Rome : une journée, trois manifs’ | Marie Bossaert, Giorgio Napolitano, Partito Democratico, Mario Monti, Cobas, Piero Bernocchi, Anpi, Casa Pound, A. Palladino, fascistes, antifascistes, Gianni Alemanno
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Marie Bossaert   

Quand l’agitation gronde…

Durant les deux derniers week-ends, l’attention de la presse française pour l’Italie, et de la presse Rome : une journée, trois manifs’ | Marie Bossaert, Giorgio Napolitano, Partito Democratico, Mario Monti, Cobas, Piero Bernocchi, Anpi, Casa Pound, A. Palladino, fascistes, antifascistes, Gianni Alemannointernationale de manière plus générale, a porté presque exclusivement sur les primaires qui devaient désigner le leader du Partito Democratico, le principal parti de centre-gauche italien. Cette élection très importante – il ne s’agit rien de moins que de choisir qui pourrait/devrait succéder à Mario Monti- a masqué l’importante journée de manifestations qui ont eu lieu à Rome le 24 novembre dernier. Trois manifestations, quatre cortèges, pour deux grandes questions et une multiplicité d’enjeux. Revenons sur ces protestations, qui cristallisent quelques-uns des principaux défis auxquels fait face l’Italie d’aujourd’hui.

« Nos écoles ne sont pas des entreprises », « contre la crise et l’austérité, reprenons la ville. »

Les protestations portaient d’abord sur les coupes budgétaires dans l’éducation nationale, prévue par le ministre de l’Education Profumo. Deux cortèges étaient prévus : celui des collégiens, des lycéens, des étudiants et des professeurs, et celui des syndicats – de certains syndicats.

Le premier n’avait pas été autorisé. Dès 9 heures du matin, au moins deux mille personnes se sont rassemblées à la station de métro « Piramide », au sud du centre de la ville, pour manifester pacifiquement. Les élèves et les professeurs ont défilé, avec des slogans comme « Pas touche à l’école publique ». L’autre cortège, celui des Cobas (« Comités de Base »), les syndicats de base, s’était réuni à la place de la République un peu plus tard. Il comprenait principalement des enseignants et des travailleurs précaires, mais aussi des étudiants. En tête du cortège, sur la banderole qui ouvrait la marche, on pouvait lire « Non à la destruction de l’école ». Parti peu nombreux, le cortège a finalement rassemblé jusqu’à mille manifestants – dix mille selon le leader des Cobas, Piero Bernocchi. Les deux cortèges se sont momentanément rassemblés. L’objectif principal, bien sûr, était de défendre l’école publique, déjà en grande difficulté en Italie. Mais ce n’était pas seulement cela qui se jouait lors de ce samedi.

Première question : celle de la violence policière. Lors de la journée de protestations précédente, le 14 novembre, de violents affrontements avaient opposés étudiants et forces de l’ordre. Ces dernières avaient traité les manifestants avec une extrême violence. Et ce n’était pas la première fois. L’an dernier, lors de manifestations de protestation, la police n’avait pas hésité à charger les manifestants. Comme l’explique Valentina, « chaque fois qu’on manifeste de toute manière, on a peur. Les policiers sont ultra violents. Dans la police, de toute manière, ils sont tous fascistes. » Le 24, les autorités, craignant des débordements, avaient mis en place un dispositif policier massif, avec le déploiement de près de mille agents et un hélicoptère qui suivait les événements dès le matin. Il avait été formellement interdit aux étudiants de défiler leur casque de scooter à la main, par le préfet de Rome, G. Pecoraro – ce à quoi certains lycéens ont répondu avec humour, défilant avec une passoire sur la tête. De manière générale, la manifestation est restée pacifique dans les deux cortèges. Et ce, même au moment où les manifestants se sont approchés des principaux bâtiments de l’Etat italien, le Palazzo Madama (Sénat), le Palazzo Chigi (Gouvernement) et Montecitorio (Chambre des députés), dont l’accès leur avait été interdit lors de la manifestation du 14, et qui avait été blindé pour celle du 24. Parmi les pancartes des étudiants on pouvait d’ailleurs lire : « Contre la crise et l’austérité, reprenons la ville. ». Comme le soulignait P. Bernocchi, « l’Italie est le seul pays d’Europe occidentale où on n’a pas le droit de manifester sous les bâtiments du pouvoir ». Autre manière d’illustrer le profond divorce qui existe entre les représentants de l’Etat italien et ses citoyens, et que l’on retrouve en réalité un peu partout en Europe.

