Laurent Gaudé,  Le soleil des Scorta | babelmed
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  Laurent Gaudé,  Le soleil des Scorta | babelmed Le Prix Goncourt 2004, rien de moins, dès son second roman! Laurent Gaudé, jusqu’alors plutôt connu pour ses huit pièces de théâtre, a modestement déclaré que son Goncourt allait autant à son éditeur de toujours, Actes Sud, qu’à lui-même.

Il serait audacieux de commenter ici Le soleil des Scorta, saga familiale tout à la fois sombre, violente et humaine que l’auteur situe dans le Massif du Gargano, promontoire baigné de soleil et de Méditerranée dans la région des Pouilles, au Sud de l’Italie. Cette région, l’auteur avoue lui avoir une faiblesse : ne dit-il pas dans sa post-face l’avoir écrit pour sa famille et sa belle-famille, pour les heures passées à leurs côtés dans la saveur des jours d’étés?

La lignée des Scorta se déroule sous nos yeux dans son cortège de misère, de débrouille, de mensonges, de non-dits, de meurtres, et d’émigration ratée vers les Etats-Unis. Cette histoire dit plusieurs vies de labeur, de joies simples et d’attachement à la terre des Pouilles.

Elle dit le désespoir d’un village sans passé et sans avenir, mais aussi les joies simples de la vie, comme ce banquet familial sur le trabucco de Raffaelle, sorte de ponton posé sur la mer. Elle dit aussi les petites sagesses d’une existence, tel l’instant où Elia réalise du bord de sa terrasse que le vecchietto dont parlent les gamins jouant dans la rue n’est autre que lui.

Ce roman, c’est aussi un hymne puissant à la gloire des Pouilles, région longtemps décriée de la Méditerranée italienne, ce pays où les oliviers sont plus choyés que les hommes. Un hymne aussi à la force de caractère de ses habitants, superbement incarnée par la femme en noir qui marque la couverture du livre de son austérité. Un hymne aux liens charnels entre ce peuple et sa terre, illustrés par une petite phrase, L’huile d’olive est le sang de notre terre.

Récit incrusté dans le roman, le monologue de Carmela, la sœur Scorta, nous livre les secrets de famille, nous dit l’indicible, et effectue comme un devoir de mémoire envers les siens avant de sombrer. ________________________________________________________________
Extraits:
La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. (…)

Les hommes sentent cela. Qu’il s’agisse d’un commerce, d’un champ ou d’une barque, il existe un lien obscur entre l’homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l’entoure de mille attentions et on l’insulte dans ses nuits. Il vous use. Il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on ne s’en séparerait. Il était ainsi du bureau de tabac et des Scorta. Ils le maudissaient et le vénéraient tout à la fois, comme on vénère qui vous fait manger et comme on maudit qui vous fait vieillir prématurément. (…)

Depuis un mois, le soleil tape. Il était impossible que tu partes. Lorsque le soleil règne dans le ciel, à faire claquer les pierres, il n’y a rien à faire. Nous l’aimons trop cette terre. Elle n’offre rien, elle est plus pauvre que nous, mais lorsque le soleil la chauffe, aucun d’entre nous ne peut la quitter. Nous sommes nés du soleil, Elia. Sa chaleur, nous l’avons en nous. D’aussi loin que nos corps se souviennent, il était là, réchauffant nos peaux de nourrissons. Et nous ne cessons de le manger, de le croquer à pleines dents. Il est là, dans les fruits que nous mangeons. Les pêches. Les olives. Les oranges. C’est son parfum. Avec l’huile que nous buvons, il coule dans nos gorges. Il est en nous. Nous sommes les mangeurs de soleil. Je savais que tu ne partirais pas.
Joseph Armao
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