Féminicide: meurtres à l’italienne | Féminicide, Sara di Pietrantonio, femmes assassinées, Fabio Piacenti, Silvia Acquistapace, Vatican, Andreina Baruffini
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Nathalie Galesne   

Un phénomène rémanent

Sara di Pietrantonio avait 22 ans, elle rentrait chez elle dans un quartier périphérique de Rome quand sa vie est brusquement partie en fumée. Il n’a fallu en effet que quelques minutes à son ex petit ami pour l’étrangler, l’asperger d’essence et lui donner feu. Sa mère alertée par son retard a retrouvé un peu plus tard le corps carbonisé de sa fille. Aucun des automobilistes qui avaient croisé le chemin de Sara n’est sorti de son véhicule pour lui venir en aide.

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Horreur, accès de folie, raptus… Cette sémantique éculée peine à appréhender de manière pertinente un phénomène profondément ancré dans la société italienne : le féminicide. Ainsi en 2016, plusieurs dizaines d’épisodes du même acabit ont noirci l’actualité de la péninsule – toutes régions, classes sociales, générations confondues-, confirmant cette année encore l’accomplissement d’une spirale de violence qui, de la maltraitance psychologique et physique en passant par le harcèlement, conduit aux meurtres de femmes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon le rapport de l’institut EURES Ricerche Economiche e Sociali, on dénombre, au cours des dix premiers mois de l’année 2016, 116 homicides dont 75,9% survenus dans la famille. Une réalité qui s’inscrit pleinement dans la décennie qui vient de s’écouler et dont le bilan laisse pantois : 1740 femmes assassinées, 1251 d’entre elles à l’intérieur du foyer familial, 846 par leur compagnon, et 224 par leur ex. Des données qui interpellent : « Comment est-il possible de détruire une vie à cause de l’incapacité à gérer la frustration de la perte » s’insurge Fabio Piacenti, Président de EURES, tout en dénonçant « la sous-culture de la possession (qui) continue de faire des victimes parmi les femmes dont la seule faute est de vouloir autodéterminer la propre vie relationnelle et affective.»

 

Une société patriarcale violente

Cantonner tous ces destins fracassés dans la rubrique des faits divers n’est plus acceptable. Bien que le 5 août 1981, la législation italienne se soit débarrassée du crime d’honneur, et malgré deux lois contre la violence faite aux femmes, les mentalités se réfugient encore derrière le délit passionnel pour éviter une vraie remise en cause d’un système patriarcal violent.

« A partir de la famille, de l’école élémentaire, des manuels scolaires, des livres que nous avons lus, de l’église, de la tv et de la publicité, des stéréotypes nous ont été inculqués et participent d’une violence fondée sur la soumission féminine» souligne Silvia Acquistapace de la Rete delle donne per la Rivoluzione Gentile, une plateforme qui entend donner voix aux femmes et combattre sur tout le territoire la violence sexiste.

Silvio Berlusconi (et ses alliés politiques), dont le pouvoir a pris fin il y a tout juste cinq ans, a eu une responsabilité non négligeable dans la diffusion de cette culture misogyne : représentations avilissantes du corps de la femme sur ses chaînes privées, soubrettes propulsées aux plus hautes charges de l’Etat, scandales roses … Ce fut un peu avant la fin de sa dernière législation que près d’un million de femmes exaspérées descendirent dans les rues des principales villes italiennes, le 13 février 2011, à l’appel du comité « Se Non Ora Quando » (Si ce n’est maintenant, quand ?) pour crier leur indignation.

//Sur la place, les personnes allongées représentent les victimes du féminicide en 2014Sur la place, les personnes allongées représentent les victimes du féminicide en 2014.

Prévention, le maître mot

Aujourd’hui, si ce mouvement n’a pas su se pérenniser au niveau national, il participe éclaté un peu partout en Italie de la myriade des initiatives de la société civile italienne contre le féminicide. « Nos actions partent du bas : précarité, femmes migrantes, etc. Il y a un net recul des droits des femmes dans notre pays, comme par exemple celui à l’avortement que refusent de pratiquer un nombre de plus important de gynécologues objecteurs de conscience. Mais c’est surtout l’éducation au genre qui nous intéresse. Nous intervenons en priorité dans les écoles, parce que c’est là qu’il est possible de créer les conditions d’une prise de conscience et de modifier les comportements. Nous allons aussi dans les périphéries où le débat n’arrive que trop rarement », explique Silvia Acquistapace dont le réseau est également impliqué aux côtés de l’association « Se non Ora Quando » d’Udine à laquelle participe activement Andreina Baruffini.

