Grillisme rime-t-il avec populisme? | Beppe Grillo, Roberto Fico, Stefanella Campana, Marie Bossaert, Mouvement 5 Étoiles, Stefano Rodotà, Gianroberto Casaleggio
Grillisme rime-t-il avec populisme? Imprimer
Stefanella Campana   

Grillisme rime-t-il avec populisme? | Beppe Grillo, Roberto Fico, Stefanella Campana, Marie Bossaert, Mouvement 5 Étoiles, Stefano Rodotà, Gianroberto CasaleggioUne campagne électorale où l’on a beaucoup braillé, truffée de grossièretés diverses et variées, emplie de railleries anti-caste lancées au cri de « vous êtes morts, rentrez-tous chez vous ». Des places pleines à craquer, comme à Turin, la ville de Gramsci, berceau de la résistance partisane, à Milan, pendant de longues années aux mains de la droite, ou encore à Rome… Les prévisions étaient optimistes, mais personne ne s’attendait à un succès aussi éclatant aux élections législatives de 2013, probablement pas même les principaux intéressés. Plus de huit millions d’Italiens, soit un quart des électeurs, ont voté pour le Mouvement 5 Etoiles [Movimento5Stelle, abrévié en M5S], pour des candidats choisis en ligne – par peu de monde, en réalité, 22 252 personnes exactement – comme l’avaient décidé Grillo et son gourou Casaleggio, qui commentent, triomphants : « C’est un changement décisif, nous sommes désormais une communauté ». Une véritable onde de choc pour le monde politique italien. Certains commentateurs parlent d’un vote d’opinion pour un mouvement qui a récupéré la rage de deux générations « sacrifiées » par cette politique et aujourd’hui par la crise. Un vote protestataire, anti-partis, après les graves scandales mis au jour récemment et le manque de réponses aux nombreux problèmes que connaît le pays.

L’exploit des élections législatives et régionales (dans le Latium et en Lombardie) en février 2013 arrive à l’issue d’une habile campagne électorale, le « tsunami tour » de Grillo sur les places italiennes, avec un grand final place Saint-Jean-de-Latran à Rome, la place de la gauche, qui a rassemblé 800 mille personnes et 150 mille en streaming. Grillo s’est présenté dans toutes les circonscriptions comme chef de coalition, et les résultats sont époustouflants : à la Chambre des députés, 25.55% des votants en Italie, 9,67 à l’étranger pour un total de 8 784 999 votes, le deuxième parti après le PD, avec 108 députés plus un à l’étranger ; au Sénat 23,79% plus 10 % à l’étranger (7 375 412). Un résultat qui bouleverse toutes les prévisions et ôte au Partito Democratrico (PD), pourtant premier parti à l’issue des élections grâce à la prime de majorité, toute espérance de former un gouvernement alternatif à la droite berlusconienne. « Il n’y aura aucune alliance avec les partis traditionnels », avait répété Grillo durant la campagne électorale. Et les choses se sont passées ainsi, malgré les tentatives du Secrétaire national du PD, Bersani, de le convaincre d’entrer dans le gouvernement qu’il tentait de former. « Tout ce que voulait Bersani, c’était dix sénateurs pour faire un « governicchio », une espèce de petit gouvernement, naturellement sans rien écouter de ce que nous demandons. » Letta n’a pas été plus chanceux, quand il a lancé son appel pour les convaincre de ne pas faire obstacle à la naissance du nouveau gouvernement : « Décongelez-vous ! Mêlez vos votes aux nôtres ! Votre « non » serait frustrant pour la demande de changement que vous représentez. » La réplique de Grillo a été claire et nette : « Avec ceux-là, on se mélangera jamais ».

On essaie d’expliquer le succès d’un mouvement taxé de populisme et d’anti-politique, dont le leader ne passe pas à la télévision, mais que la télévision suit incessamment et qui conquiert ce faisant une position médiatique énorme à coût zéro. Un mouvement qui se définit comme la « nouvelle Protection civile de l’Italie », « ni de droite ni de gauche », comme l’écrit Grillo sur son blog. Et dont les contradictions sont nombreuses et les inélégances notables. Pour Grillo « les syndicats sont des organisations obsolètes, la co-gestion de l’entreprise vaut bien mieux » ; la proposition du « droit du sol » (peut devenir citoyen italien quiconque naît en Italie) est repoussée comme « proposition idéologique et onéreuse », ce à quoi s’ajoutent diverses interventions racistes. Ceux qui critiquent le manque de démocratie interne du mouvement sont expulsés, comme le conseiller régional Giovanni Favia, outre ceux qui osent passer à la télévision, comme Federica Salsi à Ballarò, émission de la chaîne Rai3. La porte-parole Lombardi en arrive à distinguer sur son blog le « bon fascisme du mauvais ». Et Grillo, qui sert une boutade malheureuse à la ministre de l’Égalité des Chances Josefa Idem, championne olympique de canoë (reprenant un passage de la chanson « Droite – Gauche» du célèbre chanteur italien Giorgio Gaber, qui critiquait l’absence de différences entre la droite et la gauche : « les chaussures de sport ou de tennis / ont encore un peu un parfum de droite,/ mais les mettre sales et un peu délacées / est plus le fait de gens imbéciles que de gauche », Grillo a déclaré que «  mettre [Josefa Idem] au gouvernement est plus le fait de gens imbéciles que de gauche » ) tend aussi la main aux militants fascistes de Casa Pound.

