L’âge d’or de la multi-culturalité | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
L’âge d’or de la multi-culturalité | Jalel El GharbiCette nostalgie pour l’âge d’or de la multi-culturalité n’est nullement l’apanage des Tunisiens de confession juive. Pour une majorité de Tunisiens, le départ massif des juifs après juin 1967 a été mal vécu. C’est comme s’ils avaient été privés de cette part d’altérité qui est en eux depuis des milliers d’années. Ce sentiment trouve son illustration dans un film «Un été à la Goulette» de Férid Boughedir réalisé en 1996. Il s’agit d’une coproduction franco-belgo-tunisienne. Les événements se déroulent en 1966. Trois amis Youssef, contrôleur sur le TGM musulman, Jojo, le roi du brik à l’œuf juif et Giuseppe, pêcheur sicilien de confession catholique, ont trois filles qui décident de perdre leur virginité avant le 15 août chacune avec un jeune d’une autre religion. Mais la guerre des six jours met fin à leur projet de métissage. Avec cette guerre, c’est comme si un projet avortait, comme si un rêve s’achevait en cauchemar. De nombreux Tunes durent quitter le pays, choisissant souvent la France plutôt qu’Israël. L’attachement de cette communauté au pays ne s’est jamais démenti. Son expression la plus poétique est sans doute ce qu’on peut lire sous la plume d’Albert Memmi qui vit aujourd’hui à Paris. Très respecté à Tunis où il est souvent reçu et où son œuvre fait souvent l’objet de travaux universitaires, Memmi est très différent d’un Georges Adda ou d’un Gilbert Naccache. Il a choisi de ne jamais s’opposer à ceux qui ont le pouvoir. Jamais il n’a inquiété ni été inquiété par le Bey, ni par Bourguiba, ni par Ben Ali. Peut-être situait-il la littérature au-dessus de tous, peut-être cherchait-il à épargner à sa communauté le courroux de ces trois règnes.
A l’université de Tunis, la Manouba, un groupe de recherche, «Histoire et mémoire» s’intéresse à l’histoire des communautés en Tunisie, d’abord la communauté juive mais aussi la communauté italienne, la communauté maltaise…. Il faut dire qu’à l’époque coloniale, la population italienne vivant en Tunisie s’élevait à plus de 100 000 et ils avaient plus de contacts avec les Tunisiens que les Français. C’est cette communauté qui a vu naître Claudia Cardinale ou le poète Mario Scalési. Michel Augugliro né en 1937 en Tunisie représente la troisième génération de siciliens. En 2008, il publie à Tunis La Partenza, Saga d’une famille sicilienne en Tunisie . Voici comment l’auteur présente son livre : «Je raconte l’histoire de l’émigration des paysans siciliens en 1881 pour la Tunisie. Cette histoire familiale, qui pourrait être la mienne, se déroule depuis le départ de mes grands-parents de Trapani jusqu’en 1956. J’ai écrit pour garder en mémoire, de façon romancée, l’aventure de tous ceux qui ont participé à cette époque de l’Histoire de la Tunisie. La nostalgie, oui, mais aussi l’amour de ce pays qui nous a tous marqués à différents niveaux. Mon enfance est restée dans le bled, à Hadjeb El Aïoun, mon adolescence à Menzel Temime, mes premières amourettes à Bizerte…»
Il est à noter que les deux dates que comporte ce passage sont celles de la colonisation et de l’indépendance de la Tunisie. Pourtant une communauté italienne continue de vivre en Tunisie. Depuis mars 1956, elle publie, grâce aux éditions Finzi, éditions très cotées à Tunis dont la fondation remonte à 1829, «Il Corriere di Tunisi» le seul journal italophone du monde arabe, maintenant accessible sur Internet.

