A la Manouba (Tunisie), 12 mille étudiants entre les mains des salafistes | Heikel Ben Mustapha, Manouba, Ennahdha, SadokChourou, Abdelbasset Ben Cheikh, Arbi Khémiri
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Heikel Ben Mustapha   
A la Manouba (Tunisie), 12 mille étudiants entre les mains des salafistes | Heikel Ben Mustapha, Manouba, Ennahdha, SadokChourou, Abdelbasset Ben Cheikh, Arbi Khémiri

Le lundi 28/11/2011, à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de Manouba, un sit-in est enclenché dans le hall de l’administration centrale de cette institution et finit par l’étouffer, lorsque, mardi 6/12/2011, les sit-inneurs, des salafistes d’obédience wahabite, décident de scander le slogan symbolique de la révolution tunisienne, «dégage», et de bloquer l’accès de ce bâtiment au doyen dans une bousculade assez violente. Depuis ce mardi-là, les cours sont suspendus : le conseil scientifique de l’institution, élu, en concertation avec les syndicats de base de la faculté, a jugé nécessaire de suspendre les cours, jusqu’à ce que soient réunies les conditions permettant le bon fonctionnement de l’institution. La faculté est fermée où seuls résident des sit-inneurs. Mais, du 28/11 jusqu’à aujourd’hui, que s’est-il réellement passé? Quel est le fond du problème? Qu’est-ce qui peut faire prendre la décision de fermer les portes d’une institution créée pour la production et la reproduction du savoir?
Le 28/11/2011, nous apprend Mme F.L, professeureà la faculté, les enseignants et les étudiants sont accueillis par un groupe de salafistes, une centaine à peu près, annonçant la grève avec un service d’ordre bloquant l’accès aux différents départements.
A la Manouba (Tunisie), 12 mille étudiants entre les mains des salafistes | Heikel Ben Mustapha, Manouba, Ennahdha, SadokChourou, Abdelbasset Ben Cheikh, Arbi Khémiri
© Amine Landoulsi
Les professeurs se sont réunis d’urgence avec leur doyen, d’autant que la majorité des grévistesn’est pas inscrite à la Manouba, et la décision a été prise d’aller devant les différents bâtiments bloqués, pour:
1-Essayer de comprendre ce mouvement;
2-Rassurer les étudiants désireux d’aller en cours et faire valoir, par la discussion, leur droit de ne pas s’inscrire dans ce mouvement, s’ils étaient contre.
«Cela a calmé la situation et la deuxième séance, commençant à 10h30, ainsi que les séances de l’après-midi ont pu être assurées», poursuit-elle. Ayant libéré l’accès aux départements, les grévistes ont fait une marche, puis ont appelé à une AG dans laquelle la faculté est désignée comme le bastion de la mécréance et même de l’apostasie. Dans l’après-midi, vers 15h, le mouvement se mue en sit-in dans les locaux de l’administration centrale de la faculté avec pour mot d’ordre de séquestrer le doyen, nous apprend monsieur H. A responsable administratif à la même faculté. Aussitôt le sit-in en place, vers 17h30, un véhicule utilitaire, une camionnette, débarque à la faculté ramenant matelas, tapis, victuailles et autres ingrédients. Le doyen de la faculté prend contact avec certains médias et les informe de la situation.
Dans la soirée, se ruent à la fac beaucoup de personnes, dont des acteurs de la société civile, des citoyens, des élus à la constituante, des médias. La situation est tendue. En marge de ce rassemblement, s’est tenue une réunion de trois heures environ à laquelle assistent les représentants du corps professoral au conseil scientifique et au syndicat, trois étudiants sit-inneurs inscrits à la faculté, et les représentants du syndicat étudiant UGET (Union Générale des Etudiants Tunisiens). Lors de cette réunion, qui a été relayée d’ailleurs dans plusieurs pages FB dont notamment Talaba (étudiants) Revolution, Club Senghor et Anti TalabaRevolution, les représentants du sit-in nient avoir séquestré le doyen et précisent que leur revendications se résument à:
•Un lieu de culte à la faculté
•Le droit des étudiantes portant le Niqab à étudier et à passer l’examen sans se découvrir le visage,
niant, ainsi, la déclaration du doyen, qui avait rappelé que les sit-inneurs lui ont soumis quatre revendications. En plus des deux revendications sus-citées:
•Le refus de la mixité,
•Les enseignants des classes de filles doivent être de sexe féminin.
La réunion n’aboutit pas à grand-chose, les deux partis campant sur leurs positions respectives:
1-Nécessité pédagogique, autonomie de l’université, sécurité sont les principaux arguments du conseil scientifique.
2-Obligation religieuse, vide juridique quant au port du Niqab et droits de l’homme arguent les sit-inneurs.
