Les murs pour voir | chat Willis, Nadia Khiari, collectif ZIT, Faten Rouissi, Lucienne Snadi, Amine Lamin, Hela Ammar, Sana Tamzini, Sonia Kallel, Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   

"C'est difficile de vous expliquer comment c'était avant." Les panneaux publicitaires laissent encore entrevoir quelques slogans des grands jours. On devine un immense DEGAGE entre deux affiches qui vantent l'investissement immobilier dans un vocabulaire révolutionnaire. Depuis le 14 janvier, le paysage urbain n'est le plus le même en Tunisie. Bouleversé. Bousculé. Vivant. Sur l'avenue Bourguiba, les vendeurs à la sauvette se sont multipliés comme à Palerme ou à Marseille. Les partis politiques inondent les murs de leurs affichettes promettant des lendemains qui chantent. Les manifestations se succèdent. Violentes parfois encore. Fin juillet, plusieurs centaines de tunisiens sont descendues dans la rue une nouvelle fois pour dire leur refus de la terreur, de la peur. Partout dans la rue, dans les cafés, ils disent haut et fort les multiples facettes de la révolution, leurs espoirs comme leurs désillusions "Il ne faut pas nous en vouloir. Comprenez bien qu'on parle comme ça depuis si peu de temps..."

//Amour © Emmanuel VigierAmour © Emmanuel Vigier
 


Dans les maisons du clan Ben Ali
Dans une rue de la Médina, ces quelques mots: "Murs blancs, peuples muets." Partout, la révolution s'est écrite. Phrases spontanées de joie et de fureur. Les exemples ne manquent pas dans les maisons du clan Ben Ali, toutes réquisitionnées par l'état,. L'une d'entre elles, à Gammarth, appartenait au beau frère du dictateur, Belhassen Trabelsi. Vaste demeure que la presse tunisienne a longuement décrite. Luxe qui saute aux yeux, excessif comme un décor de cinéma. Dans le jardin, des éléments d'un rocher sont visiblement en carton-pâte. A l'intérieur de la maison, on peut lire sur un mur: "Voler le peuple pour se payer une baraque aussi moche." Ce sont les paroles du chat Willis.

//Willis © Emmanuel VigierWillis © Emmanuel Vigier
 


Le personnage est devenu une des figures de la révolution tunisienne. Sa créatrice, Nadia Khiari, peintre, prof aux Beaux-Arts l'a d'abord dessiné sur Facebook, au soir du dernier discours du dictateur. Sa renommée est immédiate. Willis aujourd'hui commente l'actualité sur des murs bien réels. Dans la maison de Gammarth, il cotoie d'autres dessins de jeunes artistes notamment réunis au sein du collectif ZIT.

//Z.I.T © Emmanuel-VigierZ.I.T © Emmanuel-Vigier
 


Lucienne Snadi dite Lux une jeune femme franco-tunisienne graffe depuis quelques mois et s'amuse: "C'est peut-être ma façon à moi de participer à la révolution..." Ismat Ben Moussa est étudiant en cinéma et a longtemps échappé à la police de son quartier: "On ne graffait pas des propos strictement politiques. Mais ils étaient principalement adressés à la police, qui était le principal organe d'oppression de toutes les cultures populaires." Amine Lamin a créé un site internet entièrement consacré à l'essor du street art dans la période révolutionnaire. "Il y a une véritable effervescence." Pour la deuxième fois, la galerie Artyshow a exposé les grafs de Sk-One. "Bomber nuit gravement au système." dit une de ses oeuvres...

100 portraits
L'art dans la rue ne fait pas pour autant l'unanimité. Le projet porté par le photographe JR a suscité une polémique tenace. L'artiste français est connu pour avoir placardé le mur de séparation d'Israël d'images de Palestiniens et d'Israéliens. D'immenses portraits en noir et blanc, qui font désormais sa marque. En Tunisie, dans le cadre d'un projet plus vaste intitulé Inside Out, il est intervenu avec 6 autres photographes tunisiens. Ils parcourent le pays afin de faire 100 portraits d'hommes et de femmes, destinés à être affichés sur les murs. A chacun d'eux, est posée une question sur le bonheur ou sur le devenir de leur pays. Hela Ammar, photographe et plasticienne, se souvient précisément de chacun des visages. "On était en plein dans la révolution. On partait à la rencontre des gens, on rentrait dans leur intimité à un moment très particulier." L'affichage apporte son lot de désillusions. A la Goulette, les portraits avaient été collés à la place d'une image de Ben Ali. Ils sont vite arrachés.

