Où en est la Tunisie ?  | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Le gouvernement intérimaire de Mr Mohamed Ghanouchi est fortement remis en question par quelque 100 000 personnes qui assiègent la place de la Kasba, où se trouve le premier ministère. Des échauffourées ont eu lieu vendredi et samedi entre la police et les manifestants avenue Bourguiba, devant le ministère de l’intérieur. On déplore trois morts.
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Tunis, avenue Bourguiba

La jeunesse de facebook semble constituer le plus gros des manifestants mais il y a aussi les extrémistes de gauche et les islamistes qui depuis un certain temps se trouvent des affinités. Tous redoutent les infiltrations des caciques du RCD et des ripoux.

La Tunisie vit ce moment délicat dans l’histoire d’une révolution où les intérêts de la gauche et de la droite se chevauchent ; ce moment où la révolution peut faire le lit de la contre-révolution. En Tunisie, où l’on n’a jamais vécu en démocratie, la contestation a toujours été un acte progressiste. Or le pays vit ce stade où la contestation n’est pas toujours révolutionnaire. Le gouvernement est confronté à la pression de la rue, à des revendications sociales quasi générales – souvent soutenues par l’UGTT dont le bureau exécutif (pour ne nommer personne) oublie qu’il n’était pas particulièrement hostile à Mr Ben Ali.

Aujourd’hui, être contestataire ne coûte pas aussi cher qu’auparavant. C’est sans doute pourquoi on trouve place de la kasba des professeurs venus avec leurs élèves et des enfants.
Ces manifestations ont été relayées par la chaîne nationale mais le ton a monté hier. La TV a organisé à 20h, un débat auquel elle a invité de jeunes manifestants. Le plateau était animé par une jeune journaliste sans expérience aucune qui a laissé passer à plusieurs reprises un lynchage du Premier ministre, Mohamed Ghanouchi. Plus d’une fois, les jeunes invités ont repris des slogans appelant à l’exécution du Premier ministre avant de rectifier en précisant qu’il s’agissait d’une « exécution sur le plan politique ». Rien de pire que les tribunaux révolutionnaires improvisés ! L’émission est arrêtée et le soir même sur facebook on crie à la censure. A la place du 20h, annulé pour cause de grève des journalistes, la Tunisie a assisté à un débat d’une qualité, pour le moins, douteuse. De méchantes langues soutiennent que si les journalistes de la TV avait fait grève avant le 14 janvier, le sang n’aurait pas coulé autant.
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Tunis, 14 janvier 2011 - (AFP/Fethi Belaid)

La révolution tunisienne peut-elle continuer ? Autrement dit, peut-on éviter le passage à un scénario à l’égyptienne, où c’est l’armée qui prend le pouvoir. Deux défis, l’un interne l’autre externe, doivent être invoqués à ce sujet. Sur le plan interne, la révolution doit survivre à l’insécurité qui commence à être inquiétante. Une insécurité qui n’est pas uniquement due aux caciques du RCD mais également à l’incivilité, au manque de civisme de certaines personnes. Ce sont ces petits riens qui ne font pas la une des journaux mais qui affectent la qualité de la vie.

La révolution peut-elle survivre aux pressions internationales qui sont d’autant plus fortes qu’elles sont « discrètes » et qu’elles émanent de pays amis, aussi bien ceux qui ont soutenu la révolution que ceux qui, jusqu’à la dernière minute, ont soutenu Ben Ali, estimant depuis Chirac que pour les Tunisiens, on pouvait se contenter d’une version allégée des droits de l’homme, une version plus «digest» selon laquelle l’enseignement et le travail suffiraient aux Tunisiens. Peut-être que la condescendance n’est pas toujours synonyme de racisme mais il n’en demeure pas moins que l’image de la France en Tunisie est fortement affectée. La France ne peut pas continuer à agir avec la Tunisie de la même manière que sous Ben Ali. La France aurait dû s’inquiéter que les Tunisiens n’aient pas du tout réagi aux déclarations de Mme Alliot-Marie. Ce silence signifiait clairement qu’ils n’espéraient pas le soutien de la France, pour dire les choses sous le mode de l’euphémisme.

Les officiels américains et européens se succèdent à Tunis, depuis la chute de Ben Ali. On murmure ici que la France serait même intervenue dans la nomination de certains ministres et hauts fonctionnaires. Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux où l’on voit des navires militaires, sans pavillon, croiser au large des côtes tunisiennes. Il s’agirait sans doute de navires italiens. L’erreur de nos amis occidentaux est de penser que si le gouvernement est faible, la Tunisie l’est; l’erreur du gouvernement tunisien est de se croire faible. S’il s’ouvrait au peuple sur ce point de la pression étrangère, il serait soutenu par toute la population.

Mais, confronté aux problèmes économiques auxquels il faut ajouter les retombées de la révolution libyenne et l’afflux de refugiés, le gouvernement tunisien a besoin d’être soutenu. Et il attend beaucoup de la Conférence de Carthage, qui vraisemblablement apporterait un plan Marshall à la Tunisie. Or, à Tunis on a appris à être sceptique. «Si nos amis occidentaux veulent nous aider, ils n’ont qu’à annuler la dette de la Tunisie qui absorbe près de 60 % du PIB» ai-je entendu dire. Tout porte à croire que la révolution tunisienne pâtit autant de ses ennemis que de ses amis.


Jalel El Gharbi
(27/02/2011)


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