Le 29/11/2011, «les cours ont repris normalement et les étudiants ont été plus nombreux que d’habitude», nous confie Mme A.M, qui y voit «un signe de résistance de la part des étudiants contre le sit-in.» Les discussions se poursuivent mais demeurent infructueuses, malgré la visite d’élus du parti «Ennahdha» à la constituante, visite dont le but est de rapprocher les points de vue. Le jour même se tient une AG syndicale où le syndicat des professeurs annonce la grève pour jeudi 1/12 et le secrétaire général de l’UGET appelle de son côté à la grève générale des étudiants.
Le 30/11, l’administration, veillant à filtrer l’accès à la faculté à l’entrée, des éléments étrangers à l’institution provoquent une mêlée des deux côtés du portail principal et mettent le doyen à terre. Les ouvriers et les responsables administratifs se retirent en justifiant leur retrait par l’insécurité. Deux élus du parti Ennahdha, SadokChourou et Abdelbasset Ben Cheikh, proposent une médiation qui n’aboutit à rien. Le sit-in se radicalise et un matériel de sonorisation est même livré aux sit-inneurs par un véhicule inconnu. Le conseil scientifique se réunit d’urgence en fin d’après-midi et décide la suspension des cours d’une journée, pourvu que la situation se détende.
Jeudi 01/12, la brusquerie du mouvement s’affiche davantage quand des éléments toujours étrangers forcent de nouveau le portail et violentent un responsable administratif qui filtrait les étudiants. En fin d’après-midi, le doyen de la faculté appelle à une conférence de presse où il prend l’opinion publique à témoin et adresse aux parents un appel pour aider à évacuer les sit-inneurs étrangers à l’institution, si jamais ils savaient que leur enfant y participait. Une famille au moins répond à l’appel dont le père, monsieur Mongi Khémiri, vient raccompagner son fils, Arbi khémiri, inscrit à la faculté, chez lui. De retour chez eux, le père enferme à clef son fils, qui insiste pour retourner à la faculté participer au sit-in. De rage, l’étudiant Arbi Khémiri met fin à ses jours en se poignardant !
A la Manouba (Tunisie), 12 mille étudiants entre les mains des salafistes | Heikel Ben Mustapha, Manouba, Ennahdha, SadokChourou, Abdelbasset Ben Cheikh, Arbi KhémiriLe 02/12 la prière du vendredi est organisée en bonne et due forme dans la cour de la faculté, juste derrière le décanat. La page FB TalabaRevolution diffuse, entre autres, la prière du vendredi. Les sit-inneurs apprennent la nouvelle du suicide de Arbi Khémiri.
Le 05/12, les choses reprennent leur cours habituel sous le choc de la nouvelle du décès de l’étudiant et malgré les quelques altercations devenues récurrentes. L’après midi, une AG est tenue où les sit-inneurs rendent hommage à celui qu’ils désignent désormais le «Bouazizi» de l’université tunisienne, avec le père du défunt en invité d’honneur. Plus encore, nous confie l’un des étudiants présents, «l’orateur, W.O, affirme que le doyen est à l’origine du suicide de l’étudiant.» Par ailleurs, poursuit-il, ils annoncent qu’ils dégageront le doyen ainsi que certains enseignants arrivistes. A la marge de cette AG, où le père de l’étudiant leur demande de ne pas instrumentaliser le suicide de son fils et les appelle à lever le sit-in, les étudiants de l’UGET, jugés non représentatifs des étudiants par les sit-inneurs, «ont eu une altercation qui aurait pu tourner à une bataille rangée. J’ai l’impression qu’ils ont comme mot d’ordre de passer à la violence, parce qu’ils sentent que leur action est isolée», commente un autre étudiant.
Le 06/12, les sit-inneurs passent franchement à la violence, lorsque, en bloquant l’accès du décanat au premier responsable administratif de la faculté, dans un mouvement de mêlée, ils mettent le doyen ainsi qu’un autre enseignant à terre. Alarmés, professeurs et étudiants sortent pour faire valoir le droit du doyen, élu, à assurer la coordination de l’administration. Face à la violence affichée, le conseil scientifique se réunit d’urgence, dans les bâtiments du rectorat de Manouba. Dans cette réunion, à laquelle assistent les membres élus au conseil scientifique et les représentants des trois syndicats de base (enseignants, ouvriers et administratifs), la décision est prise de suspendre les cours jusqu’à ce que les conditions favorables au bon fonctionnement de l’institution soient assurées et de saisir les autorités concernées, étant donné que la situation devient ingérable.
Depuis cette date, le 06/12/2011, les professeurs se réunissent dans un amphithéâtre que leur prête le rectorat, alors qu’à la faculté, le sit-in s’installe dans la durée. Les sit-inneurs enchainent conférence de presse où sont invitées des associations dont personne ne sait rien. Enfin de compte, pendant deux semaines, «les 12 mille étudiants de la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de Manouba ont été entre les mains de salafistes impunis», martèle N.J, lui aussi enseignant dans cette même Faculté.
 


Heikel Ben Mustapha
(22/12/2011)