 

L’histoire du M5S

Grillisme rime-t-il avec populisme? | Beppe Grillo, Roberto Fico, Stefanella Campana, Marie Bossaert, Mouvement 5 Étoiles, Stefano Rodotà, Gianroberto CasaleggioEssayons un instant de reconstruire l’histoire de ce mouvement « libre de citoyens », né en octobre 2009 au théâtre Smeraldo de Milan, dans le sillage du mouvement « Amis de Beppe Grillo », actif depuis 2005, avec des groupes thématiques, comme celui sur la consommation critique, le non aux incinérateurs… et des initiatives lancées au cri de « Parlement propre ». Ce n’est pas un parti politique, et il n’entend pas l’être à l’avenir ; le chiffre 5 symbolise l’eau, l’environnement, les transports, la connectivité, le développement. Il entend réaliser un échange d’opinions et un débat démocratique efficaces, hors des liens associatifs et partisans et sans la médiation des organismes dirigeants ou représentatifs, reconnaissant à la totalité des citoyens, par l’intermédiaire de la démocratie digitale, le rôle de gouvernement et d’orientation de la vie publique normalement attribué à un petit nombre d’individus. Les hommes politiques sont « dépendants du peuple italien », donc non au cumul des mandats politiques, transparence, état civil des élus rendu public pour lutter contre le népotisme, le clientélisme et les conflits d’intérêts. Il embrasse les théories de la décroissance, dit non aux grands travaux comme le TAV, est favorable aux économies d’énergie, à la mobilité durable, refuse le bétonnage, défend le télétravail et l’informatisation. Le tournant : le 14 juin 2007, avec le Vaffanculo Day, journée de mobilisation publique pour collecter des signatures en faveur de la loi d’initiative populaire permettant introduire les préférences dans la loi électorale et d’empêcher que puissent être candidats au Parlement les personnes condamnées au pénal et ayant déjà effectué deux législatures. Trois cents trente six mille signatures sont recueillies, cinquante mille suffisaient : un véritable succès. Il n’en va pas de même lors des élections administratives de 2008 : avec ses listes indépendantes, le mouvement n’obtient qu’un seul conseiller à Trévise. En juillet 2009, Grillo annonce vouloir se présenter aux primaires pour la désignation du secrétaire du PD, demande qui lui est refusée. Grillo et Casaleggio continuent leur conquête dans les administrations municipales et régionales en 2010, puis en 2011. En 2012, succès qui dépasse les attentes, avec l’élection du maire « grillino » Pizzarotti à Parme, et quinze sièges aux élections régionales siciliennes. Grillo clôt la campagne électorale en traversant à la nage le détroit de Messine.

L’instrument officiel est le site www.movimento5stelle.it, utilisé pour diffuser des informations sur les activités du mouvement, ainsi que pour acquérir les contributions participatives des citoyens à l’activité politique et institutionnelle… C’est encore en ligne qu’ils ont choisi leur candidat à la Présidence de la République en misant – inutilement – sur l’homme politique et constitutionnaliste Stefano Rodotà. Récemment, le site a subi l’attaque de « hackers du PD » : ces derniers auraient divulgué les adresses e-mail et les conversations privées de députés et sénateurs « grillini » tant que ne seraient pas rendus publics les revenus et le patrimoine de Beppe Grillo et du gourou Gianroberto Casaleggio. Un aspect problématique pour un mouvement dont les citoyens-députés ont le droit de percevoir une indemnité qui ne dépasse pas les cinq mille euros bruts mensuels, le reste étant restitué à l’Etat avec le « chèque de solidarité », indemnité perçue par les ex-parlementaires. Mais comment le Mouvement 5 Étoiles s’est-il financé ? Les critiques et polémiques se focalisent sur la société Casaleggio Associati. On creuse le passé du gourou du mouvement, stratège marketing, autrefois administrateur délégué de la société Webegg du groupe Telecom, renvoyé pour gestion désastreuse : un trou de quinze millions dans le budget, comme le rappelle le journaliste d’ Affari italiani, Antonio Amoroso. C’est Casaleggio qui a créé le blog de Grillo qui amasse et diffuse de la publicité. C’est encore lui qui est l’inspirateur de la vidéo Gaia, diffusée sur You tube, sur le nouvel ordre démocratique fondé sur la démocratie mondiale en ligne et le programme jusqu’au 14 août 2054, quand, après la troisième guerre mondiale, se dérouleront les premières élections mondiales via Internet avec un gouvernement mondial appelé Gaia. Mais en attendant, certains rappellent que, grâce aux parlementaires « grillini » élus, le M5S peut compter sur dix millions d’euros par an. Chaque mois, les 163 parlementaires, liés par un engagement contraignant et écrit, restituent presque 400 mille euros, mais selon le statut du groupe, seul Grillo, par ailleurs non élu et dont le statut diffère des membres du groupe, peut gérer cet argent provenant de l’Etat sans rendre de comptes à personne.

