Tunisie: Le pouvoir, la salive d’Ennahdha et le contre-pouvoir | Thameur Mekki, Ennahdha, Ben Ali, Bardo, Bardo, Mustapha Ben Jaafar
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Thameur Mekki   
Le pouvoir fait couler la salive d’Ennahdha et de ses alliés. Opposition et société civile militent contre «le retour de la dictature». La Révolution continue.
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Environ 120 heures de débats houleux, de manœuvres politiques et de querelles entre la troïka et l'opposition pour adopter la mini-constitution, par 141 voix pour et 37 contre. Les 217 membres élus de l’Assemblée Constituante ont fait passer cette loi sur l’organisation provisoire des pouvoirs publics, du samedi 10 décembre 2011 quelques minutes après minuit (23h GMT). Il s’agit du texte régulateur qui permettra de désigner le nouveau président de la Tunisie et son futur premier ministre. Cette petite constitution de 26 articles détermine leurs prérogatives et celles de l’Assemblée Constituante durant l’année à venir, le temps d’adopter une constitution définitive.

11 mois après que le peuple tunisien a chassé Ben Ali, environ 45 jours après les premières élections libres et indépendantes en Tunisie, le pays, à l’origine de la vague de révoltes secouant le monde arabe, bouillonne toujours. Les revendications sociales et politiques se poursuivent. Juste en face du siège de l’Assemblée Constituante, situé à la municipalité du Bardo (nord-ouest de Tunis), un sit-in s’est implanté depuis le 29 novembre, date du début des discussions de cette mini-constitution. Son mot d’ordre ? «Lutter contre le retour de la dictature». Le sit-in du Bardo s’articule dans sa dimension politique autour d’un slogan : «Non à la tyrannie »

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La troïka partage le gâteau

Formé par le Mouvement d'Ennahdha, le Forum Démocratique pour le Travail et les libertés (FDTL) alias Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR), cette coalition tripartite, qui a vu le jour après les élections du 23 octobre, est entrée à l'Assemblée Constituante avec un projet d'une mini-constitution préétabli. Les trois partis ont convenu de la répartition des postes clés de l’Etat et sur les grandes lignes de cette mini-constitution en dehors de l’Assemblée. Le Mouvement d’Ennahdha (89 députés), le CPR (29 députés) et Ettakatol (20 députés) représentent 75% des voix à l’Assemblée Constituante ont partagé le gâteau entre eux.
L’accord stipule que le Président de l’Assemblée est Mustapha Ben Jaafar, leader d’Ettakatol, parti de gauche membre de l’Internationale socialiste. Chose déjà faite dès le premier jour de l’ouverture de l’Assemblée, le 23 novembre. Selon le deal de la troïka, Moncef Marzouki, leader du CPR, parti de gauche au discours conservateur, devrait être le futur président du pays. Quant à Hamadi Jebali, secrétaire général du Mouvement d’Ennahdha, il devrait se faire désigner à la présidence du gouvernement, de quoi s’attirer les foudres de l’opposition et de plus d’une dizaine d’associations et autres organismes de la société civile jugeant que le poste auquel est promu le numéro 2 du parti d’inspiration islamiste concentre trop de pouvoirs au détriment de l’Assemblée Constituante et à de la Présidence.

Sit-in du Bardo, la société civile s’active
Douze jours après le début du sit-in et l’adoption de la loi sur l’organisation provisoire des pouvoirs publics, les tentes sont toujours là et les dizaines de sit-inneurs continuent à bénéficier de la sympathie de centaines de citoyens indignés. S’agit-il d’un contre pouvoir influent? Dalila Msaddak, vice-présidente de l’association «Le Manifeste du 20 Mars», représente l’un des organismes de la société civile les plus actifs au sit-in. Elle fait son auto-évaluation : «Oui, le sit-in a pesé dans les deux sens. Il a tiré la sonnette d’alarme. D’une part, les élus démocrates ont pris conscience des points liberticides du projet de mini-constitution préparé par la troïka. D’autre part, les membres de la coalition tripartite ont révisé leurs positions. Et cela nous a permis d’obtenir des changements» nous confie l’activiste avant de poursuivre : «Le sit-in a également éveillé une bonne partie de la rue. Ce n’est pas évident pour les citoyens d’analyser le contenu d’un texte de loi et d’en tirer les conclusions, d’identifier les acquis et les menaces qu’il incarne».
Le Parti Démocrate Progressiste (centre), Le Pôle Démocratique Moderniste (centre gauche) et le Parti d’Afek Tounes (Droite), formations politiques de l’opposition, détiennent 12% des voix. Ils bénéficient de la sympathie de quelques autres députés et représentent une masse ne dépassant guère les 20%. Défendant des points souvent concordant avec les revendications des sit-inneurs, ils sont arrivés à faire pencher la balance légèrement pour un meilleur équilibre entre les pouvoirs publics. Mais le gourmand appétit de pouvoir d’Ennahdha et de ses alliés est difficile à contrecarrer.

L’opposition, prodigieux petit poucet!

