La Madonna dell’Arco, carnet d’une journée de printemps dans le sud de l’Italie | Hannane Bouzidi
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Hannane Bouzidi   
 
La Madonna dell’Arco, carnet d’une journée de printemps dans le sud de l’Italie | Hannane Bouzidi
Madone de l’Arc
Une procession?
J’arrive à Rome pour écouter une amie chanteuse le vendredi 18 mars 2005. Elle me présente des élèves et professeurs de la Scuola di Musica del Testaccio, quartier populaire de Rome. On discute, on fait connaissance, et de fil en aiguille ils me disent qu’ils vont aller assister le lundi de Pâques à une procession qui a lieu chaque année dans la périphérie de Naples. Enthousiasmée par l’aspect rituel et musical de la chose, je décide de les y accompagner.

Lunedì in Albis, Lunedì dei Battenti
Nous nous levons aux aurores, 4h45, et prenons, les yeux encore un peu embrumés par le sommeil, le train de 6h du matin à la gare d’Ostiense. Là, le voyage se déroule dans une ambiance amusée et joyeuse, et Claudio, qui a déjà assisté à l’évènement l’année passée, nous explique son déroulement. Les battenti(1) partent dès 2h du matin de toute la Campanie alentour (région de Naples), vêtus de blanc, avec une ceinture rouge autour de la taille et une écharpe bleue en bandoulière, couleurs de la Madone. Certains nus pieds, d’autres chaussés, ils rejoignent à pied le sanctuaire de la Madonna dell’Arco situé à Sant’Anastasia, afin de commémorer le miracle apparu en 1450 en ce même lieu.
La Madonna dell’Arco, carnet d’une journée de printemps dans le sud de l’Italie | Hannane Bouzidi
Le premier miracle
Le premier miracle
Lors de la fête qui se déroulait chaque année en l'honneur de la Vierge, les habitants organisaient un jeu de balle qui consistait à envoyer la balle le plus loin possible avec un manche en bois. Un jour, un des perdants fou de rage, prit la balle et la lança en direction de l'édicule consacré à Marie. La balle percuta la joue gauche de la peinture de la Vierge, qui se mit aussitôt à devenir rouge et à saigner, entraînant un cri d'effroi dans l'assemblée. Voilà pour l'histoire.

Objet de l'évènement
Rectification: au lieu de «commémorer», il faudrait dire: «demander une faveur, une grâce». Cette procession dédiée à la Beata Vergina est entreprise à la fois pour pardonner le geste sacrilège de l'ancêtre, et comme remerciement ou comme espoir d'obtenir la réalisation d'un voeu en contrepartie d'un acte de dévotion sincère: «Madonna dell'Arco, se non sono sincero, fa che io moio».(2)

Arrivée à Naples
Après un tranquille voyage jusqu'à la gare centrale, nous voici dans le tourbillon effervescent napolitain. Il est 9h du matin, nous courrons pour attraper le CircumVesuviana (le train qui parcours la Campanie nommé ainsi en référence au Vésuve, volcan encore en activité) qui doit nous amener jusqu'au sanctuaire. Sur le quai, beaucoup de très jeunes napolitains branchés, lunettes de soleil, jeans moulants, gomina ou gel dans les cheveux, dents blanches et déjà bronzés, vont pique-niquer en ce jour férié à Pompéi. Des africains chargés, traînant sacs et chariots attendent eux aussi le train qui les emmènera à Sant'Anastasia, où ils installeront leurs étalages à la sauvette. Lunettes de soleil, réveils matin, disques piratés, ou babioles électroniques. Et les premiers battenti que nous voyons: une famille entière va faire le pèlerinage. Mais eux prennent le train.
Arrivés à la petite gare ensoleillée, une magnifique rue bordée de part et d'autre d'immenses pins descend sur l'église della Madonna. Les vendeurs de succo de limone, qui vendent aussi des museaux de boeufs, semblent installés depuis longtemps. Nous parcourrons l'allée, regardant les étals, les marchands de tout et de rien, et je suis amusée par les groupes festifs et hétérogènes qui dansent au son de la tammora(3) et des castagnettes. Eux ne font pas le pèlerinage.
Enfin devant le sanctuaire, une longue route se prolonge à gauche et à droite de l'église. Ce sont les deux seules voies par lesquelles peuvent arriver les pèlerins, qui sont déjà là à attendre leur entrée dans le bâtiment, et dont le flot est régulé par les barrières Vauban et les policiers. Ils portent des étendards à l'effigie de la Madone, parfois complètement recouverts de billets de banque(4), ne laissant apparaître que le visage de la Vierge et de son enfant.