Féminicide: meurtres à l’italienne | Féminicide, Sara di Pietrantonio, femmes assassinées, Fabio Piacenti, Silvia Acquistapace, Vatican, Andreina Baruffini

Cette avocate, spécialiste du droit de la famille, a conçu il y a quatre ans une initiative originale et féconde: « La voce del Lupo » (la voix du loup). Partant de la constatation que le féminicide concerne en premier lieu les hommes, c’est avec eux qu’Andreina Baruffini a voulu construire un espace de parole aujourd’hui rendu à sa 15ème édition : « Il y a urgence, dit-elle, à comprendre de l’intérieur un phénomène qui persiste, car si les crimes de sang ont dans l’ensemble reculé en Italie, si la lutte à la mafia a commencé à porter ses fruits, les chiffresdu féminicide, eux, restent stables». A chacune de ses éditions « La voce del Lupo » réunit devant un public mixte un panel d’hommes –opérateurs associatifs, sexologues, médecins, magistrats, écrivains …- qui travaillent aux prises avec la maltraitance. « Ces exercices de sensibilisation ont pour objectif d’améliorer les politiques régionales, explique Andreina Baruffini. Il y a dans notre pays des régions vertueuses, les autres doivent suivre.» En effet si la loi du 15 octobre 2013 contre la violence sur les femmes prévoit des mesures concrètes, les régions d’Italie ne les mettent pas toutes en œuvre avec le même zèle.

Dans le Piémont, le Frioul-Vénitie julienne, la Toscane ou la Campana une action coordonnée entre services sociaux, urgences hospitalières, commissariats et préfectures a débouché sur des initiatives concrètes : l’institution d’un code rose adopté dans les hôpitaux permet d’accueillir de manière idoine les femmes victimes de violence, des formations sont proposées aux différentes catégories de personnelsintervenant sur le terrain de cette violence, des thérapies destinées aux hommes maltraitants sont organisées.

Féminicide: meurtres à l’italienne | Féminicide, Sara di Pietrantonio, femmes assassinées, Fabio Piacenti, Silvia Acquistapace, Vatican, Andreina BaruffiniLes lois existantes

Il existe bien depuis 2013 - année où fut enregistré un pic de victimes du féminicide - un cadre juridique. La loi du 27 juin 2013 a ratifié et mis à exécution la convention du Conseil de L’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence sur les femmes et la violence domestique, adoptée à Istanbul le 11 mai 2011. Dans le même élan, Le 15 octobre 2013, une nouvelle loi durcissant les sanctions en cas de violence contre les femmes a été adoptée. Une fois qu’une plainte est présentée, les poursuites sont obligatoires, de même que l’arrestation des agresseurs surpris en flagrant délit de harcèlement ou de mauvais traitements. Les maris violents sont expulsés du domicile familial et les victimes constamment informées de l’état des poursuites contre leur agresseur (notamment son éventuelle remise en liberté). Des aides financières sont prévues pour les victimes, ainsi qu’un permis de séjour humanitaire si elles sont étrangères. Cependant ce cadre juridique ne résout que très partiellement la violence subie par les femmes puisqu’il intervient dans des situations d’émergence où celle-ci vient précisément de s’accomplir.

Des hommes engagés contre la violence masculine

Pour lutter contre ce phénomène des hommes s’engagent. Depuis bientôt dix ans, l’association Maschile Plurale (Masculin pluriel) a enclenché dans les principales villes d’Italie une réflexion individuelle et collective avec des hommes de tous âges et de toutes conditions pour œuvrer “au changement civilisationnel des relations entre sexes”. Son objectif premier est d’enrayer la violence sexiste à tous les niveaux : dans la famille, au travail, à l’école, dans les communautés religieuses et les sphères politiques et médiatiques. L’activité de l’association, qui travaille au coude à coude avec les associations féministes, est dynamique et inventive : rencontres publiques, débats, production de documents sur le thème de la masculinité, collaboration avec les centres antiviolence, interventions dans les écoles et les universités, théâtre-forum, consulting.