Malgré son poids numérique infime, l’opposition est arrivée à exercer activement son rôle même si la force de la machine de vote est quasi-inébranlable. Essayons de passer en revue quelques rounds de cette bataille politique afin de voir plus clairement les enjeux et les résolutions. Premier round : l’Assemblée Constituante accorde sa confiance au gouvernement et bénéficie de la motion de censure votée à la majorité absolue selon la règle du parallélisme des formes. Et ce, non pas comme le stipule le projet de la troïka attribuant la confiance à la majorité absolue et la retirant au 2/3. C’est ce qui représente un bémol vu que le parti d’Ennahdha dispose de plus de 41% des députés, soit plus qu’un tiers des députés. Deuxième round : Dans la mini-constitution établie par la troïka, le président trace avec le chef du gouvernement les lignes de la politique étrangère du pays. Il est le chef suprême des forces armées. Le Président ne désigne ou remercie les hauts officiers qu' «avec l’accord» du chef du gouvernement. Finalement, la loi adoptée par l’assemblée n’exige plus «l’accord» du premier ministre mais «la concertation» entre les deux hommes. Troisième round : Les sit-inneurs dont l’une des plus importantes revendications est un référendum populaire pour l’adoption de la constitution définitive n’est pas passé. Mais la version retenue par l’Assemblée est différente de celle de la troïka stipulant que la loi est adoptée par les 2/3 à la première lecture et à la majorité absolue à la deuxième lecture. La mini-constitution adoptée implique un référendum populaire comme troisième alternative si la constitution n’a pas été adoptée au vote des 2/3 à la première et à la deuxième lecture.

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Secousses internes chez le CPR et Ettakatol
Reste à préciser que l’opposition et les sit-inneurs n’ont pas été les seules forces de pression face à la troïka. Au sein du CPR et d’
Bardo,de nombreux partisans se sont indignés. Lundi 05 décembre, des dizaines de militants du parti de Mustapaha Ben Jaffar ont manifesté exprimant, ainsi, leur mécontentement de l’alliance avec Ennahdha. Sur les réseaux sociaux, ils lancent une piqûre de rappel: Durant la campagne électorale, Mustapha Ben Jaafar, leader du parti, a nié des rumeurs faisant état d’une future alliance avec le Mouvement d'Ennahdha. «Que ce soit avant ou après les élections, Ettakatol n'a pas et n'aura pas d'alliance avec Ennahdha ni avec un autre parti d'ailleurs» a déclaré Mustapha Ben Jaafar lors d'une conférence de presse tenue le 15 octobre. Evidemment, des paroles en l’air ! Mais il n’est pas le seul à avoir une secousse interne. Le CPR est en train de vivre la sienne aussi. Mais le ton des jeunes du CPR est moins menaçant que celui des partisans d’Ettakatol. Jusque-là, leur pétition , circulant sur le net, a été signée par environ 250 internautes.

Un peuple qui se perd en conjectures?
Dans cette jungle d’articles de loi, le peuple tunisien a passé deux semaines les yeux rivés sur les écrans des télés à suivre les séances de travail de la Constituante. De quoi avoir la migraine. Difficile de saisir les enjeux du moment. Après avoir vécu sous la dictature durant plus de 50 ans, il est très peu outillé. En route vers la Constituante, Aymen, 29 ans taxiste, m’interpelle : «Tous les partis politiques sont des loosers. J’ai voté Ennahdha. Et qu’est ce qui a changé ? rien. Et voilà que ces sit-inneurs ne veulent pas laisser le temps au temps. Tout le monde veut tout, toute de suite». Au carrefour d'un rond-point juste à côté du sit-in, une femme est investie dans la distribution de tracts. «Je n'appartiens à aucun parti politique, à aucune association. Je distribue ces tracts pour que les citoyens comprennent les enjeux actuels, afin qu'ils saisissent comment la dictature pourrait revenir» nous confie-t-elle, sous couvert d’anonymat. «A voir les réactions, il est clair que ces gens ne comprennent pas vraiment pourquoi les sit-inneurs sont là» ajoute-telle.

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«Travail, Liberté, Dignité nationale», ce slogan historique de la gauche tunisienne plébiscité dans les manifestations qui ont entraîné la chute du pouvoir en décembre et janvier derniers, retentit au sit-in du Bardo. Les sit-inneurs, en partie, issus de l’Union des Diplômés Chômeurs (UDC) et autres indignés contre l’injustice du concours de recrutement de la Compagnie du Phosphate de Gafsa revendiquent leurs droits au travail. Des blessés de la Révolution, sans couverture médicale, sont en grève de la faim. Autant de revendications urgentes qui doivent être des priorités du nouveau gouvernement qui sera nommé dans les quelques jours à venir. La gourmandise du pouvoir devra faire face à la faim des blessés et des chômeurs. Ils devront faire face à un peuple vigilant qui a abandonné la peur et qui compte exercer pleinement ses droits et investir la rue à tout moment.



Thameur Mekki
(13/12/2011)