La Tunisie à J-2 | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
La Tunisie à J-2 | Jalel El GharbiLes Tunisiens vivent au rythme de plus en plus effréné de la campagne électorale. Ils doivent élire le 23 octobre une Constituante chargée de doter le pays d’une nouvelle constitution. Les élections ont d’ores et déjà commencé d’abord en Australie, puis en Europe et dans le reste du monde. A Tunis, la frénésie électorale continue de plus belle. Ce sont les premières élections démocratiques dans le pays et dans la région. Comme cela était prévisible, certains dépassements sont venus entacher la campagne électorale. Les abus les plus importants ont commencé à l’université de Sousse où de violents heurts ont opposé salafistes d’obédience wahabite (Arabie Saoudite) et étudiants, suite au refus de l’administration d’inscrire une étudiante portant le niqab. A ces incidents, qui ont suscité une grande inquiétude dans la société civile, sont venues s’ajouter des manifestations violentes organisées par les salafistes suite à la projection du film Persepolis par Nessma TV, une chaîne privée qui émet sur tout le Maghreb et dont le groupe Mediaset de Mr Berlusconi est actionnaire. Une scène du film provoque la colère des foules: on y voit une représentation de Dieu tel qu’imaginé par une petite fille. Pourtant, le film de l’iranienne Marjane Satrapi est passé à plusieurs reprises dans les salles de Tunis sans susciter le moindre émoi. La contestation est menée par les salafistes, mais politiquement, c’est une aubaine pour le parti Nahdha qui tire profit de la confusion entre islam et islamisme. Les contestations culminent avec l’attaque du domicile du PDG de la chaîne, qui, vraisemblablement terrorisé, finit par se rétracter lui qui deux jours auparavant défendait bec et ongles la liberté de presse. Il présente ses plus plates excuses perdant de la sorte le soutien des démocrates. Quant au gouvernement, il semble avoir opté pour l’apaisement, préférant ne pas exacerber les tensions quitte à charger Nessma TV qui, de toutes manières, s’est déjugée.

Pourtant l’inquiétude est grande en Tunisie, surtout chez les démocrates. Jalila Jendli, ingénieur principale en informatique, très active sur Facebook où sa page «Non à l’Anarchie en Tunisie » compte plus de 19 000 fans, me confie: «J’ai peur des résultats de ces élections. J’ai peur que le sang de ceux qui se sont sacrifiés pour la révolution n’aille en vain. J’ai peur que s’instaure une nouvelle dictature, encore plus terrible que celle que nous avons défait…J’ai peur qu’on régresse, notamment en ce qui concerne la liberté de la femme que les réactionnaires veulent remettre en question au nom de la religion…» Jalila n’est pas la seule à avoir ces appréhensions. Dimanche dernier, une manifestation imposante parcourt les rues de Tunis arborant des slogans contre l’intolérance et pour la liberté de culte. Attaqni (lâche-moi) tel est le mot d’ordre d’une série de manifestations réussies dans de nombreuses villes du pays. C’est le premier message clair aux intégristes. Ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls sur scène. Leur culte de l’unanimité semble en avoir pris un coup. Le deuxième message viendra de Washington et montrera combien l’enjeu de ce scrutin dépasse les frontières du pays. Evoquant la situation en Tunisie, Mark Toner, porte-parole du Département d’Etat US, vient de mettre en garde contre « l’usage de la violence à des fins politiques, qui ne peut être toléré » tout en « mettant en garde contre la tentation de la violence politique ». Ceux qui devraient se sentir concernés par ces propos, ce sont les salafistes, qui ont commis l’erreur de conclure trop vite que l’appui des pétrodollars induisait de facto un aval américain, et surtout le richissime mouvement Nahdha qui s’était vite empressé d’envoyer des émissaires à Washington afin de rassurer les USA sur la vocation démocratique du mouvement Nahdha. Aujourd’hui, Nahdha se trouve piégée et ne peut même pas crier à l’ingérence étrangère. Le parti de Mr Ghanouchi jouit d’une popularité incontestable qui lui donnerait selon les estimations 20 à 30 % des voix et pas moins de 50% selon le chef du mouvement qui a promis d’ameuter ses troupes en cas de fraude. Or le mode de scrutin adopté ne permet à aucun parti d’avoir la majorité. Il semble donc que le parti islamiste s’empêtre dans ses contradictions et dans ses maladresses. Le parti islamiste fait preuve d’un flagrant manque d’expérience et accumule les erreurs de calcul stratégique qui lui coûteront cher : le mouvement Nahdha a confondu soutien des monarchies du Golfe et soutien US mais il a aussi sous-estimé les liens traditionnels qui unissent les démocrates tunisiens et les US. Ces liens ont été consolidés par la visite du premier ministre tunisien aux USA. S’inscrivant dans la lignée de Bourguiba, Mr Sebsi, le premier ministre, a assez de rayonnement pour faire commerce avec Washington sans faire des concessions sur l’autonomie de la décision tunisienne. Il y a lieu de penser que Mr Ghanouchi n’a pas les mêmes aptitudes. Par ailleurs, Nahdha s’est trompée en jouant la carte de la division France/USA pour deux raisons : la France de Mr Sarkozy, qui a soutenu Ben Ali jusqu’au dernier jour, n’intervient pas autant que les islamistes ne le laisse entendre, sans compter que la France et les USA ne sont pas en désaccord sur les questions essentielles. En plus, ni la France ni les USA ne voudraient d’un régime islamiste. Remarquons surtout que le mouvement Nahdha n’a pas réussi à dissiper les craintes que suscite son parti. Les déclarations de leurs dirigeants sentent la flagornerie. Les chefs du mouvement Nahdha se disent contre la polygamie. Ils se montrent tolérants à l’égard des homosexuels, des plages mixtes et du bikini. Ils ne comptent pas interdire l’alcool ni amender le CSP (Code du Statut Personnel, le code le plus avant-gardiste en matière des droits de la femme) tant et si bien qu’on peut se demander ce qu’il reste d’islamiste dans leur programme.
Conçu par des juristes compétents, le mode de scrutin choisi favorisera la diversité. Ce sont les alliances futures qui décideront. Nahdha semble redouter une alliance de toutes les forces démocratiques, mais il semble surtout qu’elle ait compris que le modèle soudanais qui plaît à Monsieur Ghanouchi ne séduit pas trop les Tunisiens. L’influence que M. Ghanouchi prétend avoir eu sur le modèle turc est l’objet de sarcasmes sur Facebook. Sauf imprévu, le scrutin se déroulera dans de bonnes conditions. Les ministères de la Défense et le Ministère de l’Intérieur affirment avoir pris toutes les dispositions nécessaires. En somme, l’enjeu de ce scrutin dépasse tous les partis. Le seul vainqueur de ces élections, ce sera l’Etat tunisien dans un pays déterminé à rejoindre le monde civilisé malgré toutes les forces réactionnaires.

Jalel El Gharbi
(20/10/2011)


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