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Les manifestations se sont cependant déroulées cette fois sans incident. Parmi les banderoles, on pouvait aussi voir des drapeaux de la Palestine, et des slogans anti-Israël, ainsi que des banderoles féministes. Le lendemain (25 novembre) avait en effet lieu la journée contre la violence faite aux femmes, un problème particulièrement grave en Italie, où 113 femmes ont été tuées depuis le début de l’année 2012 et où les violences domestiques sont monnaie courante.

Dans la manifestation, enfin, on voyait des banderoles antifascistes. C’est que quelques kilomètres plus loin se jouait une autre opposition, qui peut sembler d’un autre âge à un lecteur non italien : fascistes contre antifascistes.

 

Antifascistes vs « Fascistes du Troisième millénaire ».

En effet, une autre manifestation avait lieu ce jour là, celle du mouvement néo-fasciste de Casa Pound. Casa Pound est un mouvement politique d’extrême-droite, né en 2003 avec l’occupation d’un immeuble dans le quartier de l’Esquilin à Rome, mouvement qui s’est étendu ensuite à toute la péninsule. Il se réclame explicitement du fascisme.

Le 24, le cortège est parti de la place Mazzini, pour rejoindre le pont Milvio. Il aurait dû partir d’ailleurs. Et arriver au Colisée - comme la Marche sur Rome de 1922, épisode qui marque le début du fascisme, et dont la portée symbolique est extrêmement puissante. Ce parcours n’a pas été accordé au mouvement, bien que la tenue de la manifestation elle-même n’ait à aucun moment été mise en question par les autorités romaines.

Rome : une journée, trois manifs’ | Marie Bossaert, Giorgio Napolitano, Partito Democratico, Mario Monti, Cobas, Piero Bernocchi, Anpi, Casa Pound, A. Palladino, fascistes, antifascistes, Gianni AlemannoLa manifestation avait pourtant fait l’objet de fortes contestations. Une partie de l’opinion publique, des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques de différentes tendances, de représentants religieux, des militants avaient demandé son annulation quelques jours auparavant. Rien n’y a fait. Le maire de Rome, Gianni Alemanno, dont nul n’ignore le passé fasciste (il a été membre dans sa jeunesse du Mouvement Social Italien, parti d’extrême-droite, hériter du Parti national fasciste), l’a autorisée, au motif que « la réglementation pour le déroulement des manifestations doit valoir pour tous les partis politiques […] sans préférence ni tendance partisane. » Par tous, entendez : les Cobas, Casa Pound, les syndicats, les partis politiques, mis tous les quatre explicitement sur un pied d’égalité. C’est ce qu’on pouvait lire sur son blog, en réponse à la lettre ouverte publiée sur Facebook que lui avaient adressée un groupe de jeunes, de tendances politiques diverses. Plusieurs personnalités se sont donc empressées de dénoncer cette manifestation le 24 novembre. Ainsi, le président de l’Anpi Lazio, l’Association Nationale Partisans d’Italie (association fondée en 1944 par les participants à la résistance contre les nazis et les fascistes durant la seconde guerre mondiale), « Ici pour le Latium, a-t-il déclaré, on a encore une fois autorisé une manifestation explicitement fasciste, d’une association dont les représentants se définissent comme les ‘ fascistes du Troisième millénaire’, comme si la Constitution interdisait seulement le fascisme du siècle dernier… Notre Constitution, la plus belle du monde est continuellement piétinée […] on essaie de faire en sorte que les fascistes et les antifascistes aient l’air d’être la même chose, un contresens et une insulte pour la République toute entière ».