//Art dans la rue © Faten RouissiArt dans la rue © Faten Rouissi
 


"Au début, il y a eu de la colère de ma part, une vraie incompréhension. Et puis on a beaucoup parlé. Et je pense avoir entendu ce que les gens m'ont dit. La même image, celle du pouvoir, leur avait été imposée. Désormais, ils ne voulaient plus qu'aucune image ne leur soit imposée sur leurs murs...."

"Je bouillonnais"
Sur sa page Facebook, en février dernier, Faten Rouissi invite les gens d'un quartier de la banlieue Nord de Tunis à un rassemblement artistique et citoyen. La manifestation se déroule sur un terrain de Carthage Byrsa devenu le cimetière des voitures brûlées pendant la révolution. "Cette image me fascinait. J'avais envie d'en faire quelque chose. Qu"il y ait une forme de renaissance." Le rendez-vous est populaire, il attire aussi bien des artistes que des habitants du quartier, qui saisissent pinceaux et crayons et redonnent une nouvelle vie aux véhicules calcinés. Deux d'entre eux sont exposés aujourd'hui devant l'Acropolium. de Carthage. "Je bouilllonais" explique Faten, plasticienne et enseignante, quand elle évoque la période avant Ben Ali. En octobre 2010, lors de la dernière édition de Dream City, la jeune femme avait exposé tout un travail autour d'une expression populaire: "Tlaa Essaboun N'dhif" (en français, "la grande lessive"). Des femmes repassent inlassablement, des passants donnent leur interprétation du proverbe dans une video..."Tout est suggéré. Mais tout est dit! On savait faire ça, je crois. Il fallait juste oser..." Après le 14, tout a changé. "Il nous fallait, nous les artistes, sortir, aller dans la rue."

//Artocratie a la Marsa © Emmanuel VigierArtocratie a la Marsa © Emmanuel Vigier
 


"Ce n'est pas fini..."
Elle aussi est beaucoup sortie dans la rue. Sana Tamzini en a moins le temps aujourd'hui. Le 27 avril, elle a accepté de prendre les rennes du Centre National d'Art Vivant dans le jardin du Belvédère, à Tunis.
"Il y a tout à faire. C'était le temple de la culture officielle. Un endroit en sommeil, dans les mains du même clan... Mon objectif premier, c'est d'ouvrir les portes aux jeunes." Elle aussi plasticienne et enseignante, elle a travaillé pendant la révolution...sur la révolution. En février dernier, avec une autre artiste, Sonia Kallel, elles ont organisé un happening dans la Médina, "Horr 1".

//Horr-1 © Droits-réservésHorr-1 © Droits-réservés
 


Des groupes de jeunes gens, enveloppés dans des tissus blancs, font barrage dans les ruelles. "Bien sûr, il y avait un écho avec ce que nous avions vécu. Les comités de quartier qui nous avaient protégés, par exemple." Et puis, il y une forme d'affolement, de confusion, le groupe ne sait plus quelle forme adopter, ni même ce qu'il doit faire..."C'était une petite chorégraphie qui exprimait ce que je ressens encore aujourd'hui: nous n'arrivons pas à nous entendre. On se parle oui, nous n'arrêtons pas de nous parler..." Sana Tamzini a promis d'écrire une suite à ce premier opus. "Ce n'est pas fini, la révolution.", dit-elle. La voix est soudain plus grave.


 

Emmanuel Vigier
(31/08/2011)


Liens:

Autour du graff et du street art aujourd'hui en Tunisie
http://graphikisland.com/

Le projet de JR sur Facebook:
http://www.insideoutproject.net/

Le travail d'Hela Ammar:
http://www.helaammar.com

Le festival Dream City:
http://dreamcitytunisie.com/