Au delà de la mort de Giulio Regeni | Giulio Regeni, Paolo Gentiloni, Fattah Al-Sissi
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Cristiana Scoppa   

// Giulio Regeni (Ansa) Giulio Regeni (Ansa)Pecunia non olet, (l’argent n’a pas d’odeur) dit le dicton, mais dans le cas des accords commerciaux avec l’Egypte, et en particulier avec l’Egypte pour l’exploitation de l’immense gisement de gas que l’Eni (donc de l’Etat italien) a récemment découvert à Zohr, à 220 milles au large de Port Saïd en Méditerranée, les gains que l’Italie s’apprête à faire porte malheureusement une odeur terrible. Une odeur de sang. Le sang de Giulio Regeni.

Terrible, à cause des circonstances obscures dans lesquelles ce sang a été versé, mais qui portent des traces si nettes de torture que la mère de Giulio a dit n’être parvenue à reconnaître son fils qu’à « la pointe de son nez ».

« Le visage de Giulio était devenu petit, petit, petit. Claudio et moi l’avons embrassé et caressé. Je ne vous dis pas ce qu’ils ont fait à ce visage. J’ai pensé que tout le mal du monde s’était déversé sur lui», a raconté la mère de Giulio lors de la conférence de presse du 29 mars, organisée avec le sénateur Luigi Marconi.

« Je n’ai pas pleuré, a-t-elle ajouté, et pourtant je suis quelqu’un qui pleure. Mais je me laisserai aller à ma peine seulement quand je saurai ce qui est vraiment arrivé à mon fils. »

La conférence de presse organisée au Sénat avec les parents du jeune chercheur italien, devenu tristement célèbre suite à son décès causé par des tortures d’une extrême barbarie, et pour la manière gauche dont le gouvernement égyptien a tenté -et continue de le faire- d’éloigner les soupçons sur son implication directe dans l’homicide, a été déterminante pour pousser le ministre des Affaires étrangères italien, Paolo Gentiloni, à durcir le ton contre le gouvernement égyptien.

//Les parents de Giulio Regeni (Adnkronos)Les parents de Giulio Regeni (Adnkronos)

En outre, quand le 5 avril le procurateur Pignatone a reçu des enquêteurs égyptiens une pacotille de documents à la place des enregistrements téléphoniques qui auraient permis à l’enquête d’avancer, Paolo Gentiloni n’a pas hésité à rappeler du Caire l’ambassadeur italien qui, lundi 16 avril, a rencontré le ministre au retour de sa mission au Japon afin de décider comment poursuivre ce bras de fer.

Le sacrifice de Giulio Regeni aura finalement conduit les médias occidentaux à lever le voile sur ce que répètent depuis des mois les organisations des droits de l’homme en Egypte : les disparitions forcées, arrestations arbitraires, tortures dans les prisons, menaces contre activistes, intellectuels et journalistes critiques vis à vis du régime du général Abdel Fattah Al-Sissi continuent de s’intensifier.

Le gouvernement égyptien utilise aussi la récente loi qui limite les financements de l’étranger à la société civile comme un levier lui permettant de fermer les organisations les plus dérangeantes. La dernière en date est le centre ElNadeem pour le soin et la réhabilitation des personnes victimes de violence et de torture. En 2015, cette ong avaient dénoncé pas moins de 600 cas de tortures pratiquées par la police et 500 homicides.

La première tentative d’évacuation, le 5 avril dernier, a échoué parce que les fondatrices du centre, les psychiatres Aida Seif ElDawla et Magda Adly, ont refusé d’abandonner les locaux. « Mais il s’agit seulement d’un report » ont-elles déclaré lors d’une conférence de presse convoquée au moment des faits, à l’occasion de laquelle elles ont invité les organisations internationales à écrire au ministère de la Santé égyptien -qui autorise normalement le centre à opérer- afin d’arrêter leur expulsion.

«Les autorités égyptiennes sont en train de suffoquer, l’une après l’autre, les principales organisations de défense des droits de l’homme », dénonce également Sarah Leah Whitson, directrice Human Rights Watch pour le Moyen-Orient. «Fermer le centre ElNadeem est un coup de poignard au mouvement des droits de l’homme en Egypte » qui risque de laisser les victimes de violences sans personne pour faire entendre leur voix.

Mais l’Egypte, n’est pas seulement un partenaire commercial important pour l’Italie. Jusqu’à présent, le gouvernement égyptien continue d’être perçu comme un interlocuteur nécessaire pour arrêter les réfugiés et les migrants qui s’embraquent des côtes égyptiennes pour rejoindre l’Europe par Lampedusa et la Sicile. Par ailleurs, le général Al-Sissi est apprécié par la droite européenne qui voit dans son ascension au pouvoir un rempart important contre l’islamisme politique. Cette considération, à l’instar des rapports commerciaux, est un terrain sur lequel le respect des droits de l’homme devient glissant, approximatif, négligeable.

L’Italie a ratifié tous les principaux traités et conventions sur les droits de l’homme, à commencer par la Déclaration des droits de l’homme de 1949. Mais pour externaliser le contrôle de ses frontières, et empêcher l’arrivée sur son territoire des citoyens des pays tiers et de la rive sud de la Méditerranée, elle n‘a pas hésité à passer des accords avec des Etats, comme le gouvernement égyptien, qui continuent de violer grossièrement les principes sur lesquels se fondent les institutions démocratiques de notre pays.

La mort atroce du pauvre Giulio aura servi au moins à quelque chose. Au delà des doutes légitimes que l’on est en droit de nourrir sur la vraie nature du gouvernement égyptien, on s’interrogera aussi sur les compromis en matière de droits humains que le gouvernement italien était en passe d’accepter, fort de la certitude que les éventuelles violations commises par les autorités égyptiennes n’auraient pas concerné ses citoyens.

Giulio Regeni était bel et bien italien, et pourtant il a subi le même sort que celui de nombreux Egyptien(ne)s.

 


 

Cristiana Scoppa

16/04/2016

 

 

 

 

 

 

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