Dans l'église
Des cris inquiétants nous parviennent de l'intérieur de l'église, nous nous mêlons à la foule des spectateurs, croyants et curieux afin de pénétrer dans l'édifice, sur le coté gauche. Là, collés les uns aux autres, nous regardons les pèlerins entrés par bande, par congrégation, par famille, parcourir les derniers mètres qui les séparent de Marie, debouts, à genoux, ou rampant sur le ventre, dans un silence funèbre trahi que par les pleurs de certains, les cris désespérés, ou les incantations magnifiques chantées des autres. Ils se tiennent par les épaules, les valides portant les handicapés, les plus forts supportant les plus accablés, qui parfois entrent en crise. Crise de pleurs, crise de larmes, crise d'hystérie, crise d'épilepsie, évanouissement, perte de connaissance, ou au contraire conscience trop forte d'être en vie. Vivre, mourir, pleurer, crier, enrager, espérer, supplier, demander, ordonner, prier, supplier, aimer, aimer la Madone, aimer la vie, aimer ses morts...
Une bande enregistrée passe en boucle, « nous demandons aux pèlerins de ne pas stationner devant la Sainte Vierge, dirigez-vous vers la sortie... ». Il faut bien que les milliers de personnes(5) venues pour elle puissent entrer tous ce jour dans l'église... D'ailleurs, aujourd'hui, la messe, annoncée toutes les demi-heures, aura lieu dehors. L'Église n'est pas à l'origine de ce mouvement populaire, qu'elle ne peut contrôler. Elle le tolère parce qu'elle n'a pas le choix.(6)
Il règne dans cette église une ambiance étrange, surréaliste, pour moi qui assiste pour la première fois à ce type d'événement. Il y a comme un mélange entre le sacré, la superstition, et la douleur et l'espoir bien réel de ces personnes. C'est très fort. Je n'ai pas l'impression d'être là en simple spectatrice, puisque l'empathie se crée naturellement, et l'émotion nous ramène à notre nature d'Homme. Les oeillades que nous jettent parfois certains pèlerins nous font comprendre que nous aussi faisons partie du rite.(7)

C'est notre tour...
Après le déjeuner, notre groupe décide d'entrer à son tour dans la partie centrale de l'église, pour faire le parcours. Je n'ai pas envie d'y aller, par peur de ne pas me sentir à ma place, par peur d'être submergée par l'émotion ou au contraire de ne pas l'être. Je suis finalement convaincue par Adriano, qui m'encourage à les accompagner. Ce serait dommage de ne pas vivre cette journée ensemble jusqu'au bout. Ce serait aussi l'occasion de voir la Madone de face, et de voir tous les ex voto placardés du mur au plafond. Nous prenons place derrière un groupe de battenti, et nous attendons. L'émotion me compresse la poitrine, je blague pour me détendre. Nous entrons.
Je ne garde pas un souvenir clair, à part que, impressionnée, je me suis dépêchée d'arriver dans la partie où se trouvent les ex voto, et que sur le chemin je me suis arrêtée pour regarder la Madone. Le souvenir en est flou, elle est laide, les couleurs sont passées. Derrière, les pèlerins passent un mouchoir sur le dos de la Madone pour prendre un peu de sa «sueur» et s'en recouvrir le visage. A la sortie, Lucia pleure. Elle a vu une femme qui, au lieu d'un mouchoir, a passé un nouveau-né sur le dos de la Madone.

