Tunisie: Le Graffiti, arme de résistance civile | Thameur Mekki, Hafedh Khediri, Sk-One
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Thameur Mekki   
«Je me suis toujours demandé pourquoi il n'y pas de graffiti à Tunis! Pourquoi les murs sont ou bien sales ou bien blancs. Pourquoi il n'y a pas d'œuvres artistiques de rue! Il n'y a pas de gribouillis? Ni de messages (à part EST, ESS et CA...). Est-ce un signe d'une société avancée? Musulmane? Ou bien sommes-nous loin de cette culture globalisée?» s'interrogeaient le blogueur Zizou from Djerba en 2005. Aujourd'hui, en décembre 2011, le graffiti est partout. Dans les arrêts du métro et du train, dans les rues du centre ville et des banlieues, dans les facultés et les lycées, dans les cités chics et les quartiers chocs. Partout ! Même dans les sit-ins. A celui du Bardo, par exemple, le graffiti est bien présent aux côtés des centaines d’indignés contre le chômage, la marginalisation et le retour de la dictature. Le graffiti répond présent pour une Tunisie libre, progressiste et… débordante de créativité.
 
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Sk-One

Taguer, c’est marquer son territoire
«C’était limité à des cercles restreints du milieu underground. En plus, les gens avait une mauvaise idée sur le graffiti. Ils percevaient ce qu’on fait comme du vandalisme plutôt qu’un art à part entière» explique le jeune graffeur Hafedh Khediri alias Sk-One. «Désormais, qui dit liberté d’expression dit art de rue. Sous la dictature, on était dans un cube en verre. Ce cube a explosé. Et voilà que nous partageons notre art avec toute la société» renchérit Mouin Gharbi alias Meen One. Ce jeune graffeur ne contredit pas ce qu’écrivait le blogueur il y a six ans. «Ceux qui taguaient sur les murs, avant la Révolution, étaient surtout les jeunes des groupes ultras dans une logique de concurrence entre les supporters des différentes équipes de foot. Même si c’est limité techniquement, le marquage de territoire a aidé le graffiti à se faire connaitre en Tunisie» rappelle Meen-One en alternant : «Désormais, certains d’entre eux veulent passer des simples tags aux fresques».

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Meen-One à Thala

Les rues de Tunis regorgent de tags. Et certains graffeurs adaptent cet art urbain à la sauce de chez-eux en y mettant une touche de calligraphie arabesque. L'un appelle à la légalisation du cannabis, l'autre au démantèlement de la police politique, un par-ci écrit ACAB (All Cops are Basterds), un par-là revendique le droit au travail ou encore la liberté d’expression. Mis à part tous ces messages, le marquage de territoire continue à obséder certains tagueurs tunisiens. Pour Meen-One, il s’agit d’une menace. «Nous avons aujourd’hui besoin de plus de solidarité entre graffeurs. Il ne faut pas tomber dans la logique du marquage de territoire. Ça ne mène à rien quand on veut développer ses performances et contribuer à la dynamique sociale» relève-t-il.

Indomptable artistes de rue?
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Tag Part Watad à Hammam Lif
La Révolte de Mai 1968 en France, le Mur de Berlin de 1961 à 1989, le Mur de Gaza érigé par les Israéliens depuis 2002, autant d’événements historiques où la tension politique a été confronté par les civiles avec une arme redoutable: le Graffiti. Idem pour la Tunisie où les murs ne sont plus blancs, où le peuple a quitté son silence. Dans un contexte si particulier, un rapport de nature différente se développe entre les institutions de l’Etat et les graffeurs. Sk-One nous en parle : «Ils sont devenus plus souples, plus accessibles. Avant la Révolution, ce n’était même pas la peine d’aller frapper aux portes des responsables. N’empêche qu’il y a encore du chemin à faire sur ce plan». Porteurs de valeurs libertaires dans leur majorité, les graffeurs tunisiens tiennent à continuer d’élargir les champs du possible. «La municipalité n’a pas à peindre les murs couverts de nos graffitis. C’est l’espace public, la propriété du peuple» clame Meen-One dans un ton anarchiste avant de nuancer : «Pourquoi pas des graff parcs ou consacrer des espaces aux graffitis comme en Europe!? Les municipalités doivent comprendre que même si nous taguons des messages contre le système, ça brise la monotonie des murs blancs. Ces couleurs donnent de la vivacité à nos villes». A présent, même les partis politiques sont séduits par le graffiti. Certains s’en sont servis durant leurs campagnes électorales. Meen-One désapprouve : «Je suis contre cette récupération du graffiti par les politiques. Un graffeur doit être indépendant. C’est un art à tendance anarchiste. Il doit jouer son rôle de dénonciateur, de contre-pouvoir».

