23 mai 1992, assassinat du juge Giovanni Falcone par Cosa Nostra | Giovanni Falcone, anti-mafia, Cosa Nostra, Francesca Morvillo, Marcelle Padovani, Paolo Borsellino, Toto Riina, Camorra, ‘Ndrangheta, Sacra Corona Unita, Sacra Corona Unita
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Nathalie Galesne   

Le contexte

//Giovanni Falcone et Paolo BorsellinoGiovanni Falcone et Paolo Borsellino« La mafia est un phénomène humain, elle a connu un début, une apogée et elle connaîtra une fin », prédisait Giovanni Falcone, le juge anti-mafia qui paya de sa vie les coups qu’il porta à Cosa Nostra. Le 23 mai 1992, sous l'asphalte de l’autoroute reliant l'aéroport de Punta Raisi à Palerme, cinq quintaux d'explosif creusent le cratère dans lequel Giovanni Falcone, sa femme, Francesca Morvillo, et ses gardes du corps : Vito Schifani, Rocco Di Cillo et Antonio Montinaro trouvent la mort. La tragédie de Capaci est un avertissement clair en direction du gouvernement italien. Giovanni Falcone a été exécuté par la mafia parce qu’il lui menait une guerre impitoyable. De fait, sa méthode avait abouti quelques années plus tôt au maxi procès qui se clôtura, le 16 décembre 1987, par360 condamnations, dont 19 peines à perpétuité. Un succès indéniable de la guerre contre la mafia, à laquelle participa un autre juge, Paolo Borsellino, assassiné à Palerme deux mois après Falcone. Depuis, la société civile italienne n’a eu cesse de s’organiser et de réclamer justice, notamment les jeunes générations qui n’ont pas connu Falcone et Borsellino en vie, mais en ont fait leurs héros. Et alors que Cosa Nostra, esquintée par l’arsenal répressif et juridique mis au point par Giovanni Falcone, s’apprête à fêter deux siècles d’existence, l’Italie reste mobilisée pour combattre un phénomène qui a depuis longtemps outrepassé ses confins.

//Marcelle PadovaniMarcelle PadovaniLe témoin 

Marcelle Padovani est correspondante du Nouvel Observateur, à Rome, depuis plus de trente ans. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont un livre d’entretiens avec Giovanni Falcone « Cosa nostra, le juge et les hommes d’honneur » (Editions N1) écrit six mois avant sa mort et traduit en italien(1). Assaillie par les médias au moment de l’assassinat du juge palermitain par la mafia, la journaliste s’est interdite pendant plusieurs années tout commentaire sur la fin tragique de son ami. Quelques deux décennies plus tard, elle revient sur le 23 mai 1992 et sur le legs de ce grand combattant du crime organisé.

Le témoignage

Nous étions en mai, il faisait très beau. J’étais à la campagne et je n’avais écouté, de toute la journée, ni radio ni télé. Vers dix-neuf heures le téléphone sonne. C’était Walter Veltroni (journaliste, ex maire de Rome, adversaire de Silvio Berlusconi aux élections législatives de 2008, ndlr). Il était à l’époque directeur de l’Unità et voulait mes impressions sur l’attentat dans lequel Giovanni Falcone venait de perdre la vie, c’est ainsi que j’ai appris son assassinat. Le téléphone m’est littéralement tombé des mains, interrompant notre discussion. J’étais terriblement bouleversée, pourtant il ne faudrait pas croire que j’étais surprise. Tout comme Falcone, lui-même, j’avais cent fois pensé qu’il mourrait de mort violente.

A partir de ce moment là, un petit enfer a commencé, j’étais braquée par mes collègues qui voulaient recueillir à tous prix mon témoignage sur Giovanni Falcone. Une horde de journalistes micros et caméras au poing faisait le planton en bas de chez moi. Un réseau de solidarité dans mon quartier romain s’est alors organisé, les personnes m’appelaient pour me dire : ‘ça va tu peux descendre, c’est tranquille’. J’ai tenu bon, j’ai gardé le silence, cela me semblait la moindre des choses devant le sacrifice de Giovanni Falcone. J’ai donc eu une attitude de rejet et de retrait total vis à vis des médias. J’ai refusé toute déclaration, je ne suis allée ni à l’enterrement, ni aux différents hommages qui lui ont été rendus. J’ai traversé une période sinistre. Nous étions très amis. A une collègue journaliste qui lui avait demandé, lors de la présentation de Cose di cosa nostra, pourquoi il avait choisi de se livrer à moi, il avait rétorqué : ‘c’est celle qui me comprends le mieux.’

