Le retour du bourguibisme | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Il semble que la Tunisie soit en train de se réconcilier avec des pans entiers de son histoire récente. Une autre figure est en passe d’être réhabilitée : Habib Bourguiba (1903-2000), celui dont on dit qu’il est le père de la nation moderne a longtemps été relégué au second plan par le régime de Ben Ali qui semblait le craindre même après sa mort. A Monastir, sa ville natale, et à Tunis on se prépare déjà pour commémorer avec faste et dignité l’anniversaire de sa disparition le 6 avril. Pour tous les Tunisiens, Bourguiba est un modèle de probité et d’intégrité mais aussi d’ouverture. Des passages du roman de Zine Elabidine Chérif Les Héritiers infidèles lui rendent hommage.
Le retour du bourguibisme | Jalel El Gharbi
Béji Caïd Essebsi
Le retour du bourguibisme trouve son expression la plus éclatante dans la nomination le 27 février de Mr Béji Caïd Essebsi en remplacement de Mr Mohamed Ghanouchi, premier ministre contraint de démissionner sous la pression d’un implacable sit-in ayant même interdit aux ministres l’accès à la Casbah, place où se trouvent les ministères. Le président par intérim fait appel à Mr Béji Caïd Essebsi, un inconnu pour les jeunes sauf pour ceux qui, quelques jours auparavant, l’avaient découvert lors d’un bref passage télévisé lors duquel la finesse de ses analyses a surpris plus d’une personne. La révolution des jeunes conduit au pouvoir un homme né en 1926 et qui s’impose très vite comme l’homme de la situation.
Béji Caïd Essebsi né à Sidi Bou Saïd, banlieue pittoresque de Tunis, appartient à une famille tunisoise d’origine génoise.
Tour à tour conseiller de Bourguiba, directeur de la sûreté nationale, ministre de la défense et surtout ministre des affaires étrangères, il connaît sa plus belle réussite diplomatique lors du vote de la résolution des Nations Unies suite à l’agression israélienne de 1985 contre la banlieue de Tunis. Il réussit à neutraliser les USA qui sont contraints de ne pas opposer leur véto à une résolution condamnant Israël. Ce qui est une première dans les annales de l’ONU.
Le 4 mars, le vieux routier donne une conférence de presse. Il s’inscrit dans la lignée de Bourguiba . Il est vrai qu’il a la même assurance mais semble plus démocrate, le même charisme mais il est plus cultivé. Son discours est truffé de citations littéraires et même de versets coraniques. Son discours improvisé séduit. Il a l’étoffe de ces hommes politiques dont les discours valent aussi par le non dit.
Ses nombreuses références au Coran ont été interprétés comme des avances faites à l’intégrisme alors qu’il convenait d’y voir un pied de nez : il insinuait qu’il connaissait au moins aussi bien qu’eux le texte coranique et que l’islam n’est pas leur apanage. Cette intervention plaît parce qu’elle rompt avec le ton platement univoque de Ben Ali –pour ne pas dire plat.
C’est donc un papy fringant, pimpant neuf qui dit qu’il est heureux pour dire qu’il n’a pas d’ambition politique. C’est-à-dire qu’il n’a rien, ni personne à craindre.
Ce que personne ne dit, c’est que le premier défi attendant Mr Béji Caïd Essebsi n’est peut-être pas la menace que font peser sur le pays les caciques de Ben Ali, ni les exigences d’une économie chancelante, ni même une éventuelle menace intégriste. Il doit d’abord préserver l’indépendance du pays car les pays amis, surtout ceux qui l’étaient du temps de Ben Ali, commençaient à fourrer le nez partout. Mais le premier ministre sait qu’il est autrement plus puissant que Ben Ali: intègre, sans ambition anticonstitutionnelle et appuyé par le peuple, il n’a aucune raison de plier l’échine devant qui que ce soit. Et il n’a pas manqué de le laisser entendre. Les amis de la Tunisie devront savoir à quoi s’en tenir, surtout depuis l’affaire de l’ambassadeur Boris Boillon. Les Tunisiens n’ont pas apprécié la manière peu diplomatique avec laquelle il a été nommé à Tunis. Ils ont moins apprécié que Paris ait choisi un diplomate qui était en poste à Bagdad. Le rapprochement entre Tunis et Bagdad semblait incongru. Fraîchement arrivé à Tunis, il eut la goujaterie de rudoyer une jeune journaliste tunisienne. Cela a largement suffi pour rappeler aux Tunisiens l’offre d’assistance technique que fit Michèle Alliot Marie à Ben Ali. Des manifestants assaillent l’ambassade de France et le soir même Mr Boris Boillon s’excusait de la manière la plus plate à la T.V. Mais il faudra du temps pour que le ressentiment contre la France soit oublié. Le 27 février Michèle Alliot Marie démissionnait. Et Mr Boris Boillon ne devrait pas faire long feu à Tunis. On avance déjà le nom d’Yves Marek.

Le défi de la Tunisie
Le 23 mars, Béji Caïd Essebsi accorde une interview à Marianne où il dresse, avec maestria, un état des lieux incriminant l’attitude européenne. Concernant les événements en Libye, il déclare: «Attention, pour nous la Libye ce n’est pas l’étranger, c’est une affaire intérieure. Les mêmes familles vivent des deux côtés de la frontière… Nous avons reçu plus de 160.000 réfugiés en quelques semaines. Nous n’avons pas crié à l’invasion. Nous leur avons porté secours dans la limite de nos moyens. Les habitants des régions frontalières les ont reçus chez eux. On ne nous a pas signalé de mécontentement local. Vous, en France, quand dans un moment de crise, 5.000 Tunisiens débarquent à Lampedusa, très, très loin de votre territoire, vous y voyez un cataclysme. Marine le Pen court à Lampedusa. Il vaut mieux rester calme.»
La Tunisie doit relever plus d’un défi: les revendications sociales de plus en plus pressantes, les pays amis qui voudraient que le pays, déjà obéré, contracte d’autres dettes, des problèmes économiques, la contre-révolution et toute la gamme de sabotages qu’elle et une conjoncture régionale défavorable.

Jalel El Gharbi
(11/04/2011)


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