Analyse. Relations intergénération- nelles: divergence ou conflit? | Heikel Ben Mustapha
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Heikel Ben Mustapha   
Peut-être est-il tautologique, ou presque, de dire qu’il existe des générations et que celles-ci sont en conflit ; car, à y voir de près, les déterminants « des ou les » semblent d’emblée sinon installer une dichotomie, du moins pointer une divergence dans le sémantisme du mot « génération », quand ce dernier est pluriel. C’est, d’ailleurs, ce que nous pouvons percevoir, quand, les uns et les autres, nous parlons, de notre génération, de la génération des années 1960 ou de celle des années 2000. Dès que le problème est posé, en effet, le langage nous impose un « nous » qui, bon gré mal gré, s’oppose à « eux », avec tout ce que ces deux pronoms supposent, ou mieux présupposent comme « clivage ». Or, nous craignons que pour répondre à cette première interrogation inscrite dans le titre, il faille en poser d’autres : d’abord, quelles sont les manifestations de ce que nous avons été habitués à désigner par conflit ? Quelles en sont les motivations aussi bien patentes que latentes ?

Des manifestations du conflit générationnel
Dans une société humaine, dynamique par définition, les générations se situent les unes par rapport aux autres et manifestent des différences qui déclenchent des conflits divers entre séniors et cadets, souvent subsumés sous le concept de conflit de générations. Tel qu’il a été toujours présenté, ce thème de civilisation, universel, se manifeste de manières diverses.
L’une des manifestations immédiates de cette diversité serait probablement la divergence vestimentaire, qui distingue les générations d’une société. Cette différence est d’autant plus creusée que les normes qui accompagnent une mode ou une autre sont assez contradictoires. En effet, quand bien même deux générations vivraient dans une « proximité » synchronique, elles demeurent séparées, naturellement ou presque, par les attitudes qu’elles adoptent les unes par rapport aux autres. L’on peut entendre, en effet, des catégorisations qui relèvent moins de la différence, naturelle, que de l’agression morale telles que « des vêtements étranges, inauthentiques, signes d’acculturation » lorsque les aînés commentent les modes vestimentaires jeunes. Cette attitude suscite immédiatement la réaction inverse : leurs prédécesseurs sont souvent considérés comme rétrogrades, comme des gens en anachronisme avec leur époque, voire une espèce préhistorique. Bien entendu, il est parmi les « anciens » une catégorie intermédiaire qui demeure un peu comme une charnière entre les jeunes et les moins jeunes.

Il en va de même quand il s’agit du rapport à la culture. Là où les générations qui perpétuent le système vont défendre le modèle qui est le leur, les générations qui assureraient la relève croient que c’est un leurre, que le réel est tout autre, chargé des paradoxes aînés de la culture universelle. Le geyser salafiste, en Tunisie et en Egypte, fortement occupé par les jeunes générations, illustre le paradoxe, inquiétant, de ces sociétés qui se veulent ouvertes et qui se retrouvent autistes. Les jeunes ont-ils inventé cette panique du monde extérieur qui est la leur? Certainement pas ! Ils ont tout simplement intercepté l’écho d’une paranoïa certaine, qui croit que la clé de l’Eden réside dans le meurtre de la vie !!! A cela s’ajoute le fait que les défenseurs du modèle dominant ont succombé au charme du pouvoir et ont développé un modernisme de façade, sans convictions, un modernisme qui ne trouve ses assises que dans l’extermination de toute pensée dissonante, d’où qu’elle vienne, consolidé par une agora totale, ou peu s’en faut. Tout laisse croire que le terrain est propice au conflit, car il est saturé par les crises et par une mise en scène, de mauvais goût, de ce que peuvent être la politique et la gouvernance.
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Jeune manifestante au moment de la révolution tunisienne - Reuters

