Emigration et amours raisonnables | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Il y a quelques mois, les garde-côtes tunisiens furent interloqués de trouver sur un des rafiots de la mort utilisés par les Haragas, une jeune diplômée de l’enseignement supérieur. La stupeur gagna le pays : cette jeune fille était un indice de la gravité de la situation, de l’urgence qu’il y avait à remédier aux problèmes. Principale cause : le chômage. Ce qui était remis en question, c’était surtout ce que l’on est en droit de considérer comme la réalisation majeure de la Tunisie : l’éducation générale dispensée à tous. Considérée par une majorité de Tunisiens comme facteur d’ascension sociale, elle semble désormais ne plus jouer ce rôle. Ainsi, l’émigration clandestine n’est plus l’apanage de garçons n’ayant pas réussi dans leurs études.

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Candidats à l’immigration
Une enquête menée par le socio-démographe tunisien Hassen Kasser auprès d’un échantillon représentatif de 375 étudiantes de la Faculté des Lettres du 9 avril fait ressortir que près de 60% des étudiantes n’aspirent qu’à émigrer, et ce par n’importe quel moyen. Ce pourcentage s’élève à 70% lorsque ces jeunes filles ne décrochent pas d’emploi une fois le diplôme universitaire en main. Ces chiffres ont été diversement interprétés : paradoxalement, les uns y ont vu la preuve du succès de la scolarisation générale en Tunisie, l’indice d’une émancipation féminine. De plus en plus affranchies, les jeunes filles prennent en main leur destin, et refusant d’être des laissées-pour-compte, elles entreprennent, elles aussi, le grand saut vers l’autre rive. Les jeunes filles constituent d’ailleurs 60 % de la masse estudiantine en Tunisie.

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Jeune migrante tunisienne
Les autres, ceux à qui l’expérience tunisienne déplaît parce qu’elle s’écarte trop de la tradition, y ont vu la preuve d’un échec. L’engouement féminin pour l’émigration est largement repris dans les médias et les forums internet d’obédience intégriste : il est brandi pour donner à voir la situation à laquelle est réduite la femme dans le seul pays arabe interdisant la polygamie et accordant une place de choix à la femme. Sur ces forums, certaines personnes ont ainsi l’occasion de fantasmer sur les Tunisiennes. Cela est plus pernicieux qu’il n’y paraît : tout ce qui peut signifier l’échec des options choisies par le pays est largement mis en exergue, pour laisser entendre que ce modèle – celui des Tunisiens bien avant Bourguiba- ne peut mener que vers l’échec. Cela donne lieu à des commentaires qui constituent un pendant aux plaisanteries de Monsieur Silvio Berlusconi qui, le 14 février – ironie du hasard des calendriers diplomatiques, le jour de la Saint Valentin – déclarait devant son homologue albanais que l’Italie n’acceptait « que les jolies filles d’Albanie ».
Il ne faut donc pas s’étonner de voir que les adeptes des deux interprétations gonflent les chiffres des Tunisiennes candidates à l’émigration. Les uns, fiers de valoriser cette égalité des « chances » entre les deux sexes, les autres pour stigmatiser un modèle donnant « trop » de libertés aux femmes. Il est impossible d’accéder aux statistiques officielles. On doit se contenter des indiscrétions approximatives : sur le millier d’émigrés clandestins arrêtés en Tunisie chaque année, elles seraient 5% parmi les Tunisiennes et moins de 10% parmi les Africaines. Ces chiffres vagues ne tiennent pas compte des Tunisiennes qui émigrent par d’autres filières maghrébines – plus sécurisées, dit-on...
Les Tunisiennes préfèrent une émigration « clandestinement » légale: les mariages blancs sont de plus en plus nombreux. Là non plus, nous n’avons pas de statistiques, mais il semble que de plus en plus d’Européens d’un certain âge s’amourachent de Tunisiennes. En la matière, les partis les plus courus sont les Tunisiens vivant à l’étranger.


Mis à part ces mariages blancs, le nombre de Tunisiennes mariées à un Européen est en nette augmentation. Ce sont surtout des Français, des Italiens, des Allemands - souvent convertis à l’islam. Ce dernier détail permet de contourner l’interdit religieux qui pèse sur ces mariages. Celles que nous avons pu interroger à ce propos soulignent qu’elles ont pu trouver l’amour avec leur partenaire européen, affranchi des considérations traditionnalistes qui lient nombre de Tunisiens.
Bien entendu, ce n’est pas le cas de toutes les Tunisiennes mariées à des étrangers. Nous avons rencontré de belles histoires comme celle d’Asma, 31 ans. Elle a épousé en 2007 un Italien converti ; ils ont un enfant. Originaire d’un milieu modeste, elle a tout de même pu suivre une formation en secrétariat. Elle a travaillé dans une usine off-shore établie au Cap-Bon. Son patron est tombé amoureux d’elle. Ils se sont mariés. Elle vit actuellement en Italie. C’est certes un mariage d’amour, mais aussi un « bon plan pour l’avenir ». Elle a également pu se soustraire à son milieu rural, où elle s’ennuyait ferme.

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Mariage mixte
Il semble que l’amour soit souvent la raison de ces épousailles, comme le dit Leïla qui a 31 ans et qui est mariée depuis 2002 à un Suisse converti. Leïla a deux filles et elle vit en Suisse. Elle travaillait dans une pharmacie à Tunis, où elle a rencontré son futur mari. Il était alors délégué d’un laboratoire pharmaceutique suisse. Ils sont tombés amoureux et elle l’a suivi par amour.
Terminons cette galerie de portraits par Saïda, 27 ans, mariée à un Français converti à l’islam. Elle a connu son mari grâce à sa tante maternelle qui vit en France. Elle a trouvé l’amour et elle a surtout pu se libérer des problèmes familiaux. Malgré la réticence de son père, qui n’était pas très enthousiaste de voir sa fille épouser un nouveau converti, elle n’a pas hésité à accepter la nouvelle vie qui s’offrait à elle. Elle vit en France.
On le voit, les problèmes de l’emploi ne sont pas la seule cause de cet engouement pour l’étranger. L’ennui dans les milieux ruraux, l’envie de vivre sa vie semblent être des causes plus déterminantes que le seul chômage. Peut-être que ce que ces Tunisiennes recherchent, c’est avant tout une meilleure qualité de vie. Il semble aussi que l’attrait de l’ailleurs soit irrésistible pour nombre de Tunisiens et de Tunisiennes. C’est pourquoi l’Europe n’est pas la seule destination dont rêvent les jeunes filles de Tunis. Certes, la France vient toujours en tête des destinations rêvées, mais elle est suivie de près par les pays du Golfe. Cela ne signifie nullement qu’il est plus agréable de vivre à Koweït City qu’à Tunis. Mais les possibilités d’un enrichissement rapide grâce aux pétrodollars sont tentantes.
Si ces mariages ne sont pas des mariages de raison, ils sont le fruit d’un amour raisonnable. Un amour qui permet de franchir les frontières sociales, les frontières nationales.

Jalel El Gharbi
Juin 2010

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