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Gianluca Solera   

Avant que la canicule nous brûle le cerveau | changement climatique, dioxyde de carbone, stupidité humaine

Les écrevisses de la rivière luttent contre la boue qui les emprisonne ; lorsque ce coin de la rivière sera lui aussi complétement sec, elles mourront dans la prise de la boue transformée en ciment. Un couple de Chinois, profitant de la situation, se donne à la chasse aux écrevisses qui zigzaguent dans l’eau basse. Dans la Marina, ma rivière préférée située aux portes septentrionales de Florence, la tragédie de la mort par asphyxie est en train de se réaliser. La Marina finit son cours dans le Bisenzio, un fleuve qui quelques kilomètres après avoir reçu ses eaux débouche dans l’Arno. Mais à chaque début de la saison chaude la Marina se rétrécit et ses eaux n’atteignent plus le Bisenzio. Au fil des ans, la partie inférieure de cette rivière se dessèche plus tôt, et, avec elle, meurent les poissons et les écrevisses. Même plus haut le long de son cours, où de petits barrages bas et en béton ont été construits pour retenir l’eau, le niveau se réduit excessivement, et airons, grenouilles et tortues d’eau sont obligés de faire leurs bagages. La vie sauvage se retire avec l’avancée de la sécheresse. C’est un spectacle pénible pour ceux qui fréquentent la campagne toscane, et le signe d’un dérapage sans retour. Plusieurs rivières se sont réduites à des torrents agonisants. Pour les citoyens de la ville qui n’osent quitter celle-ci que pour envahir les plages de la mer Tyrrhénienne, les signes de cette dégénérescence consiste dans leur consommation excessive de boissons fraîches et de bières. Le matin, les trottoirs et les jardins publics sont remplis de boîtes d’aluminium, de bouteilles cassées et d’emballages vides.

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Les images d’une ville d’art sous le siège de la canicule peuvent être associées à celle d’une ville sous couvre-feu. « Allons-nous mourir bientôt, papa ? », c’est la question que m’a posée à maintes reprises l’un de mes enfants à la vue de la Marina vidée de son élément naturel : l’eau qui coule des montagnes. La légèreté avec laquelle nous nous préoccupons du changement climatique est similaire à celle de la population d’une ville qui se prépare à sortir un samedi soir, à la veille d’un tremblement de terre. C’est-à-dire : cognition zéro, irresponsabilité dix.

C’est le comportement des espèces vivantes destinées à l’extinction. Il y a trente ans, les verts nous alertaient de la nécessité de prendre conscience du sens de la limite. Il fallait arrêter de brûler des combustibles fossiles, de bétonner les terrains agricoles, de déboiser, de produire des déchets. C’étaient les années de la pensée écologique, de la refondation civilisationnelle, de la prise de conscience collective. Les initiatives pour l’environnement, la qualité de la vie, la consommation responsable se multipliaient. Aujourd’hui, trente ans plus tard, nous nous sommes dotés de lois et de normes, et pourtant les choses vont de mal en pis. D’un côté, nous sommes otages de nos biens de consommation. De l’autre côté, le réchauffement de la planète transforme toute mesure pour l’environnement en palliatifs inutiles.

 

Avant que la canicule nous brûle le cerveau | changement climatique, dioxyde de carbone, stupidité humaine

Nous sommes égoïstes et nous sommes stupides. Ces deux spécificités, qui malheureusement semblent prévaloir dans les sociétés modernes, sont dans les théories évolutionnistes des éléments intrinsèquement liés au risque d’extinction. Une espèce envahissante et stupide est une espèce perdante. Regardons un peu notre modèle de vie. Depuis les années 1980, depuis que nous croyons avoir compris vraiment ce qu’il fallait faire pour arrêter la dérive :

- les combustibles fossiles restent notre principale source d’énergie, nos habitations sont chauffées au gaz, et en famille nous achetons chaque jour des produits frais qui ont parcourus des centaines de kilomètres dans des camions. Je connais très peu de gens qui aient renoncé à posséder une bagnole. Nos voitures polluent moins, certes, mais nous en avons plusieurs dans le garage au lieu d’une seule, tandis que nos autobus et nos métros ne sont pas encore équipés pour nous permettre de transporter une misérable bicyclette ;

- l’urbanisation de la population n’a pas cessé d’augmenter, et même si nos villes sont encerclées de routes, dépôts, usines et immeubles, maisons et appartements vides ou inoccupés, nous continuons à couvrir de béton nos campagnes. Il n’y a rien à ajouter, il suffit de regarder autour de soi en conduisant d’une ville à l’autre au nord du pays pour reconnaître l’état de dégradation des campagnes ;