Peut-être la révolution est-elle, du reste, le paroxysme de l’opposition entre les générations. Et l’exemple des révolutions tunisienne et égyptienne en est probablement la meilleure illustration. En effet, le mouvement oppose une génération jeune assoiffée de liberté, de vie, mais marginalisée, meurtrie par la dictature à une génération qui gouverne et qui cautionne les aberrations des valeurs désuètes qui mettent la vie, la jeunesse, six pieds sous les normes sociétales qui font des jeunes moins des citoyens, que des sujets. Dans les deux pays, les jeunes ont poussé le clivage à son bout, exprimant un ras-le-bol que psalmodiaient aussi bien les jeunes que les moins jeunes, souvent en aparté. Le feu de la révolte qu’ils ont allumé n’est, peut-être, rien d’autre que le refus de cette force aînée, qui prétend répondre à tout, qui fauche leurs espoirs et face à laquelle ils se jettent à la mer, plongeant « au fond du gouffre pour trouver du nouveau », comme disait Baudelaire dans l’une de ses fleurs du mal. En Tunisie, comme en Egypte, l’aîné lâchait ses faucheuses tous azimuts, parce qu’il connaissait mieux l’intérêt de ses jeunes ouailles, qu’il fallait les ramener à l’écurie telles des brebis égarées, ou des enfances prodigues, croyait-il fermement ; ou alors, qu’il fallait les cueillir comme des chiens enragés, qui voyaient la vérité toute nue, le mensonge dans sa pire révélation !!
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Jeune manifestante égyptienne


Les motivations du conflit
En vérité, les motivations des dissonances que nous pouvons percevoir sont multiples : elles s’expliquent, à la fois, par le sociologique, le culturel, le psychologique et l’économique.
D’un point de vue économique, les cadets, exclus de la dynamique de production par la nature des sociétés nouvelles (temps de scolarité, crise du capital.. etc.), tendent à envier ceux qui détiennent les rênes du système et qui semblent, d’une façon ou d’une autre, en profiter. Du coup, ils repoussent, pour éviter de dire qu’ils haïssent, le modèle que les aînés ont installé ou hérité. C’est le sens des slogans scandés par la jeunesse qui poireautait devant un ascenseur social en panne, souvent dans l’insouciance généralisée des séniors. Le slogan « le travail est un droit, bande de malfrats !!! », n’est rien d’autre qu’une manifestation du refus de la culture et des normes dominantes dans la société tunisienne sous le régime de Ben Ali, cette société que les aînés ont maquillée par l’hypocrisie scolaire offerte aux plus démunis et par le banditisme mafieux qui devint le modèle de la réussite sociale. Les plus pragmatiques d’entre eux ont fusionné avec le modèle et ont même fait fortune, alors que les moins « intelligents », diplômés de l’université, se sont retrouvés condamnés à se donner en pâture à la machine du tortionnaire, ou alors ont choisi l’exil volontaire, même quand il s’agit de jeter derrière soi tout un parcours couronné par la réussite, pour une aventure … mortelle. Le conflit est, ici, installé entre la résignation et le rêve.

Tunisie

D’un point de vue sociologique, il semble que l’intervalle qui se creuse dès le départ entre les générations trouve son explication dans le rapport des jeunes à la coercition de la société des séniors. Souvent, les cadets se positionnent par rapport à ce que les prédécesseurs veulent sinon imposer, du moins léguer de force. Donc, d’emblée des normes et des contre-normes se créent et entrent en concurrence, laquelle se transforme en un conflit qui oppose la culture de la classe « dominante » (la classe dominante trouve souvent le relai de son pouvoir chez ses congénères dominés) à la classe, rebelle, qui dominerait (car rien ne prédit que les contre-normes supplanteront les normes déjà en place). Il suffit de regarder de près le rapport des étudiants aux études, dans les pays dits en voie de développement, là où le système est passé de la sélection sévère au nivellement par le bas. En effet, dominants et dominés s’entendent sur l’importance de la réussite scolaire dans l’ascension sociale, du moins jusqu’aux années 2000 (Mais, s’entendaient-ils réellement ? ne l’ont-ils pas tout simplement intériorisé ? c’est là un autre débat.). Or, les jeunes plus sensibles aux changements de leur temps se sont retrouvés face aux paradoxes de l’enseignement public et l’ont boudé et même répudiée : le phénomène de l’échec scolaire, dont nous ne savons pas beaucoup de choses, parce que la sociologie est en panne, elle aussi, dans nos pays, ainsi que la violence qui sévit de plus en plus contre les enseignants et qui va crescendo, ne sont pas une fierté, où qu’ils puissent être constatée.
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écoliers tunisiens


