Tunisie: Allah, justice et… caricatures | Thameur Mekki, Ben Ali, Marjane Satrapi, Kofi Annan, Nessma Tv, Azyz Amamy
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Thameur Mekki   
«Atteinte aux bonnes mœurs, aux valeurs sacrées et troubles à l'ordre public», c’est le délit pour lequel Nabil Karoui, président directeur général de Nessma Tv, a comparu devant le juge, lundi 23 janvier 2012, à Tunis. Il s’agit d’un procès intenté par un collectif d’avocat suite à la diffusion de la «chaîne du Grand Maghreb», le 09 octobre 2011, du long-métrage d’animation Persépolis, doublé en arabe dialectal tunisien.
Ce film autobiographique, réalisé par la franco-iranienne Marjane Satrapi, met en scène une discussion entre la petite fille âgée de 8 ans et Dieu. Programmé par Nessma Tv à deux semaines des élections de l’Assemblée Nationale Constituante tenues le 23 octobre dernier, Persepolis a eu un effet tonitruant sur la rue tunisienne, la classe politique ainsi que le milieu médiatique et artistique.
Finalement reporté au 19 avril, le procès a remis l’affaire sur le tapis de l’actualité. Des dizaines d’association et autres organismes de la société civile ont crié au scandale. Universitaires, journalistes, avocats, militants des Droits de l’Homme se sont mobilisés contre un procès incarnant «les prémices de la réinstauration d’une dictature», une véritable menace pour la liberté d’expression bercée par l’élan révolutionnaire. Les caricaturistes tunisiens ont aussi eu leurs morts à dire, leurs dessins à crayonner.

Pour Z, c’est «le procès d’Allah»
«Chers amis, demain se jouera un des procès les plus symboliques de l'après révolution: celui de la liberté d'expression» lance le blogueur-caricaturiste tunisien Z sur son blog Débat Tunisie , la veille du procès. Son post est accompagné par une caricature intitulée «Le Procès d’Allah» mettant en scène un procès où Dieu est «accusé d’avoir fait une apparition dans un film».

Récemment retenu parmi la sélection mondiale de «Cartooning for Peace» , organisation créé à l’initiative de Kofi Annan et de l’incontournable Plantu, ce caricaturiste dont le crayon a tourné en dérision le régime dictatorial de Ben Ali durant les années passées écrit : «Ce qui est dommage dans cette histoire, c'est que l'on va se retrouver à soutenir un patron de média qui n'a pas eu les couilles d'assumer la diffusion de ce film et qui s'était même excusé auprès des défenseurs autoproclamés d'Allah».

Avec subtilité, il rend à César ce qui revient à César tout en mettant en valeur la portée du procès en question. «Il est vrai que ce même Nabil Karoui n'avait pas non plus brillé par ses couilles contre Ben Ali. Après tout Nessma n'est qu'une chaine qui vend du temps de cerveau disponible à Coca Cola (comme disait l'autre), mais ceci n'est pas une raison pour ne pas la soutenir demain contre ce retour en force de la censure!» conclut Z.

Les caricaturistes, carrément un front!
D’autres crayons se sont exprimés sur l’affaire. Marjane Satrapi, bédéiste à l’origine, a bien des alter-égo tunisiens. W qui partage ses dessins avec les internautes via une page sur Facebook, depuis janvier 2011, en est un. Dans un dessin, il ironise sur l’ampleur de l’intérêt pris par cette affaire alors que le dictateur déchu Ben Ali est bien loin de la cour, en train de siroter un cocktail et profiter de l’argent qu’il a volé.

De son côté, «5arbouch», le blogueur et activiste Azyz Amamy sous sa casquette de dessinateur, a eu une autre approche, assez originale. Il a publié, la veille du procès sur sa page Facebook, une feuille toute blanche avec, la réplique «Dieu comme l’imagine le croyant sincère», en bas du cadre.
Quant à Seifeddine Nechi, le dessinateur a réagi le jour même en relevant dans une caricature, publié sur son blog «Bakou Nawar», les références «kadhafistes» des slogans scandés par certains manifestants islamistes.

Le conservatisme religieux monte en Tunisie à un rythme rapide surtout depuis l’arrivée du Mouvement d’Ennahdha au pouvoir. L’opposition et la société civile se mobilise. Ces jeunes caricaturistes-blogueurs, issus du mouvement de cyberdissidence qui mettaient à nue la facette dictatoriale du régime de Ben Ali, ne sont pas prêt à ranger leurs plumes, leurs langues et leurs crayons.



Thameur Mekki