des décombres qui, tels une nouvelle tour de babel, se dressent dans le ciel. D’autres anges ignorent tout des hommes terrassés sous le mur de leurs préjugés et des conflits qui les séparent. Ils sourient, ces anges, en se remémorant la lointaine Création, mais ils errent ignards, blasés par tant de cruauté, incapables de nous tendre la mains, de nous révéler les mystères de la -de notre- création.

On l’aura compris ce «9ème Festival delle Rocche» se saisit de la culture et du spectacle vivant en réponses à la vilenie et aux pulsions mortifères de notre temps. Nathalie Galesne
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