Ces agressions contre l’école pourraient pourtant être vues sous un autre angle, celui d’un changement social en cours. En effet, si l’on admet que la norme qui a permis de bâtir les pays décolonisés, l’école républicaine comme moyen de promotion sociale, n’est plus valable dans l’esprit des jeunes, parce que les opportunités de travail sont d’autant plus rares que l’on est surqualifié et que le modèle ambiant de la réussite sociale, pour ne pas dire le modèle dominant (la réussite scolaire n’a pas fait faillite !), repose sur le népotisme et autres aberrations de la dictature, il est permis d’admettre que les jeunes, dont le regard est orienté théoriquement vers l’avenir, cessent de croire à une institution scolaire vidée de toute valeur, et dont les acteurs sont transformés en simples consommateurs passifs et même peu convaincus (les apprenants) confiés à des fonctionnaires privés de toute initiative et de toute liberté (les enseignants). Bien sûr, cela ne justifie en rien les débordements agressifs qui assaillent depuis quelques années les institutions scolaires, lesquels débordements trouvent leurs explications dans des aspects qu’un article, ni même une étude scientifique, ne saurait contenir.

Le social n’étant pas séparé du psychologique, il est possible d’avancer l’argument que les conflits, ou divergences, entre générations s’expliqueraient par la volonté d’affirmation identitaire présente en chacun de nous. En fait, le dépassement qui a été fait du structuralisme, fondé sur le déterminisme, dépassement réalisé notamment à travers la psychologie sociale fortement inspirée du modèle wébérien et de la tendance dite interactionniste en sociologie, nous apprend que l’être humain, considéré comme ‘acteur rationnel’, fonde ses comportements sur les positions qu’il adopte à l’égard des normes aussi bien existantes que nouvelles. Cette tendance nous apprend également que la société des individus est moins la somme de tous les individus qui la composent que le résultat des pressions que les réseaux sociaux dans lesquels l’homme s’inscrit exercent les uns sur les autres, au même titre qu’un filet n’est pas un amas de fils, mais le résultat de la pression que ces fils exercent les uns sur les autres, pour ainsi reprendre la métaphore de Norbert Elias. Il s’ensuit que pour s’adapter à la mise en scène de la vie quotidienne, le jeune, dépositaire aussi bien des normes anciennes que modernes est amené à manifester son individuation en se positionnant par rapport à ces règles souvent subjectives tantôt en se conformant aux unes tantôt en se pliant aux autres, selon que la pression de l’un ou l’autre réseau est plus forte. Du coup, les cadets se démarquent des séniors par l’ambivalence de leurs attitudes : il est rare que les séniors développent cette attitude. Pour reprendre l’exemple des mélanges de langues dans les contextes des pays décolonisés, tels que la Tunisie, les jeunes admettent avec les moins jeunes que la maîtrise des langues étrangères est un signe de distinction et que le mélange est parfois malvenu, parce que confondu à un niveau de maîtrise peu équilibré. Toutefois, on verra des jeunes braver la distinction, à laquelle croient les aînés, par exemple, en voulant garder le français et l’arabe séparés.
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Maroc. Jeunes du mouvement du 20 février

Paradoxalement, le conflit dont nous avons toujours parlé en littérature, en sociologie ou en psychologie n’en est probablement pas un, dans la mesure où, en admettant que les jeunes sont les dépositaires de la norme et de la contre-norme, il est aisé d’admettre qu’ils sont dans la continuité de leurs prédécesseurs, quand bien même ils divergeraient !!! D’ailleurs, il est intéressant de se demander si ces conflits signifient que, dès qu’il y a une nouvelle génération, s’installe une césure entre elle et celles qui les précèdent et, par conséquent, si les sociétés changent à travers les conflits générationnels ou alors par simple divergence !


Heikel Ben Mustapha
29/02/2012


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