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Le theatre Rossini
L’influence italienne et française

L’influence italienne est encore visible dans l’architecture de la ville Tunis et surtout dans le dialecte tunisien qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est truffé de mots italiens plus que de français. Ainsi donc, la présence de cette communauté ne s’est pas limitée à l’époque coloniale comme ce fut le cas de la présence maltaise, par exemple. Le destin de cette communauté mérite le détour : un décret daté du 8 novembre 1921 accordait la nationalité française aux sujets britanniques de la troisième génération. Les Maltais concernés par cette mesure étaient appelés «Français du 8 novembre». Français malgré eux, ils furent les parents pauvres de la France. A l’indépendance de la Tunisie en 1956, ils refusent de prendre la nationalité tunisienne et gagnent la France. Ils ne pouvaient pas rentrer à Malte parce qu’une loi maltaise daté de 1948 interdisait aux ressortissants du pays nés à l’étranger de s’établir dans l’archipel qui était trop peuplé. Un ouvrage relate l’histoire des Maltais de Tunisie : La Rue des Maltais. La vie de la communauté maltaise en Tunisie de Marc Donato . On pourrait également citer le roman de Claude Rizzo intitulé : Les Maltais de Bab el-Khadra. Né à Tunis en 1943, Claude Rizzo appartient à une famille installée en Tunisie depuis quatre générations, c’est-à-dire avant même la colonisation.
Quant aux Français, il n’est pas rare d’en rencontrer dans les rues de Bizerte, de Tindja, d’Ezzahra ou ailleurs quelques uns cherchant des souvenirs d’enfance et de plus en plus des souvenirs qu’on leur a racontés. Pèlerins du souvenir, ils ont toujours l’air ému et ils sont toujours bien accueillis.
Michel Giliberti, artiste peintre, romancier né en 1950 à Ferryville, l’actuelle Menzel Bourguiba, revient souvent sur les lieux de son enfance qu’il évoque sur un ton nostalgique : «Le Sefsari, ce voile tunisien en coton, en soie ou en lin, demeure un de mes plus chers souvenirs d’enfance. Rencontrer, au détour des rues, des femmes âgées qui le portent encore m’émeut infiniment. Chacune d’elles fait renaître mes jeunes années, au point de la suivre des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Parfois, nos regards se rencontrent et font vibrer nos mémoires respectives ; le mien, traduit que je l’aime, que je la respecte. Le sien… qu’elle connaît l’histoire !Dans ces moments nous nous comprenons tout à fait.Tant de ces femmes ont eu un enfant français accroché à leurs jambes et tant de Français de cette époque sont un peu les orphelins de ces femmes patientes qui sentaient la «helba», une épice qui continue de me poursuivre dès que je vais en Tunisie. Dès que je la sens flotter dans l’air, je marche au radar et retrouve celui ou celle qui en est imprégné. “Safseri et Helba ”… voilà bien la clef des souvenirs.»
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La mosquée de Sidi El Bahri
Chez Michel Giliberti, l’évocation de la Tunisie est d’abord une évocation de l’enfance. Ici, la nostalgie pour l’espace se double d’une nostalgie pour une époque. La nostalgie est d’autant plus poignante qu’elle est inexorablement passée que les retours sur les sites de l’enfance ne suffisent pas à retrouver. A chacun sa madeleine. Ici, elle demande à se nomme «helba» , plutôt que fenugrec.
Après la révolution du 14 janvier à laquelle la communauté juive a contribué autant que les autres citoyens, comme au lendemain de toutes les révolutions, se posent les questions de l’identité, de l’histoire et des risques que comporte tout devenir. Quelques jours après la révolution, des illuminés ont crié des slogans racistes devant la synagogue de Tunis. L’acte n’était pas isolé. Le 2 février, on déplorait une attaque contre une synagogue à Gabès. La rumeur court que le 13 février, deux bulldozers ont détruit la mosquée de Sidi El Bahri, monument tricentenaire à la place duquel on cherche à construire une autre mosquée. L’affaire n’a rien à voir avec un acte antimusulman. Mais la rumeur qui parvient à Tunis parle d’une mosquée détruite par des inconnus.

Jalel El Gharbi
(11/04/2011)

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