- depuis l’Europe, nous avons crié contre le déboisement tropical, nous avons dénoncé ce crime contre l’humanité, mais nos politiques envers ces pays tiers sont restées de matrice coloniale, leurs gouvernants autoritaires ont bénéficié de notre bénédiction, et nos grandes entreprises ont pu confisquer des terres et des réserves d’eau en laissant des milliers de paysans sans moyens de subsistance. D’ailleurs, je ne suis pas au courant de la plantation de nouvelles forêts dans la plupart des villes que j’ai habitées ces dernières trente années. Nous prêchons la tempérance en ayant la bouche pleine;

- lorsque j’avais vingt ans, nous essayions de mettre en place des politiques de réduction de la production de déchets, et cela à partir des emballages. L’usage du verre au lieu du plastique était encouragé. Aujourd’hui, nous avons des points de tri en ville, mais nous suffoquons sous le plastique. Tout est emballé, et bientôt nous le serons aussi. Chaque année, 12 millions de tonnes de plastique se reversent dans les océans[1]. Nos maires n’ont pas de courage : il leur suffirait pourtant d’interdire sur leur territoire la vente de bouteilles en plastique. Usines, commerçants et consommateurs suivraient. Pourquoi n’y pense-t-on pas ?

Ces-jours-ci notre attention se dirige vers le sommet du G-20 à Hambourg. Aujourd’hui dix-neuf pays, à l’exclusion des Etats-Unis, ont manifesté leur engagement à respecter les accords de Paris, signés fin 2015. Le président français, Emmanuel Macron, a annoncé la tenue d’un nouveau sommet sur le climat le 12 décembre prochain, qui suivra la conférence sur le climat déjà prévue à Bonn pour le mois de novembre. Les analystes commentent qu’à Hambourg ils auraient réussi à conserver les engagements déjà pris et à éviter une rétrocession. Les dix-neuf pays ont qualifiés les accords de Paris de « irréversibles ».

Aurons-nous toutefois le temps nécessaire pour arrêter, ou du moins contenir, ce qui est certainement « irréversible », à savoir le réchauffement climatique ? Une lettre signée récemment par plusieurs personnalités, dont Mme Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, et M. Hans Joachim Schellnhuber, membre du Intergovernmental Panel on Climate Change, affiment que les trois années à venir seront décisives.[2]. Ils estiment que si les émissions diminuent de manière continuelle jusqu’en 2020, alors les seuils de température conduisant à un changement climatique irréversible ne seront pas violés.

En d’autres termes : les fortes températures atteintes en 2014, 2015, 2016 et 2017 constituent des signaux d’alarme que nous ne pouvons plus neutraliser, et le monde ne pourra pas en guérir de sitôt, mais ce qui est sûr et certain, c’est que si nous sommes négligents, il sera blessé irréversiblement avant 2020.

Avant que la canicule nous brûle le cerveau | changement climatique, dioxyde de carbone, stupidité humaine

Les scientifiques nous ont mis en garde : le temps qu’il nous reste pour éviter les pires effets du réchauffement est en train de s’épuiser rapidement, et certains objectifs pourraient être désormais hors de notre portée. Dans les accords de Paris, les gouvernements se sont donnés comme «ambition» celle de maintenir, sans jamais le dépasser, le réchauffement à 1,5 ºC, un niveau par le biais duquel on espère pouvoir épargner les inondations à la plupart des îles les plus reculées du monde. Mais un nombre croissant de recherches suggère déjà que cela deviendra rapidement impossible. Lisez les mots de Johan Rockström, directeur du Stockholm Resilience Centre et auteur de Big World, Small Planet: Abundance Within Planetary Boundaries : «Nous avons été bénis par une planète remarquablement résistante au cours des 100 dernières années, en mesure d'absorber la plupart de nos abus climatiques. Maintenant, nous avons atteint la fin de cette période, et nous devons plier la courbe des émissions mondiales immédiatement, si nous voulons éviter des conséquences impossibles à gérer pour notre monde moderne»[3]. Faut-il des mots plus clairs que ceux-là ?

