Regards de femmes tunisiennes sur le 8 mars | Heikel Ben Mustapha
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Heikel Ben Mustapha   
En ce 8 mars, la Tunisie s’apprête, elle aussi, à célébrer la journée mondiale de la femme. Mais de quoi ce 8 mars est-il synonyme après la tenue des élections du 23 octobre, considérées libres et transparentes, et après la création d’un gouvernement transitoire émanant de la constituante ? Enfin, comment cette journée est-elle vécue par les Tunisiennes? Leur rappelle-t-elles leur contribution à la révolution ? Comment envisagent-elles leur avenir, et les défis qui se posent à elles ?

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Sana Ben Achour
La journée mondiale de la femme est perçue par les tunisiennes de manière très diverse. Certaines commencent à y accorder de l’attention, seulement aujourd’hui, après la révolution. Pour Aicha Gorgi, importante figure du milieu artistique, directrice de la Galerie Ammar Farhat depuis 20 ans, le 8 mars n’est pas une date qui comptait auparavant car le féminisme n’avait jamais vraiment fait partie de ses combats, ni même « des préoccupations de sa génération ». « Les acquis de la femme nous les avons eus naturellement, je dirais même de naissance », précise l’artiste qui dénonce toutefois le féminisme de façade de l’ancien régime qui ne manquait pas de s’emparer de cette journée du 8 mars : «Le régime de Ben Ali a toujours cherché à redorer son blason à travers un discours et des lois en faveur de la femme, cela ne l’a pas empêcher de tabasser des femmes comme Sana Ben Achour ou une Sihem Ben Sedrine ! Enfin, ce 8 mars revêt une coloration, symbolique tout autre. C’est le combat de toute une vie et de celui des générations futures », poursuit-elle.

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Sihem Ben Sedrine
Les propos de Chiraz Ben Mrad, jeune journaliste, font écho à ceux de Aïcha Gorgi. La journée du 8 mars lui rappelle les figures de la résistance nationale comme Bchira Ben M’rad : « elle a lutté dans les années trente contre le colonialisme et pour une meilleure condition féminine. Je n’oublierai jamais non plus ces visages féminins, celui de Kawthar Ayari sur la place de l’UGTT le 25 décembre 2010 dénonçant l’oppression du régime de Ben Ali, ni celui de Manel Bouallegui tuée par balles dans le dos le 9 novembre 2011 dans la ville du régueb ».
« Il y a aussi » poursuit Chiraz ben Mrad, «le visage anonyme de cette jeune femme qui criait « khobz w mé w Ben Ali lé » (‘du pain et de l’eau mais plus de Ben Ali’) à la manifestation du 10 janvier 2011, et ceux de tant de femmes de Thala, de Kasserine, de Sfax ou de Sousse ou celles qui ont participé au rassemblement du 14 janvier devant le ministère de l’intérieur pour exprimer leur volonté de mettre fin au règne de Ben Ali. »

C’est dans ce même état d’esprit que Soumaya Ben Rejeb, jeune diplômée de l’Institut Supérieur des Sciences de la Presse, pense le 8 mars : c’est l’occasion pour moi, qui était dans la rue le 14 janvier 2011 et à la Kasbah 1 et 2, de m’exprimer contre la violence injectée par nos politiciens et par les cheikhs ». Et d’ajouter d’un ton désappointé: « j’ai mal, car je crois que mes enfants ont le droit de connaitre un autre pays où la liberté d’expression et les droits de l’homme sont garantis.»

Pour Wahida, propriétaire d’une épicerie de quartier à El Aghba, nouvelle cité excentrée de Tunis, la journée du 8 mars est une journée comme les autres : « je ne m’en rappelle jamais. Je n’ai jamais fêté le 8 mars, et je ne le fêterai pas non plus cette année!! Dans les fêtes, on va chez ses voisins pour échanger des plats et discuter un peu. Or dans cette fête, je ne me rappelle pas qu’il faille faire un pat particulier », confie-elle, joyeuse, non sans malice.

Ibtissem Rais Zouiten est pharmacienne à la Marsa. Selon cette femme élégante, la journée mondiale de la femme appelle à « ne pas se positionner en perdante, parce qu’il n’est pas question de revenir sur nos acquis au nom de la religion… ; il ne pas vivre dans la peur de les perdre, mais peut-être essayer de promouvoir la connaissance qui est source de progrès pour la femme, et rappeler le rôle joué par Bourguiba dans le développement des écoles et des dispensaires dans les coins les plus reculés du pays. D’ailleurs une des sourates du Coran insiste sur l’importance de la science et de la connaissance. Ce sont les seuls outils que nous avons pour aider les générations futures, il en va de nos responsabilités de femmes et de mères, nous devons y veiller scrupuleusement… »

Regards de femmes tunisiennes sur le 8 mars | Heikel Ben Mustapha

Bien plus qu’une journée mondiale, le 8 mars semble être pour de nombreuses tunisiennes une journée où elles peuvent exprimer leur crainte d’un avenir incertain menacé par le «rouleau compresseur d’un certain Islamisme qui voudrait combattre la femme et lui confisquer ses libertés au nom d’une cause dite féministe», comme le souligne Oumaya, réceptionniste à Sousse.
Dans le discours de ces femmes se traduit souvent le rêve de voir une Tunisie soudée où puissent se transmettre les valeurs qui ont permis, selon elles, d’inscrire le pays dans la modernité. Pour beaucoup d’entre elles, cette modernité n’exclut pas la religion: «Il n’est pas impossible de concilier Islam et Démocratie» explique encore Ibtissem Rais Zouiten.

« Aujourd’hui », raconte Chiraz Ben Mrad « plusieurs questions se posent et de nombreuses menaces se profilent à l’horizon. Mais il y a des certitudes aussi, celles de ma croyance et de la croyance de tant de femmes tunisiennes de devoir lutter pour préserver nos acquis, nos droits et notre liberté. Pour nous et pour nos filles afin que nous puissions continuer à vivre sur cette terre d’hommes et de femmes respectueux les uns des autres, égaux, dignes et fiers d’être Tunisiens » ; car Tunisiennes et libres nous sommes et Tunisiennes et libres nous resterons », martèle-t-elle.

« Chacun de nous doit se battre avec ce qu’il sait faire de mieux. Mon arme à moi c’est l’art, et l’art est une arme d’instruction massive » s’exclame Aicha Gorgi, dans une formule éloquente et combative à la mesure du dynamisme des femmes tunisiennes. Ces mêmes Tunisiennes qui se montrent, dans leur écrasante majorité, convaincues que « seules les femmes émancipées donneront des générations d'hommes libres », comme le dit si bien l’écrivain égyptien Taha Hussein.


Heikel Ben Mustapha
08/03/2012