//Gianroberto Casaleggio et Beppe GrilloGianroberto Casaleggio et Beppe Grillo

Du tsunami au flop

Pour le Mouvement 5 Etoiles, les dernières élections administratives ont été un véritable flop. Des signaux étaient déjà arrivés des places un peu moins pleines, comme on l’a vu à Trévise, berceau du mouvement. « C’est la faute des médias », accuse Grillo, à la recherche d’un bouc émissaire. Mais peut-être sa dernière campagne électorale, un « Rentrez tous chez vous Tour », avec ses attaques au gouvernement Letta « fruit d’un coup d’Etat miniature », et au PD, n’a-t-elle pas payé, cette fois-ci. Grillo est convaincu que son mouvement est en train « de maintenir en vie le peu de démocratie qui existe. » Oubliant celle qui manque dans le mouvement. Et il lance des accusations aux partis de gouvernement qui n’ont pas reçu ses requêtes: « Ils se sont partagés tout ce qu’il y avait à prendre. » Mais entretemps, un accord a été trouvé et c’est le « grillino » Roberto Fico qui a été élu à la tête de la Vigilanza Rai [la commission parlementaire bicamérale chargée de surveiller la radio et la télévisions publiques, n.d.t]. D’autre part, le M5S est favorable – après la condamnation de Berlusconi en appel à quatre ans de prison ferme pour fraudes fiscales, liées à l’achat de droits télévisés, et cinq ans d’interdiction d’exercice de toute fonction publique – à procéder à l’inéligibilité du leader du PDL.


Signes de mécontentements des électeurs « grilini »

Peut-être de nombreux électeurs n’ont-ils pas apprécié le choix de Grillo de ne pas avoir utilisé la confiance qui lui avait été accordée pour gouverner, son insistance à attaquer et non à construire, qui a fini par favoriser Berlusconi. On perçoit un certain mécontentement : « Nous avons voté pour vous pour changer », sont-ils nombreux à dire, et certains d’entre eux ne revoteraient pas pour le Mouvement 5 Étoiles, même s’ils reconnaissent ensuite que c’est grâce aux « grillini » et à seuls si les présidents de la Chambre et du Sénat ont réduit leur rémunération et que Letta a supprimé les indemnités des ministres parlementaires. Et pourtant, selon un sondage de Ballarò, le M5S est considéré par 63% des personnes interrogées comme un mouvement intégriste exclusivement protestataire ; il ne sont que 25% à penser qu’il constitue une véritable opposition utile au pays. C’est probablement un hasard, mais ces derniers temps, on remarque certains changements, comme la récente autocritique de Grillo sur le rapport du Mouvement 5 Etoiles avec l’information : « J’ai pêché sur la communication, peut-être que j’irai parler à la télévision ». Il ne se prive pas pour donner des notes aux journalistes, plus dépréciés qu’appréciés. Selon Mario Morcellini, sociologue des processus culturels et communicatifs, le mouvement serait en train de dépasser la première phase d’antagonisme communicatif, comme le confirme leur récente présence dans diverses émissions télévisées. Mais faire des prévisions sur le Mouvement 5 Etoiles, un non-parti qui ne ménage pas les coups de théâtre, qui suit les règles et les projets de deux hommes, Grillo et Casaleggio, est une entreprise ardue. Des critiques, des invectives et des protestations, ils en ont fait énormément. Mais les mots ne suffisent plus, pas même pour ceux qui ont voté pour eux.

 

 


 

Stefanella Campana

Traduction de l’italien Marie Bossaert

10/06/2013