Pour la campagne préventive financée par l’Union européenne et la présidence du Conseil italien, Maschile Plurale a participé à la conception de la websérie antiviolence “Five Men”: cinq narrations d’une dizaine de minutes qui racontent la vie de Davide, Nicolas, Massimo, Riccardo et Paolo jouant dans la même équipe de foot. Très différents, les cinq joueurs tissent tour à tour une véritable solidarité qui va bien au-delà du sport. L’entraide est payante et permettra à chacun d’entre eux d’éviter d’être violent avec la femme qu’ils aiment.

Le but de cette série est de sortir d’une représentation exclusivement centrée sur la femme victime, afin de mieux comprendre les rouages qui génèrent la violence masculine dans le cadre d’une relative normalité. Précieux outil pour favoriser le débat et la prise de conscience, “Five Men” a été diffusé dans les écoles par l’association D.I.Re (Donne in Rete,“Femmes en réseau”). Avec ses 77 centres d’accueil, ce réseau antiviolence – le plus important de la péninsule – déploie une action multiforme de prévention et de sensibilisation sur tout le territoire.

//#COSEDAUOMINI - #1 DAVIDE / ATTACCO#COSEDAUOMINI - #1 DAVIDE / ATTACCO

C’est précisément de la solidarité entre les différentes initiatives de la société civile que vient de naître le réseau « Non una di meno » (Pas une de moins). En octobre dernier, quelques 500 personnes s’étaient rencontrées pour canaliser l’indignation collective qui gronde chaque jour davantage face au décompte macabre des victimes et à l’absence d’une politique efficace contre la violence de genre, priorité pourtant annoncée par Laura Boldrini le 16 mars 2013, lors de sa prise de fonction comme présidente de l’Assemblée nationale.

«La violence masculine sur les femmes n’est pas un fait privé ni une émergence, mais un phénomène structural et transversal de la société qui prend racine dans la disparité de pouvoir entre les sexes », rappellent les initiatrices du néo réseau : Titti Carrano de D.i.Re, Vittoria Tola de l’Udi (Unione nazionale Donne italiane), Simona Ammerata e Tatiana Montella de « Io decido » (réseau de groupes féministes romains).

Sans attendre « Non una di meno » a lancé la manifestation nationale qui aura lieu samedi 26 novembre à Rome. L’objectif principal brandit par les organisateurs (trices) : la mise en œuvre d’un vaste plan antiviolence féministe dans tout le pays.//Manifestation nationale contre le féminicide prévue à Rome le 26 novembreManifestation nationale contre le féminicide prévue à Rome le 26 novembre

Contradictions

Cette revendication vise à contrecarrer l’incohérence politique, la lenteur bureaucratique et l’idéologie rétrograde qui affectent le pays. Une triste réalité à laquelle est confronté actuellement le réseau D.i.RE (Donne in Rete - « Femmes en Réseau ») qui assiste plus de 15.000 femmes chaque année. Ainsi, trois de ses quelques soixante-dix-sept centres antiviolence ont déjà mis les clefs sous la porte depuis le début de l’année, tandis que plusieurs dizaines d’entre eux sont menacés de fermeture. Une absurdité au regard des 18 millions alloués par l’Etat pour leur fonctionnement en 2015 et 2016 mais qui ne leur ont toujours pas été attribués. Cela n’a toutefois pas empêché le financement du « Fertily day », journée de sensibilisation lancée en septembre dernier par le ministère de la santé pour inciter les Italiennes à procréer. Cette campagne, fustigée par les associations féministes et les partis de gauche, a fait enrager un grand nombre de femmes qui, touchées de plein fouet par la crise et la précarité, renoncent ou diffèrent leur désir de maternité. Autre incohérence : alors que de plus en plus d’initiatives d’éducation au genre visant à la déconstruction des stéréotypes sexistes et à l’égalité entre sexes ont vu le jour dans le système scolaire italien, de l’école primaire au lycée, le Vatican continue de plus belle sa croisade anti-genre.

 

http://www.maschileplurale.it/tag/educazione-alle-differenze/


 Nathalie Galesne