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ARMADA de Meen One à Bizerte
De la rue aux galeries

Côté galeries d’art, le graffiti a arraché sa place en cette phase postrévolutionnaire. Sk-One, premier graffeur à avoir exposé en Tunisie en novembre 2009, en témoigne : «Maintenant, il y a plus de soutien, plus d’encouragement. On nous contacte très souvent lors de manifestations artistiques. Désormais, le graffiti s’est imposé et il a une place importante dans le paysage culturel tunisien». Avant la Révolution, ce n’était pas gagné. «Les galeries d’art évitaient les graffeurs. Ils se disaient qu’il s’agit certainement d’un activiste. Le très peu d’expositions qu’il y a eu avant la Révolution présentaient le graffiti comme un art de décoration et omettaient son aspect politique» remarque Meen-One. Pour Sk-One, cet engouement s’inscrit, en quelque sorte, dans une tendance de mode. «Quelques galeries suivent le courant sans une véritable connaissance du graffiti. Mais le temps s’en occupera et rien que les vrais pourront trouver leur place» indique le jeune artiste. Aujourd’hui, l’élan de liberté en Tunisie permet de s’organiser. Et une société civile plus dynamique émerge. Parmi les centaines d’organisations créées depuis la chute de la dictature, Art Solution, créée à l’initiative de deux b-boys tunisien. Chouaib Brik, co-fondateur de cette association, nous en parle : «Graffiti, b-boying ou Mcing, c’est la culture hip hop. Et nous cherchons à réunir toutes ces disciplines artistiques, à créer un univers homogène dans nos événements».

Solidaires adeptes de la culture Hip Hop
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Meen-One Poste de POLICE
Voilà que les différents adeptes des arrêts urbains se réunissent dans des battle entre b-boys. La section musicale est assurée par les rappeurs et les Dj’s. Et les graffeurs font leur show. «Il n’y a pas d’associations dédiées à ce que nous faisons. Même le syndicat des métiers d’art plastique ne se bat pas pour les graffeurs. C’est important d’avoir le soutien d’une telle association» nous confie Meen-One qui a participé à certaines manifestations organisées par Art Solution dont une s’est tenue, en juillet dernier, à Thala, près de Gasserine (centre-ouest tunisien), région où sont tombés des dizaines de martyrs par les balles de la police. Le graffeur a donné une performance dans un poste de police complètement saccagé et brûlé durant la révolte. «Que le graffiti soit présent dans les événements de b-boying ou de rap nous permet de rentrer en contact avec un public pas forcément initié à notre art. C’est ainsi que certains graffeurs partagent leurs expériences, que le public du rap et du b-boying découvre le graffiti. Ça crée un espace d’échange valorisant !» explique Meen-One. Cette complémentarité entre les différents adeptes de la culture hip hop leur permet d’installer une dynamique particulière dans un contexte où ces nouvelles formes d’expression artistique sont encore en manque de structures de production et de diffusion. Et ce n’est pas la bureaucratie des institutions de l’Etat qui boosterait les choses. «Nous avons presque aucun soutien de leur part. Nous nous retrouvons toujours dans un ping pong entre les différentes administrations» déclare Chouaib Brik de l’association Art Solution.
«Le graffiti est même devenu un repère pour certains. Pour distinguer une station de train d’une autre avant d’y arriver, on se dit : ‘Descend à l’arrêt qui est juste après le tag Fight for your right’». En attendant que l’Etat leur consacre une place digne de leurs créations dans l’espace urbain, les graffeurs tunisiens ne croisent pas les bras. Ils occupent l’agora.

Retrouvez le graffeur tunisien Sk-One à l’Institut du Monde Arabe à Paris le 3, 4 et 5 janvier



Thameur Mekki
28/12/2011