Elections tunisiennes, une première lecture à chaud | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
D’impressionnantes files d’attente étaient visibles partout dans le pays. Mais nombre de Tunisiens ont dû désenchanter très vite. On déplore des irrégularités, dans plus d’une circonscription. Pourtant, il y a comme un accord tacite pour saluer la première expérience démocratique dans le pays. Il semble que tout le monde ait intérêt à fermer les yeux sur ce qui a pu entacher ces élections, aussi bien l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), que les observateurs européens. Personne ne veut voir les preuves filmées des nombreuses infractions nahdhaouies. Cela vaut sans doute mieux pour la paix sociale et pour l’avenir politique d’un parti qui a l’aval des USA.
Elections tunisiennes, une première lecture à chaud | Jalel El Gharbi
Les résultats, qui ne seront proclamés de manière officielle que dans l’après-midi, appellent déjà quelques remarques.
Comme cela était prévisible, Nahdha vient en tête raflant 40% des sièges. Le mouvement islamiste était crédité de 20 à 30% alors que lui-même tablait sur 50%. Il est vrai qu’il a obtenu ce taux dans les suffrages des Tunisiens vivant à l’étranger ! Pourtant, il y a lieu d’affirmer que le raz-de-marée islamiste n’a pas eu lieu nonobstant le discours populiste du parti Nahdha, largement servi par la vague de mécontentement suscitée par la projection du film iranien Persepolis, par le soutien de la chaîne Al Jazeera et par d’impressionnants moyens financiers, sans parler d’incontestables irrégularités. Reconnaissons toutefois que le parti Nahdha a prouvé qu’il quadrillait le pays aussi bien, sinon mieux que l’ancien RCD. Son discours populiste a surtout profité du déficit éthique laissé par M. Ben Ali et le régime mafieux qui était en place. Ceux qui ont voté Nahdha, ont donc voté pour plus d’éthique et surtout contre l’ancienne « nomenclature » politique, y compris celle de l’opposition. En somme, il s’agit d’une sorte de vote sanction. Par ailleurs, le Tunisien moyen étant plutôt conformiste, il a voté «comme tout le monde».
Cette victoire du mouvement Nahdha suscite de grandes inquiétudes à Tunis surtout dans les milieux féministes et intellectuels. Les responsables du parti s’empressent de rassurer les Tunisiens et aussi les partenaires occidentaux. Mais force est de constater que le parti Nahdha ne parvient pas à dissiper les craintes qu’il suscite, sans doute parce qu’on est habitué à son double langage et surtout parce que le modèle libyen, tout proche, ne cesse de surprendre les Tunisiens. La première décision du Conseil de Transition aura été de rétablir la polygamie. Mais la Tunisie n’est pas la Libye et Nahdha sait qu’une telle décision, que ses leaders se sont bien gardés de condamner sous prétexte que les Libyens étaient libres, est impensable en Tunisie.
Curieusement, il existe un autre point sur lequel on semble s’accorder, c’est le rapprochement entre Nahdha et l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, Parti de la justice et du développement) turc, alors qu’en réalité les deux partis ne nous semblent pas très comparables.
Elections tunisiennes, une première lecture à chaud | Jalel El GharbiMais la grande surprise vient de Sidi Bouzid qui a voté en masse pour Hachmi Hamdi, qui s’est autoproclamé président de la république depuis quelques semaines déjà. Mr Hamdi présente la liste AlAridha chabia (La Pétition populaire) qui promet 200 d (100 euros, à peu près) à tous les chômeurs, le transport gratuit pour le troisième âge, les soins gratuits pour tous et autres balivernes. On peut penser que Sidi Bouzid a voté pour l’enfant du pays, persécuté par le régime de Ben Ali avant de devenir un de ses thuriféraires (payés par la tristement célèbre l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure, murmure-t-on à Tunis). Hachmi Hamdi a réussi le tour de mener campagne en Tunisie à partir de Londres. La rumeur dit que Mr Hamdi a profité de l’appui des caciques du RCD et que son passé de militant est plus que douteux. Devenu la risée des facebookeurs, Mr Hamdi raccroche au nez du journaliste de la chaîne Hannibal qu’il accuse de ne pas l’avoir soutenu, déplorant au passage cette campagne menée contre lui à Tunis.
En réalité, Sidi Bouzid n’a pas voté pour l’enfant du pays qui a réussi et qui dirige depuis Londres une petite chaîne de TV Al Moustakila (l’indépendante). C’est un vote tribal et au mieux régionaliste. Du reste, ce vote régionaliste peut être relevé ailleurs qu’à Sidi Bouzid. Par exemple, à Sousse où on a voté pour Kamel Morjane, l’ancien ministre de Ben Ali dont on retient encore cette déclaration « La Tunisie a été la première à mettre en garde contre les dangers d’Internet ». Ce qui semble être incompréhensible, c’est que, aussi bien Sidi Bouzid que Sousse, avaient d’autres candidats plus compétents, plus intègres.
Les listes de l’ubuesque Hachmi Hamdi remportent plus de sièges que le Forum démocratique pour les Libertés et le Travail (FDLT) du très respectable Mustapha Ben Jaafar. Ce parti occupe la troisième place derrière le Congrès pour la République de Moncef Marzouki, un des premiers à avoir dit Non, avec la virulence que l’on sait, à Ben Ali, mais à qui on reproche de faire passer son ambition personnelle avant tout.
Elections tunisiennes, une première lecture à chaud | Jalel El GharbiLe FDLT avait tout pour remporter un meilleur score, pourtant il semble qu’on lui reproche d’être élitiste. A notre avis, ce parti a pâti d’un déficit de communication. Sa stratégie électorale a été désastreuse. Sa campagne s’est souvent faite en français ou alors en arabe dialectal. Or, ce qui était censé être un signe de proximité avec le peuple, n’était que révélation du caractère beldi (tunisois) de ce parti. Il semble que le régionalisme soit la chose la mieux répartie en Tunisie.
Le Parti Démocratique Progressiste (PDP), un des partis qui ont le plus résisté à la dictature de Ben Ali a lui aussi subi un revers. Ses dirigeants, Mr Chebbi et Mme Jeribi se sont empressés de féliciter Nahdha et de s’engager à poursuivre la lutte pour la démocratie. Autre grand perdant : la richissime Union Patriotique Libre (UPL) qui a mené une campagne des plus remarquées, mais aussi des plus controversées.
On le comprend, les démocrates ont plus d’une raison pour désenchanter , surtout ceux du Pôle démocratique moderniste (PDM), coalition menée par le Mouvement Tajdid (ex Parti Communiste Tunisien) et trois autres groupuscules, qui ne remporte que 6 sièges sur les 203 déjà annoncés à l’heure où nous écrivons ces lignes. Un revers cuisant qui explique l’amertume du Pôle.
Pire encore, pour l’extrême gauche et les partis nationalistes arabes qui foisonnent dans le pays, ces élections auront été un camouflet cinglant.
Certes les dés étaient un peu pipés mais le combat n’est pas terminé. Il appartient aux démocrates de faire prévaloir l’intérêt du pays sur les ambitions personnelles, de revoir leurs alliances et de reconsidérer leurs différends.

Jalel El Gharbi
(26/10/2011)









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