//La tragédie de CapaciLa tragédie de CapaciGiovanni Falcone était le seul à avoir élaboré une approche originale pour combattre Cosa Nostra. Il en était imbibé, en connaissait tous les rouages. Pour écrire ce livre, nous nous sommes rencontrés pendant toute une période, chaque jour, à l’heure du déjeuner. Il mangeait, buvait, parlait beaucoup tandis que je prenais des notes à la main, à toute vitesse, jusqu’à l’engourdissement. A la fin de ces rencontres, j’avais vingt centimètres de feuilles annotées. Je me rappelle m’être dit : ‘est-ce que dans toute cette pagaille, il y a de quoi faire un livre ?’ Je suis partie à la montagne et j’ai travaillé de cinq heures du matin à cinq heures du soir tous les jours du mois d’août 1991. Quand le livre a été fini, Giovanni est venu travailler sur le texte avec moi à San Candido ( Haut Adige), il était content et a fait très peu de corrections. Je me souviens qu’un soir nous avons décidé avec Bruno (2) de l’inviter au restaurant. Pendant le dîner, je me suis mise à parler de cinéma, de vie culturelle, de politique jusqu’à ce je me rende compte qu’il était de plus en plus éteint, ennuyé. Alors j’ai parlé à nouveau de mafia, et là il s’est ranimé. Il était monoïdéique, il n’y avait que Cosa Nostra qui comptait pour lui. C’est ce qui explique qu’il ait réussi à mettre au point les instruments qui ont permis de mettre la mafia sicilienne à genou.

Depuis 1993, cette mafia n’a pas été capable d’élire un autre chef que Toto Riina qui croupit en prison. La stratégie de Falcone contre Cosa Nostra a bel et bien fonctionné, grâce à plusieurs dispositifs. Tout d’abord deux articles décisifs  : le 41 bis (code des prisons) qui prévoit l’isolement total du mafieux lorsqu’il est incarcéré, et le 416 bis (code de procédure pénale)qui permet la condamnation de toute personne appartenant à un clan mafieux, article que de nombreux pays envient à l’Italie. La méthode Falcone, c’est aussi ce dispositif qui encourage les mafieux à collaborer avec la justice. En échange des révélations qu’il fait au juge, le repenti bénéficie d’une réduction du temps de sa peine, d’un salaire, et d’un programme de protection. Le plus célèbre d’entre eux est Tommaso Buscetta, témoin clef du maxi procès qui a confirmé tout ce que les juges avaient mis des années à reconstruire. Nous devons aussi à Giovanni Falcone la création du Parquet national anti-mafia. Cet organisme, dont le siège est à Rome, coordonne la lutte contre le crime organisé dans tout le pays aussi bien contre Cosa Nostra (Sicile), la Camorra (Campanie), que la ‘Ndrangheta (Calabre), ou la Sacra Corona Unita (Pouilles). C’est encore grâce à Giovanni Falcone que la police italienne s’est dotée d’une arme redoutable : la D.I.A. (Direzione Investigativa Antimafia).

Le bilan de Giovanni Falcone est extraordinaire. ‘L’Italie a inventé le poison mais aussi le contre poison’ a dit Pietro Grasso (Président du Sénat, ndrl). Je partage pleinement ses propos. Cependant, si le pays est aujourd’hui capable de réprimer la mafia, le problème politique demeure. Il concerne la continuité de l’engagement anti-mafia au niveau des institutions italiennes. Or, une série de lois votées sous les gouvernements de Silvio Berlusconi, comme celle supprimant le délit de falsification de bilan ou celle raccourcissant les temps de la prescription, sont de véritables faveurs faites à la mafia. Il y a aussi la collusion à l’intérieur de l’administration. La lutte anti-mafia doit désormais se focaliser sur les bureaucraties. Tout poste de pouvoir avec droit de veto représente un lieu de corruption potentiel. Par exemple, s’il y avait de vraies lois pour contrôler la naissance d’une entreprise, cela permettrait une bataille politico-économique contre les participations financières de la mafia. Car celle-ci est désormais partout, au sud comme au nord, où plusieurs conseils municipaux infiltrés ont été dissous . Elle est aussi implantée en Europe, rappelons-nous la tuerie signée par la ‘Ndrangheta le 15 août 2007, à Duisburg, devant la pizzeria Bruno. Au début, les Allemands n’y comprenaient pas grand chose jusqu’à ce que leur police collabore avec l’ italienne. En fait il faudrait appliquer le délit d’association mafieuse au niveau européen pour obtenir des résultats. Il en a été question à un certain moment, et puis plus rien n’a été fait.

 


 

Propos recueillis par Nathalie Galesne

Article publié dans Courrier de l’Atlas, n°81. Mai 2014.

 

 

  1. «Cose di Cosa» chez Rizzoli .Republié en français par La Contre Allée,‎ 2012, 168 p.
  2. Bruno Trentin (1926-2007), mari de Marcelle Padovani, secrétaire général de la C.G.I.L., principal syndicat de la péninsule, auteur de nombreux ouvrages sur le mouvement ouvrier.