Le retour
Il est 19h. Fatigués, heureux d'avoir vécus un moment fort ensemble, nous retournons vers la gare, alors que des centaines de groupes attendent encore d'entrer dans l'église. C'est l'impression qu'il me reste: cette journée soude les groupes et les familles venues demander faveur à la Madonna dell'Arco, habillés de blanc mais maculés de terre, après avoir marché des kilomètres ou rampé quelques mètres.
Nous nous réconfortons d'un calzone, délicieux beignet fourré à la tomate et à la mozzarella. Les vendeurs de limone sont encore là et je suis amusée par les groupes festifs et hétérogènes qui dansent au son de la tammora et des castagnettes. Eux n'ont pas fait le pèlerinage. Des africains chargés, traînants sacs et chariots attendent eux aussi le train qui les ramènera à Naples, où ils installeront demain leurs étalages à la sauvette. Lunettes de soleil, réveils matin, disques piratés, ou babioles électroniques. A la gare de Naples, beaucoup de très jeunes napolitains branchés, lunettes de soleil, jeans moulants, gomina ou gel dans les cheveux, dents blanches et déjà bronzés, reviennent du pique-nique qu'ils ont fait en ce jour férié à Pompéi.
Dans le wagon pour Rome, mes compagnons parlent de leurs impressions, et déjà je m'endors. ________________________________________________________________
1) Battenti: littéralement “frappants”, nommés ainsi parce qu’autrefois ils allaient au sanctuaire en se frappant. Ils seraient peut-être descendants de la secte des flagellants, qui aurait accablée l’Europe catholique au 15ème siècle. Les pélerins sont aussi appelés fujenti, mot qui traduirait la fuite de celui qui est possédé par une divinité et qui en obtiendrait ainsi libération et purification.
2) «Madone de l’Arc, si je ne suis pas sincère, fais que je meure»
3) Tambourin typique de cette région du sud de l’Italie, la Campanie. Il a donné son nom à un genre musical, la tammuriata, qui a pour fonction principale d’accompagner la danse sur un rythme essentiellement binaire provenant de la cadence traditionnelle des vers hendécassyllabiques. Plus qu’en genre musical, c’est un moment d’expression collective à travers le chant, le rythme et la danse.
4) Une quête est organisée les trois dimanches précédant le lundi de Pâques, et l’argent est affiché pour que tout le monde soit assuré qu’il sera bien remis aux oeuvres de bienfaisance, mais aussi en guise de rivalité entre les différentes Associations et les différents quartiers organisateurs de la manifestation, et comme marque concurrentielle d’une foi plus importante que celle du voisin. Ces quêtes sont interdites par l’Eglise, qui refuse ainsi de participer au blanchiment d’argent que la mafia pourrait effectuer. Mais aucun certificat de non-appartenance à une organisation mafieuse n’est demandé aux Associations de la Madone de l’Arc gérant l’événement.
5) Environ cent cinquante mille pèlerins entreront ce jour là dans l’église, sans compter les visiteurs.
6) En effet, ce rite a très probablement des origines antéchristianiques. Il se rapporterait aux fêtes Eleusines données dans l’Antiquité en l’honneur de la déèsse Cérès, culte dionysien en l’honneur du printemps (thématique de la vie et de la mort, de la renaissance). Il a été « accueilli » par la suite par l’Eglise, qui tente à présent de l’encadrer, sans grand pouvoir, puisque tous les pèlerins n’assisteront pas à la messe avant de partir pour la course, comme elle le voudrait. L’Eglise a posé des interdits, mais ils ne sont pas tous respectés: les <>fujenti vont encore pieds nus, accueillent des femmes dans leurs rangs, font la quête, même s’ils ne se flagellent plus ou ne font plus entrer les chars dans l’église.
7) Les gestes et les crises sont théâtralisés et ritualisés ; ils correspondent à des codes précis, comme les fonctions par exemple, effectuées par les porteurs de chars à pas rythmés.
Hannane Bouzidi
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