Rome : une journée, trois manifs’ | Marie Bossaert, Giorgio Napolitano, Partito Democratico, Mario Monti, Cobas, Piero Bernocchi, Anpi, Casa Pound, A. Palladino, fascistes, antifascistes, Gianni AlemannoUne insulte à laquelle les opposants au fascisme ont répondu immédiatement et pacifiquement. A 16 heures, au moment où se mettait en marche la manifestation de Casa Pound, se rassemblait à l’Esquilin, près la place Vittorio, le quartier multi-ethnique de Rome, un « presidio antifascista », qui comptait des étudiants, des militants, des hommes politiques, des syndicalistes, des familles, venus s’opposer à ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la démocratie. Sur les banderoles, on pouvait lire « Rome médaille d’or de la Résistance » ou encore « Contre le rassemblement nazi-fasciste, résistance ». Au bout d’une vingtaine de minutes, un cortège spontané s’est formé, qui s’est dirigé vers le Colisée, où il a débouché deux heures plus tard. Là, plus de mille personnes ont applaudi au succès de la protestation : « Nous occupons la place que voulait Casa Pound ! »

Pendant ce temps, Casa Pound défilait de l’autre côté du Tibre. Première banderole : une immense panneau avec les visages tendus de quatre personnalités politiques italiennes, et cette injonction : « Fais-les pleurer ». Les militants étaient en effet là d’abord pour critiquer le gouvernement Monti, les banques et la gestion de la crise par l’Union européenne – positions et préoccupations partagées par une large partie de l’opinion italienne, et sur lesquelles le mouvement d’extrême-droite essaie de jouer, pour récupérer des adhérents et des sympathisants. Dans le cortège, où se trouvaient des militants, mais aussi des familles, on entendait : « Autarcie, socialisation, Casa Pound Italie pour la révolution », « Maison, travail, état social : Casa Pound orgueil national », ou encore « Ecole, santé, énergie, le privé hors de l’économie ». Dans la première partie du cortège, les militants portaient des drapeaux noirs et rouges, avec le logo de l’association. Certains d’entre eux avaient un brassard aux couleurs du drapeau italien au bras gauche.

Casa Pound revendique sa présence sur le terrain du social, là où l’Etat italien fait défaut. Elle est par exemple très active sur la question du logement, ou mène des actions plus ponctuelles d’aide à la population, comme lors du séisme qui a frappé les Abruzzes en 2009. Autant d’initiatives mises en avant par ses leaders, qui se présentaient lors de la manifestation comme une « force tranquille ». La marche de samedi n’a certes pas connu d’incidents, mais on ne saurait oublier les nombreux épisodes de violences commis par les membres du mouvement, comme l’agression d’étudiants qui protestaient contre la réforme de l’enseignement supérieur en 2008, à la place Navone, ou comme les diverses agressions commises sur des individus par les leaders du mouvement, A. Palladino ou I. Giannacone. Lors de la manifestation du 24, ce dernier se référait explicitement à Mussolini, revendiqué comme un modèle politique. Il ajoutait que Casa Pound présenterait des candidats aux prochaines élections municipales et régionales. Ceux qui se définissent comme les « fascistes du Troisième Millénaire » entendent entrer en politique, comme s’ils étaient un parti politique démocratique comme les autres. Les militants « antifa’ », ce samedi, s’étaient mobilisés nombreux pour rappeler qu’ils ne l’étaient pas.

Une journée, trois manifestations. Elles illustrent la crise profonde que connaît la démocratie italienne et expriment le fossé, bien connu, entre les représentants de l’Etat et les citoyens, qui considèrent que ces premiers ne les représentent plus. La mise en place d’un gouvernement dit « technique », non élu, n’a fait que renforcer ce fossé. Une bonne partie de la population reste cependant mobilisée pour défendre les valeurs de la démocratie. Avec la démission du chef de ce gouvernement, Mario Monti, la question est désormais ouverte.

 


 

Marie Bossaert

09/12/2012