Et pourtant, ce n’est pas tout. À Cape Grim, en Tasmanie, un centre de recherche mesure - en réseau avec d’autres stations de monitorage dans le monde - la présence de dioxyde de carbone dans l’air. L'excès de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a augmenté en 2015 et 2016. Un taux d'accroissement légèrement plus lent mais pourtant insolite a continué en 2017. Pourquoi ? La quantité de dioxyde de carbone que les êtres humains «pompent» dans l'air semble s'être stabilisée ces dernières années, au moins à en juger par les données présentées par les gouvernements. Que se passe-t-il ? Pourquoi la quantité de gaz que les êtres humains émettent a cessé de croître, tandis que la quantité de dioxyde de carbone qui reste dans l'air continue d’augmenter ?

Le doute qui s’infiltre dans la communauté scientifique est que la nature et ses éponges naturelles (les océans, la surface terrestre) qui ont jusqu’à présent absorbé une partie du dioxyde de carbone produite par l’homme, ne travaillent plus comme auparavant. C’est comme si elles étaiet en panne, comme si elle n’étaient plus en mesure de rendre service à l’humanité. La nature ferait-elle grève ? Pour ceux qui pensent que la planète est un système complexe doté de conscience unitaire vivante, pour ceux qui ont lu les fascinantes thèses de James Lovelock, qui considère que la planète, rebaptisée Gaïa, serait un organisme vivant, conscient de la nécessité de l'autorégulation de ses composants pour favoriser la vie, une telle nouvelle ne peut qu’inquiéter. Et si Gaïa elle-même avait décidé d’extirper les humains pour sauvegarder la vie sur la terre ?

Ainsi, si les éponges naturelles devaient s’affaiblir, le tableau risquerait de ressembler à des éboueurs chargés de la collecte des ordures en grève, une grève grande échelle : la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère augmenterait plus vite, accélérant le réchauffement climatique, avec des conséquences inimaginables (phénomènes météorologiques virulents, élévation du niveau de la mer, fonte des calottes polaires). Les scientifiques sont très préoccupés, mais ne veulent pas se prononcer de façon définitive, ils préfèrent justement continuer à mesurer et à calculer.

Quant à moi, j’ai déjà la trouille de ce qui est susceptible de se produire, chaque fois qu’un nouvel été commence. Je déteste l’été. Désormais l’été sera de plus un plus un synonyme de sécheresse, de mort et de stupidité humaine. Nous serons assourdis par de misérables chansonnettes à l’eau de rose alors que les écrevisses des rivières meurent et que les migrants, fuyant des régions du monde inhospitalières, meurent aussi.

Je déteste l’été et notre cécité, notre aveuglement en tant que citoyens du monde et espèce animale. Et je déteste tous ces demi-hommes, misérables Narcisses qui jouent avec le destin de l’humanité, de ses peuples et de la planète, qui discutent encore de guerres à mener et de bombes à lancer pourvu que leurs jeux de pouvoir avancent ; et entre eux, en première ligne, les présidents américain et russe. Ils n’ont pas encore compris que la seule guerre qui vaut la peine d’être combattue est celle contre le changement climatique.

Avant que la canicule nous brûle le cerveau | changement climatique, dioxyde de carbone, stupidité humaine

Heureusement que ce matin j’ai acheté le quotidien La Repubblica, ce que je ne fais pas souvent, car j’ai lu avec grand soulagement un entretien avec le Pape Francesco. Le Pape a manifesté sa profonde préoccupation pour les résultats du sommet de Hambourg et dénoncé toute alliance politique dangereuse qui vise à faire payer aux pauvres et aux migrants du monde les tragédies qui nous attendent dans les années à venir, en oubliant que l’Occident s’est enrichi grâce aux colonialismes[4].

Les thèses de Lovelock nous apprennent que si la planète se réorganise pour préserver la vie, notre tâche est celle de faire émerger une conscience collective d’espèce, une sorte de responsabilité partagée et solidaire de la communauté humaine devant un défi beaucoup plus qu’historique. C’est un défi métahistorique. La planète n’a pas besoin de nous, mais nous avons besoin d’elle. C’est une transition radicale vers une autre manière de vivre que nous devons entamer. Avant que la canicule nous brûle le cerveau.

Gialuca Solera

Florence, 8 juillet 2017



  1. Maeve Shearlaw, «How to live without plastic bottles...», The Guardian, 29 juin 2017.
  2. Fiona Harvey, «World has three years left to stop dangerous climate change, warn experts», The Guardian, 28 juin 2017.
  3. Ibidem.
  4. Eugenio Scalfari, «Il Papa ai Grandi. Al G20 alleanze contro poveri e migranti. Fermate chi ha visioni distorte del mondo», la Repubblica, 8 juillet 2017