Tunisie: une démocratie à bâtir | Cécile Oumhani,  Anne-Christine Tinel
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Cécile Oumhani, Anne-Christine Tinel   
Tunisie: une démocratie à bâtir | Cécile Oumhani,  Anne-Christine Tinel
Manifestation Tunis: AFP PHOTO / FETHI BELAID

Chacune, par notre histoire, nous nous trouvons liée à la Tunisie. Nous souhaitons aujourd'hui par ces quelques mots accompagner le peuple tunisien dans son combat, lui exprimer notre solidarité. Depuis un mois la Tunisie est dans la rue. Depuis un mois, nous sommes les spectatrices médusées d'une aventure extraordinaire. En décembre, Mohamed Bouazizi, un jeune homme de vingt-six ans, s’immolait par le feu, désespéré de ne trouver aucun travail, alors qu’il était diplômé de l’université, désespéré qu’on lui interdise de vendre quelques légumes pour survivre, désespéré de son avenir, humilié par un représentant de l'administration… Depuis c’est tout un peuple qui exige des perspectives, des horizons nouveaux. Jour après jour, les Tunisiens ont manifesté avec dignité et détermination pour dénoncer la corruption, les inégalités, une absence de liberté qui les révoltent. Dans leurs revendications, pas un mot sur les sujets religieux. Les conséquences sociales de la crise économique - augmentation des biens de première nécessité et chômage - ont débouché sur l'expression d'un profond mal-être, dont la nature est aussi politique. Personne n’ignore le haut niveau d’éducation du peuple tunisien, la volonté avec laquelle ses enfants ont poursuivi des études, obtenu des diplômes, persuadés à juste titre de leur nécessité pour se construire un avenir meilleur. Malgré les sacrifices consentis pour y parvenir, toute une génération désespérait de pouvoir prendre sa vie en main et tout un peuple a demandé sans faiblir qu’on entende enfin sa soif de changement.
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Ben Ali fait tirer sur les manifestants

Le peuple tunisien a accédé à une maturité politique exemplaire avec une rapidité qui nous a tous pris par surprise. Alors qu'il exprimait ses revendications, nous avons vu son dictateur tirer sur ses enfants à balles réelles. Il y a eu des arrestations. Des assassinats. Des scènes de sang et de larmes ont endeuillé, endeuillent encore aujourd’hui ce pays, dont on a vanté si souvent l’image de douceur. En quelques jours, c'est presque une centaine de personnes qui a perdu la vie. Dans ce pays, la société civile a évolué, alors que les structures politiques étaient restées les mêmes. Le régime de Ben Ali n'a pas hésité à réprimer, à mettre en scène des saccages pour discréditer le mouvement. Jeudi 13 janvier Ben Ali s'est exprimé à la télévision. Il a promis la baisse des prix des produits de première nécessité, il a promis de se retirer en 2014, de lever la censure, d'autoriser les partis opposants, de mettre en place une commission sur la corruption... Le lendemain, la réponse des Tunisiens s'est fait connaître sans détour. Ils ont rejeté massivement un gouvernement dont la chape les avait écrasés pendant 23 ans, poussant le Président Ben Ali à fuir le pays.
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www.rue89.com/2008/05/08/

Que pouvons nous faire, nous sommes nous demandé au fil des jours, avec un sentiment d'impuissance, avec une sollicitude inquiète. Ne nous y trompons pas, nous sommes-nous dit; les Tunisiens n'ont nul besoin de nous pour poursuivre la révolution qui est en cours et qui force l'admiration. Nous sentions combien leur marche vers la démocratie était irréversible. Mais nous avons eu honte. Quand l'Europe exprimait une condamnation sans détour -bien qu'elle sût fort bien s'accommoder du régime de Ben Ali pour les accords d'association passés avec la Tunisie -, le gouvernement français se taisait. Sa réserve, au fil des jours, trahissait de la condescendance, ou pire, de la complaisance envers la corruption. Nous aurions été fières d'une dénonciation claire et immédiate de la violence exercée par le pouvoir de Ben Ali. Or, le gouvernement français, qui n'a pas hésité à prendre position sur la Côte d’Ivoire, sur l’Egypte, le Soudan, l’Iran, quand il s'est exprimé, a adopté sur la question tunisienne une position inquiétante. Mardi 11 janvier, l'Assemblée nationale a retenti honteusement en ces termes : « Nous proposons que le savoir-faire qui est reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type. C'est la raison pour laquelle nous proposons aux deux pays, dans le cadre de nos coopérations, d'agir en ce sens pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité. » Ces mots nous ont blessées, ils nous ont choquées. Nous refusions d'être assimilées à nos gouvernants, nous refusions de légitimer l'action d'un état policier qui tirait sur son peuple, d'être complices de ce qui se tramait dans les prisons et les commissariats de Ben Ali. Le Premier Ministre français a rectifié heureusement, quoique bien tard, la position française, en s'alarmant jeudi 13 janvier de «l'utilisation disproportionnée de la violence» en Tunisie; il a appelé «l'ensemble des parties à faire preuve de retenue et à choisir la voie du dialogue». Inquiètes de la lenteur de notre gouvernement à condamner la violence d'Etat, nous tenons à réaffirmer aujourd'hui que la démocratie n'est pas l'apanage de quelques vieilles nations, et à exprimer notre soutien à ceux qui tentent dignement de la conquérir.

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Disneyland Paris. Jack Dabaghian / Reuters
Aujourd'hui, Ben Ali s'est enfui de son pays. Sordide ironie, des membres de sa famille séjournaient il y a peu à Eurodisney dans des chambres à 3000 euros la nuit. Difficile de ne pas être sensible à l'obscénité de la situation, quand nous pensons aux difficultés du citoyen tunisien lambda pour obtenir un visa, même pour aller voir sa famille en France... A l'heure où nous écrivons, la milice sévit, semant la peur sur son chemin, commettant saccages et exactions. "La mafia pille et brûle », nous écrivent nos amis. C'est le cœur lourd que nous songeons aux difficultés à venir, la crainte qu'éprouvent ces hommes et ces femmes courageux de se voir dépossédés de leur révolution par les uns ou par les autres. Nous nous devons d'être présents à leurs côtés. Ils sont confrontés à la confusion d'une situation de transition, troublée par des éléments incontrôlés à la solde de l’ancien pouvoir, que l’armée est en train d’arrêter, avec l’aide de la population. Des questions aussi quotidiennes que l’approvisionnement en nourriture, en médicaments sont devenues problématiques.

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Des soldats avenue Habib Bourguiba le 16 janvier 2011 à Tunis Fethi Belaid AFP
Au moment où nous écrivons ce texte, des amis nous font part de leur inquiétude. Aujourd'hui le monde entier a les yeux braqués sur ce qui se passe en Tunisie. Nous ne pouvons nous empêcher de redouter que la vigilance de la communauté internationale ne se relâche, dans les semaines qui viennent, alors même que pour les Tunisiens tout commence et tout reste à faire, pour bâtir concrètement le grand navire de la démocratie. Nous sentons combien il est important de rester vigilants et attentifs à l'évolution de la situation de ce pays; il est essentiel que la France, qui lui est liée par l'histoire, sans ingérence, mette tout en œuvre pour que les Tunisiens puissent aller le plus sereinement possible jusqu’au bout de leur Révolution du jasmin.

Par Cécile Oumhani et Anne-Christine Tinel
(17/01/2011)
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Cécile Oumhani, écrivain, maître de conférences à l’Université de Paris-Est Créteil
Anne-Christine Tinel, écrivain, professeur agrégé de Lettres Modernes, www.anne-christine-tinel.com